Interview JR Ewing

Figure du graffiti, co-fondateur du label Arsenal Records et de Chronowax, DJ reconnu pour ses séries de mixtapes chargées en hémoglobine, JR Ewing est aussi un enfant du rock devenu un des pères du hip-hop à la sauce hexagonale. Rencontre riche en anecdotes et portrait des vingt dernières années, de Sidney au poulet-oeuf de Crenshaw Boulevard en passant par des seaux de bouteilles, des chambres d’hôtel ravagées, Guillaume Canet et Mobb Deep.

12/04/2008 | Propos recueillis par Nicobbl avec .Zo, Nemo, Ammo et Somno'

Interview : JR Ewing

Abcdr Du Son : Quels ont été tes premiers contacts avec la culture hip-hop ?

JR Ewing : [immédiatement] Tout a commencé avec Sidney, tout simplement. J’avais la chance d’avoir des parents qui écoutaient du rock, celui des Stones, des Stooges et compagnie. Vu que c’était l’âge, il a bien fallu que je fasse ma crise d’adolescence. Elle s’est exprimée avec le rap. [Rires] Quand le hip-hop est arrivé, entre autre à la télé, forcément… On est tous un peu passé par là, même des gens comme Joey. Et puis… en fait, non. Mon premier contact avec le Hip-Hop ce n’est même pas Sidney. C’est un livre d’histoire géo’ que toute notre génération, les 35-40 ans, s’est coltinée en classe. A la page New York, il y avait en guise d’illustration une photo avec un métro graffité. Et ça je l’ai vu avant que Sydney débarque. D’ailleurs, ce livre est souvent revenu dans des discussions durant de longues nuits alcoolisées entre amis : "Non ?! T’avais le même bouquin d’histoire géo ?! Moi aussi !". On ne savait même pas ce que c’était mais ça nous a touchés.

A : C’est plus que jamais générationnel en fait.

JR : Oui, c’était très générationnel.

A : Après, tu as touché à plein de choses différentes, du graffiti à la production en passant par la radio. Qu’est-ce que t’as préféré, si t’as préféré certains trucs à d’autres ?

JR : Je n’ai pas préféré. Je vis. Je n’ai pas choisi les trucs qui me sont tombés dessus. J’ai eu la chance d’éviter les conneries des carrières de bureau de merde ou d’ouvrier. Je viens d’un milieu où il n’y avait pas spécialement beaucoup d’argent. Finalement, parmi les trucs qui me sont tombés dessus certains m’ont rapporté, d’autres pas. En tout cas, je ne fais que ce dont j’ai envie. J’fais jamais ce qui m’emmerde. Si je fais tomber quelque chose par terre et que je n’ai pas envie de le ramasser, alors je ne le ramasse pas. Je trouverais bien quelqu’un que ça gênera et qui le ramassera [Rires]. C’est aussi simple que ça.

A : Chaque truc que tu as fait s’est donc fait au fil de l’eau, au gré des rencontres ?

JR : Ouais, c’est du hasard. Ca s’est passé comme ça mais il faut quand même savoir saisir les opportunités et se démmerder, surtout quand y’a du zeille-o. Si un jour j’ai des gosses je leur souhaite ça : saisir les opportunités pour faire des trucs qui leur plaisent.

"Moi, étant affilié Black Dragons, il y a dix ans, je ne pouvais pas mettre les pieds aux Halles. C’était le territoire des Requins."

A : Rapper, ça t’a tenté ?

JR : En fait, j’ai commencé par ça. Enfin, j’ai d'abord essayé le break mais je crois que je faisais de la tecktonik avant l’heure [il sourit]. Je n’étais pas très doué en danse, malgré le prisme de Sidney. J’ai écrit mes premiers textes en 1985/86. On parlait de la dépouille, de nos problèmes de l’époque. Mais je crois que j’ai bien fait d’arrêter. Vu que j’écoutais vachement de rap, que Dee Nasty et Nova sont arrivés, ça m’a verrouillé.
Moi, je vivais dans le 77, près de Melun, dans un quartier où c’était dur niveau caillera. Il y’avait les grosses équipes de Black Dragons et compagnie, et je n’ai jamais été un gros balèze. Alors imagine à l’époque, quand tu es un jeune petit blanc au milieu de toute cette racaillitude, il fallait exister. Ça passait par conserver son blouson, vendre ceux des autres, etc. [Rires]. Bref, finalement, je me suis engouffré dans le tag. J’ai cherché à m’y faire un nom et je crois que je n’ai pas eu complètement tort.

A : Peux-tu nous décrire l’atmosphère de cette époque, entre autre de cette fièvre du graffiti ? Comment ça se passait, quelle était l’ambiance ?

JR : Ca n’avait rien à voir avec aujourd’hui. Quand on parle d’insécurité aujourd’hui ça me fait doucement rire. C’était très très dur. Je me rappellerai toujours quand j’ai rencontré Crazy JM des IZB en 86, ou peut-être 87. Il y avait encore une première classe dans le métro. Quand tu croisais un b-boy dans un wagon ce n’était jamais anodin. Tu ne pouvais pas faire semblant de ne pas avoir vu l’autre. Ca commençait toujours par de l’intimidation, des trucs du genre baston de regard. Il fallait se jauger avant de se parler. On n’était pas beaucoup en plus.
Et puis globalement, l’ambiance de l’époque était violente. Tout marchait en équipe, surtout la dépouille. Sur les Champs, les bourgeois paniquaient en sortant de chez Weston. Ils y allaient pourtant avec leurs parents, mais parfois même les parents se faisaient taper. C’était la même devant chez Marithé et Françoise Girbaud à Etienne Marcel. Bref, c’était pas partout la fête, alors aujourd’hui, en comparaison, il se passe pas grand-chose. Même les vols de portables, souvent ce sont des conneries à raconter aux assurances. Nous, c’était pas ça. Tu achetais une crêpe à la sortie du Palace…. il fallait voir les équipes. Même ici. [NDLR : l’interview a lieu à Odéon] Il y a dix ans on appelait ça Crenshaw Boulevard. Le snack que tu vois là, derrière nous, c’était celui qui faisait les meilleurs poulets-œufs. Et il était ouvert toute la nuit. Quand tu débarquais vers 4 heures du matin ici, c’était devant des rangées de BMW squattées par des cailleras en Lunettes Cartier et Tacchini de la tête aux pieds. Maintenant, regarde comment c’est cool. On est là, on fait notre petite interview tranquille, et je peux même poser mon iPhone sur la table, il va rien se passer ! [Il rigole]. Alors qu’il y a dix ans, au même endroit, à certaines heures ça pouvait vraiment être tendu.

A : Paris a de toute manière beaucoup changé...

JR : Complètement. Moi, étant affilié Black Dragons, il y a dix ans, je ne pouvais pas mettre les pieds aux Halles. C’était le territoire des Requins. Le nôtre c’était Gare de Lyon et La Défense. Le seul quartier neutre était celui des cinémas, Opéra,  parce qu’on y allait le week-end voir des films avec nos meufs. Mais sinon c’était tendu. Je connaissais des Black Dragons – et Dieu sait que je les respecte - qui allaient aux Halles habillés en boubou et en famille, parce que la famille ça ne se touche pas. Aujourd’hui, c’est pareil sauf que c’est la tecktonik ! [Rires]

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