Interview Tepa

27/04/2008 | Propos recueillis par JB

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A : Ton actualité immédiate, c'est quoi ?

T : Il va y avoir l'album Box Office : Atis et moi. Atis, c'est un jeune avec qui je travaille depuis des années. Il était déjà là à l'époque du premier Spécialistes. Il avait 11-12 ans à l'époque, aujourd'hui il a 21 ans, et il a déjà 10 piges de rap, mais côté professionnel. C'est hallucinant, les gens pètent un câble en le voyant : "T'as quel âge ? – Bah 21 ans. – Quoi ??". Il a été formé à bonne école, et il a déjà une expérience de malade ! On s'est rencontré dans un atelier d'écriture et depuis on travaille ensemble. C'est quelqu'un de très fort. Il va apporter un truc, et je dis pas ça parce qu'il bosse avec moi. C'est un monstre de technique grâce à tout ce perfectionnement. Sur l'album, il y aura des solos de lui et moi, des morceaux en groupe et un freestyle géant avec tout le 18. Freestyle Paris-Nord géant ! Il y aura Willy le Barge, Al K-Pote, Enigmatik, Nasme, Agonie, des gars du 9.1., Barbès Clan, Adès… Dommage que Flynt n'ait pas pu venir. Et Haroun, on l'attend, d'ailleurs si tu nous lis Haroun, on t'attend toujours !

 

A : T'es resté un fan de rap français malgré la nostalgie des années "L'Armada" ?

T : Le rap français à l'époque, c'était géant, monstrueux. Aujourd'hui, je me trompe peut-être, mais j'ai l'impression que les médias – et même les médias hip-hop – ne s'intéressent qu'à un style de rap. Il suffit de prendre toutes les compil' qui sortent : c'est toujours les mêmes noms. Ca, c'est la logique "grande famille du rap français". Et plus que jamais, on est tombé dans cette logique. Lyricalement, le niveau s'est quand même appauvri. Après, je dis ça peut-être parce qu'il y a plus de rappeurs qu'avant : comme il y en a plus, il y en a plus qui sont mauvais. Mais les jeunes n'ont plus la même approche que nous à l'époque. Ils arrivent dans le peu-ra en voulant faire comme Booba ou Rohff : "J'veux une grosse Ferrari, j'vais tous les niquer, j'vais martyriser l'ingénieur du son". Mais non, le rap c'est pas ça. Faut pas oublier que le rap, c'est de la musique. Et en musique, il faut durer. La mentalité d'aujourd'hui, elle crée ce que j'appelle le "rap-minute" : il faut avoir le buzz du moment et hop, c'est fini, on n'entendra plus jamais parler de toi. T'es dans les oubliettes de l'histoire. Tout le challenge, c'est de durer. Moi, j'ai connu le rap des débuts. A l'ancienne. Si on était en science, on dirait que le rap était protozoaïre, il était au stade de l'embryon ! Comme je dis souvent : toi t'as grandi avec le rap, moi je l'ai vu grandir. Entre le rap de l'époque et celui d'aujourd'hui, techniquement il a évolué à la folie ! Tu prends un p'tit jeune d'aujourd'hui, c'est pas comparable, on est dans un autre monde. Et je t'assure qu'il faut s'accrocher, faut pas s'endormir sur ses lauriers, c'est une remise en question permanente. Et c'est pas la question d'être dans la tendance. Les choses évoluent, tu vas pas t'habiller aujourd'hui comme dans en 1960 pour pas être tendance ! Dans le rap c'est pareil ! les rythmiques changent, les flows aussi, donc toi aussi tu t'adaptes. Et ça c'est difficile. Les jeunes qui veulent briller sur le moment, ils se plantent complètement de stratégie.

A : Tu dois être le premier rappeur que j'entend utiliser le mot "protozoaïre" en interview !

T : [il éclate de rire] Ha mais la langue française est super riche au niveau des mots. D'ailleurs en Afrique, les gens ont conservé ce côté très métaphorique des expressions. Quand tu vois l'histoire des mots, c'est mortel. Tu connais l'histoire de l'expression "Avoir la puce à l'oreille" ? A l'époque, les meufs portaient des petites mouches, des puces. Et quand elles avaient envie de ken, elles mettaient une puce à leur oreille ! Comme ça les mecs savaient qu'elles voulaient baiser. L'expression est venue de là, c'est un truc de fou !

A : Par rapport à la nouvelle génération, on pourrait se dire que les jeunes ont su bénéficier des erreurs des anciens, non ?

T : Certains en ont profité. Ils sont réactifs. C'est un kif de voir la réactivité de la nouvelle génération. Mais être réactif pour de bonnes choses, pas pour percer à la va vite : le nombre d'histoire j'ai entendu de rappeurs qui signent avec n'importe qui, qui s'embarquent avec des faux producteurs parce qu'on leur a promis des trucs… Ca c'est le miroir aux alouettes du rap. Moi, je conseille plus d'aller à l'école, d'investir sur son avenir avec des bagages parce que ça, c'est du sérieux, du concret. Le rap, c'est complètement aléatoire : le talent, la chance, l'expérience… Il y a tellement de facteurs qui entrent en compte, ça tient à pas grand-chose. Quand je tiens ce discours auprès de jeunes rappeurs, ils croient que je leur dis ça pour les empêcher d'entrer dans le rap. Mais ça n'a rien à voir ! Je veux que les gens viennent dans le rap, mais si vous venez, sachez pourquoi vous venez, ayez une direction. Si vous avez pour ambition de faire de l'argent, vous pouvez le faire dans le rap, on va pas se mentir, mais ça nous casse les couilles, il y en a déjà trop ! [rires] S'il vous plaît, laissez-nous Michael Youn ou Kamini, tous les guignols, et faites de la vraie musique. Faites durer quelque chose. Le rap, c'est pas parti de rien. C'est pas de la tektonik : on est pas là pour se dandiner et acheter des sapes ! Le rap, c'est un message, une culture avec des fondations. C'est un état d'esprit, une révolution culturelle, une arme. Si tu prends une Mercedes pour faire 10 mètres avec, ça sert à rien.

A : Justement, quand tu vois le succès d'un Fatal Bazooka, tu penses que c'est du gâchis ?

T : Il profite d'un créneau, et ça marche, qu'est-ce que tu veux que j'te dise… Les gens ont toujours aimé la merde, surtout en France. Après, il profite aussi de la pauvreté lyricale du rap et de son ridicule. Mais il faut voir la manipulation des médias : ils aiment s'attarder sur la caricature. Quand ils vont présenter un groupe de rap, ils vont rarement présenter le côté textuel ou le fond. On va préférer dire "Oui, il gagne tant d'argent, il vient de signer à Universal, et il a fait de la prison quand il était jeune !". Pour faire de l'audimat, il faut du choc, du sensationnel, c'est ça que les gens aiment. Tous les rappeurs qui auront ce parfum-là seront mis en avant. Et eux-mêmes peuvent être piégés : même s'ils ont des idées, on va toujours montrer le côté caricatural de ces idées.

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