Interview JR Ewing

12/04/2008 | Propos recueillis par Nicobbl avec .Zo, Nemo, Ammo et Somno'

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A : Tu as aussi participé à la création de Chronowax, société concentrée sur la distribution de disques mais qui a aussi œuvré dans la production et la promotion d’un paquet de rappeurs en France (Rocé, Karlito, Mehdi,…). Comment s’est présenté ce créneau ?

JR : Quand j’ai signé mon label deal chez Barclay, dès la sortie de Le Vrai Hip-Hop, je me suis rendu compte que la major était plus que larguée sur la distribution des vinyles. C’était avant Serato, Internet et compagnie. Avec Texaco on avait beau faire pas mal d’envois promo en direction des DJs, il en restait beaucoup qui n’étaient pas sur nos listings et qui ne demandaient qu’à acheter et jouer nos vinyles. J’étais harcelé par des mecs qui se plaignaient de trouver nos productions uniquement en CD dans pas mal de magasins. Polygram s’en sortait pas sur la distribution des vinyles. A la base, on n’a pas fait ça pour les thunes, mais juste pour que les vinyles arrivent bien dans les petits magasins. On savait même pas que quelques années plus tard on signerait en direct avec Richard Branson.
Il faut aussi savoir un truc, c’est qu’à l’époque, pour qu’un magasin vende les disques de majors, il fallait que le shop ait un compte avec plusieurs briques de caution. Mais tu crois que les petits magasins -de skate par exemple- intéressés par quelques vinyles d’un catalogue allaient ouvrir un compte chez Polygram pour ça ? Leur vocation ce n’est pas de vendre des disques. Et nous, on voulait pourtant que nos vinyles arrivent dans ces petits magasins. J’ai donc été voir Pascal Nègre, Olivier Caillard et d’autres, et j’ai réussi à sortir les vinyles de mon contrat pour organiser ma propre distribution. Mais vu qu’il me fallait un back-catalogue et que ma société ne pouvait pas être viable en se reposant seulement sur mes productions, j’ai fait en sorte de  mettre la main sur tout le catalogue vinyle de Polygram.
Derrière j’ai appelé De Buretel chez Virgin en étant sûr qu’il avait le même problème. Et là boum, rebelote. J’ai aussi récupéré leur catalogue. Cette démarche est montée en puissance, et finalement, on est devenu le distributeur officiel de Blue Note, on a fait les rééditions de tous les vinyles de Def Jam pour le monde entier. Une fois de plus, tout s’est fait petit à petit, en partant de la distribution de Le Vrai Hip-Hop puis des productions d’Arsenal Records.

A : Tu veux dire que tu ne calculais jamais à long terme l’impact de tes initiatives ?

JR : Si, au bout d’un moment, quand ça commence à vraiment marcher, tu es calculateur. C’est obligatoire. Mais sur le coup, non je ne l’étais pas. C’est seulement une fois que les choses prennent des proportions importantes que je commence à anticiper. Par exemple, je t’avouerais quand je suis arrivé chez Virgin pour Conçu pour durer, j’ai demandé un million, tout simplement parce que j’avais peur de pas demander assez. Dans ce cas, tu te dis qu’il vaut mieux placer la barre trop haut ; d’autant plus qu’il y avait des rumeurs qui disaient que c’était ce qu’avait touché Raggasonic. Ca nous a rendus un peu parano. C’est un milieu de requin, et si au bout d’un moment tu ne te mets pas à devenir calculateur tu te fais bouffer. Par contre, sur les initiatives, non, je n’ai jamais été du genre à tout prévoir et planifier.

Le Vrai Hip-Hop

"A New York, tu crois que les mecs quand ils écrivent un texte en descente de coke ils finissent par se demander si leur mère va écouter leur disque et ce qu’elle va en penser ? Non. En France, c’est un peu le problème."

A : Le public te connaît avant tout grâce à tes mixtapes. Un vaste sujet. Quelles sont tes influences à ce niveau ?

JR : Thug Music ! Ce que j’aime, c’est un certain type de son. Ceux qui connaissent mes mixtapes savent. C’est assez racailleux, mais après c’est tout un truc, qui est d’ailleurs celui qui manque peut-être à une grande part du rap français. A New York beaucoup de gars ne rigolent pas du tout. Tu vois aujourd’hui là-bas les gars dans leurs textes disent que si tu prends pas de ke-co t’es un bouffon. Je ne sais même pas si ça arriverait en France. Dans le rap français, au mieux un mec te dira "j’en vends". Wouah ! Quel exploit baby ! Ca me fait rigoler. Si t’en prends pas mais que tu en vends, tu vends surement de la merde. Et comment tu fais pour la goûter ? Tu prends ton petit ustensile comme dans Les Experts, et si ça devient bleu elle est bonne ?
Attention hein, je ne dis pas que pour autant il n’y a pas de bouffons à New York. Mais il y a surtout des gros gars, qui ont un énorme vécu qui alimente forcément leurs textes. Les mecs ont grandi dans des univers de folie, dans des ghettos de dingue où ils ont appris la culture des armes. Automatiquement, au niveau de leur lyrics, ça leur ouvre un champ qu’il n y a pas ici. C’est ça que j’aime, ce côté très lyrique, où les gars en même temps se lâchent. Et vu qu’en ce moment ils sont tous sous coke, à 5 heures du mat, quand ils écrivent leurs textes, ils ont une petite montée et ils s’emportent bien. Ils finissent par lâcher des trucs qu’ils ne devraient pas dire. D’ailleurs, même les gars qui ont du buzz et qui ont pris des avances ils continuent à racailler. 50 Cent a été un bon exemple. Il a pris sa première avance et est allé acheter du crack. Ca a été l’un des premiers comme ça. Puis il s’est pris neuf bastos, tu vois ce que je veux dire ? C’est ça que j’aime et ce que je veux mettre dans mes mixtapes.
Le grand malheur, c’est que l’Education Nationale fait mal son boulot et que la plupart des français comprennent mal l’anglais. Bien comprendre l’anglais, c’est mieux comprendre mes mixtapes. Je cherche une cohérence entre les morceaux au niveau du propos. Tu m’entendras pas enchaîner un morceau sur un braquage avec un autre où un type explique que sa meuf est relou. Bon, de toute manière, généralement, les morceaux qui parlent de meufs relous, ils n’arrivent jamais sur mes mixtapes [Rires]. Mais admettons… Je cherche à amener les choses, à les rendre cohérentes. Je ne  suis pas du genre à faire du scratch et des passe-passe. Je table tout sur le mix, d’ailleurs quand tu entends des morceaux qui sont passés dans mes tapes, après ton cerveau est conditionné pour entendre l’enchaînement. C’est un compliment que l’on me fait. Et il y a aussi ce travail sur les lyrics, afin que les titres se répondent et se fassent écho. Mais ça, peu de gens s’en rendent compte...

A : Pour toi, les américains n’en font jamais trop…

JR : Non, les cainris ils n’en font jamais trop. Attention, je ne dis pas qu’ici ils essaient d’en faire trop non plus. Il y a aussi des calibres en France. Mais il y a une pudeur. Je me rappellerais toujours quand j’ai fait le clip de ‘Hardcore’ d’Ideal J avec toute la Mafia K’1 Fry. Quand je l’ai diffusé à Arsenal dans mes bureaux, ils m’ont fait "comment on va montrer ça à nos parents ?". Ça m’a choqué, vraiment choqué. Après j’adore la Mafia K’1 Fry, c’est ma famille, mais… ça m’a choqué dans le sens où en 69 les Rolling Stones faisaient "Sympathy for the devil" dans une autre époque, dans un autre truc. Mais c’est ça ici, il y a une espèce de pudeur.
A New York ce n’est pas ça, les gars mettent leur vie sur la table et maman est contente ou non. Ici, on est dans le rap, genre il faut respecter les mères, mais j’en ai rien foutre des mères moi. Si ta mère elle t’a fait des crasses, qu’elle t’a mal élevé, qu’elle était toxico, qu’est ce qu’il y a ? T’as le droit d’avoir des problèmes. Mais ici non. Avoir des difficultés avec sa mère, ça fait partie de la vraie vie. Plein de gens en ont. Ce n’est pas pour ça qu’ils vont la mettre dans un coffre de voiture. Mais ils ne vont pas non plus bouffer tous les dimanches avec en disant : "Oh maman" etc. A New York, tu crois que les mecs quand ils écrivent un texte en descente de coke ils finissent par se demander si leur mère va écouter leur disque et ce qu’elle va en penser ? Non. En France, c’est un peu le problème.

A : Il y a peut-être une question de culture et de contexte ?

JR : Bien sûr que le contexte est différent, mais il faut aussi savoir mettre ses couilles sur la table, non ?

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