Interview JR Ewing

12/04/2008 | Propos recueillis par Nicobbl avec .Zo, Nemo, Ammo et Somno'

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A : A propos du Graff, toi qui a vécu l’épisode de la station du Louvre et les suites judiciaires qui sont allées avec, comment tu perçois la prise de risque aujourd’hui ?

JR : Aujourd’hui c’est puissant. Il y a deux-trois mois, je me suis permis de me faire un métro, pour le fun. Ca faisait quinze ans que je n’avais pas fait ça. J’étais avec les gens qu’il faut, en l’occurrence les UV TPK. Les gars, je dois dire qu’ils sont bien puissants quand même. Après je ne connais pas leurs motivations. La mienne c’était voir les trains rouler, voir les gens halluciner devant ton métro en se demandant si tout ça n’est pas légal tellement c’est abusé.
Aujourd’hui, j’ai du respect pour ces gars, parce que tout ça n’existe plus, et les mecs font quand même tout ça seulement pour une photo. Et en plus ils sont sur des quantités terribles. Moi je suis devenu une star après 100 métros vraiment peints, alors que de nos jours, des types comme Tran comptent les leurs par centaines. Et en plus dans le monde entier. Ca c’est respect.

A: Et par rapport à la prison ?

JR : Ils s’en battent les couilles les gars, ils font leurs allers-retours au placard et c’est tout. Moi, j’ai pas envie d’y retourner en prison mais c’est pas pour ça que je n’ai pas recommencé en sortant. Ce qui m’a fait arrêter, ce n’est pas la police mais c’est de ne plus voir mes trains rouler. Sans ça il n’y avait plus la motivation. On était là pour la sensation, mais aussi pour voir nos trucs. On n’avait ni bagnoles, ni caméras ni appareils photos. Alors ne plus voir tes graffs, tes tags...
En sortant de taule, après New York, je me suis installé à Amsterdam et là-bas, j’ai eu un métro qui a roulé quatre ans et demie. Quand j’y retournais, je n’avais aucune raison de prendre les transports, j’étais essentiellement dans le Quartier Rouge. Mais je les prenais quand même, simplement pour voir rouler les trains que j’avais peints un, deux, voire trois ans plus tôt. Ouais, c’était une autre époque. Je peux pas te dire si c’est mieux aujourd’hui, je peux même pas juger. Je trouve ça juste bien qu’il y ait encore des petits cons qui ravagent.

A : Tu n’as pas l’impression que c’est devenu un délire d’initiés ?

JR : Ah si ! C’est pour les initiés ! De mon temps, quand tu venais ici, à Crenshaw Boulevard, il y avait des Oeno partout. Quand j’allais au Bobino, j’étais une star, même auprès des gens qui n’en avaient rien à foutre du graffiti. Ils me connaissaient simplement parce qu’ils voyaient mon nom partout dans Paris. A l’époque, on le faisait vraiment entre initiés. Avec le Louvre, j’ai été dans les premiers à montrer qu’il pouvait y avoir une médiatisation. Et c’est ce que les gars cherchent aujourd’hui en prenant des photos et en les envoyant aux magazines. Le business est comme ça de toute manière puisque les engins ne roulent plus et que ça nettoie sec. La donne n’est plus la même. Ils le vivent d’une manière, moi je l’ai vécu autrement. Chacun sa période mais tant que ça continue, je suis content.

A : Avec Chimiste, tu avais monté Arsenal Records, qui a donné naissance à quelques albums majeurs comme Conçu pour durer, Le Combat continue, Le Vrai Hip-Hop. Quels souvenirs gardes-tu de cette aventure ?

JR : Quels souvenirs ? L’oseille, les putes et les chambres d’hôtels qu’on détruisait.

A : Rockstar !

JR : Ouais, Rockstar. Rockstar parce qu’on a bien pris des thunes et que ça a bien baisé. J’ai un souvenir d’une destruction de chambre d’hôtel dans un palace de Montreux après le festival du jazz. C’était les Lords of the Underground qui faisaient notre première partie alors que nous, quand on était jeunes, on les écoutait et on les voyait comme des stars. Bref, vu qu’ils ouvraient pour nous, ils avaient les meufs en deuxième main. Elles  redescendaient des chambres tagguées à l’onyx sur les nibards et sur le cul. Après j’allais chercher dans la boîte de nuit de l’aftershow des bouteilles de champagne. J’y voyais Lord Jazz et Doitall qui avaient les meufs déjà tagguées et un peu ouvertes [rires]. Mais après, pas con hein, vu que j’étais avec ma femme, la chambre d’hôtel que j’ai détruite c’était celle de mon ingé’ son. Je voulais garder la mienne propre [il éclate de rire]. Ca nous a coûté cher même si je n’ai jamais payé. En tout cas, je crois qu’on n’est pas prêt de refaire le festival du jazz de Montreux [il rit].
Cette période c’était de la bombe : tu es jeune, tout ça te tombe dessus, les meufs pleuvent de partout, on te donne des centaines de milliers de francs, tu fais des concerts en France, en Suisse, à New York, en Allemagne, que demande le peuple ?!

La Cliqua - Conçu pour durer

"Quels souvenirs ? L’oseille, les putes et les chambres d’hôtels qu’on détruisait."

A : J’imagine que monter un label en partant de pas grand-chose, ça devait un peu...

JR : [il coupe] Non parce qu’on ne s’est même pas rendu compte que l’on montait un label. Au début on a voulu faire un vinyle. Il s’est un peu vendu, il a eu un peu de buzz et des propositions sont venues. Alors on a essayé d’avoir le maximum, et tout s’est enchaîné assez naturellement. Sur le moment on le vivait, on n’était jamais dans le calcul. C’est plutôt à posteriori que tu réalises que t’as fait quelque chose. Un gars comme Joey pourra te le dire, on a un peu le même parcours sur ces trucs là : ça nous tombait simplement dessus et on en profitait.
Aujourd’hui c’est plus pareil. Il y a le téléchargement. Par exemple, je donnais entre vingt et vingt-cinq patates à un artiste par album. Non remboursable, je précise. Désormais, demande aux artistes rap l’avance qu’ils touchent sur un disque. S’ils empochent 80 000 balles ils sont contents. Et on était indépendants en plus. Même si on avait une major derrière nous, ça partait d’un bon sentiment.  Alors imagine ce qu’on touchait en amont [Rires].

A : Tu es toujours en contact avec les mecs de La Cliqua ?

JR : Oui. On reforme le groupe.

A : Justement on voulait en parler…

JR : Je me doute. [Rires]

A : Vous reformez le groupe au complet ?

JR : Ouais.

A : Juste pour de la scène ou il y a plus derrière ?

JR : Pour le moment on ne sait pas. C’est comme au foot : match par match. Pour l’instant c’est le 11 Avril à Lyon. Après on verra bien pour la suite, selon comment ça se passe.

A : Vous avez dû négocier entre vous ou l’envie est revenue sans trop se retourner sur le passé ?

JR : Il a fallu négocier. [Rires]

A : Les rancœurs étaient tenaces quand même, non ?

JR : Bien sûr. C’est normal, c’est comme ça. Même si tu es marié vingt ans avec la même femme, c’est pas rose tous les jours. Il y a des petits trucs qui traînent, je ne vais pas dire le contraire. D’ailleurs, c'est toujours compliqué. J’ai booké l’ingénieur du son ce matin en direct de Toronto. Il était 8 heures du mat’ et j’étais ivre mort. Tout est compliqué. Des trucs restent entre certaines personnes, mais c’est la vie.
Par contre pour le coup, par rapport à NTM, sans leur manquer de respect, ce n’est pas financier. On ne remplit pas un Zénith. Je pense qu’il y a quand même une envie. Avec les trucs comme les Myspace, on a tous été bombardés de messages. Sans être démago, il y a un moment où on sent que ça peut faire kiffer du monde, et ça c’est vraiment intéressant. Donc si ça rebondit, on verra bien… Si ça se passe comme on l’espère, on sait qu’on peut faire une bonne Madeleine de Proust, un bon kiff. Je connais des gens qui bougent de Paris exprès pour l’occasion… Et à mon avis ils n’ont pas tort, je pense que ça va bien le faire.

A : Tu évoquais NTM. Que t’inspire leur reformation ?

JR : Personnellement je kiffe. Joey c’est vraiment mon pote. Bien sûr il y a de l’argent en jeu, mais je le connais suffisamment bien pour savoir qu’il n’y a pas que ça. Tu marches dans la rue, qu’est ce que tu préfères ? Qu’on t’envoie des fleurs où qu’on te mette des patates ? Tu préfères les fleurs ! Eux-mêmes savent que NTM représente quelque chose de culte. Si Joey n’a pas tué sa femme, NTM ça reste quand même un peu les Noir Désir du rap français. C’est agréable d’être aimé, et il y a une part de ça dans leur retour.

A : Mais tu ne penses pas qu’il y a un pêché de nostalgie, de mélancolie ?

JR : Si peut-être et alors ? Ce sont nos plus belles années. Qui va nous jeter la pierre ? Pas les gens dans la salle en tout cas. Et tout le monde sera dans la salle. Pourquoi se priver ? Ca fait plaisir à tout le monde, c’est déjà complet même si c’était cher. Pourquoi se priver ?

A : Le côté Canal +, Grand journal, Denisot... ?

JR : [il coupe] Moi j’adore Denisot. Je le connais personnellement et c’est un vrai gars. Il n y a pas de souci. Je préfère que ça se reforme chez Denisot au Grand Journal, sur la plage horaire de Nulle Part Ailleurs, qui est la famille, plutôt que chez Cauet.

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