Interview Flynt

21/10/2007 | Propos recueillis par Greg avec Nicobbl et Julien

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A : Comment se déroule le processus d’écriture ? Tu as d’abord des thématiques précises et tu développes, ou ça vient plus comme ça…

Flynt & DJ DiméF : Franchement, il y a pas de règles. Avant j’avais des cahiers, mais maintenant, j’ai acheté un portable -faut pas le dire sinon on va dire que "1 pour la plume" c’est du mytho [rires]. Ca devenait indispensable, pas seulement pour écrire mais pour répertorier les instrus, conserver les visuels, etc. Et c’est vrai que pour écrire c’est plus rapide : je peux faire des copier/coller, surligner des trucs, déplacer facilement… C’est très pratique pour l’archivage.

Quand tu fais du rap, il faut être observateur, c’est pour ça que ce que je raconte est forcément visuel. Tu observes autour de toi et ça t’inspire parfois une phrase toute faite. Parfois, tu commences à gratter et ça vient, parfois ça vient pas. Il y a pas de règles, quelquefois c’est même n’importe quoi, du rafistolage, tu peux mettre des mois à finir un morceau. Par exemple, 'Tourner la page', je l’ai écrit à peu près sur un an, peut-être même plus, mais je savais en commençant, avec l’instru de Drixxxé, que ce serait mon morceau final, même si j’avais pas encore le titre. Je me suis dit que j’allais faire un long morceau sans refrain, un morceau qui s’écrirait au fur et à mesure de la création de l’album, sans le précipiter, contrairement à des textes comme 'Le bif' ou 'Retour aux fondamentaux' que je me suis forcé à écrire et à terminer d’une traite.

'J’ai trouvé ma place', je l’ai écrit en deux nuits, mais ça faisait trois ans que je voulais l’écrire. Quand j’ai commencé l’album, je me suis dit que je ferai une chanson d’amour. Enfin au départ je voulais l’appeler 'La guerre des Rose' en racontant les embrouilles dans un couple comme dans le film, et puis finalement ça a fini en déclaration d’amour. Mais au début, je ne trouvais pas d’angle.

Et puis, un soir où ma femme voulait me quitter, je lui ai écrit ça et je lui ai envoyé, c’est ça l’histoire. Donc pour ce titre, j’avais l’idée depuis longtemps, mais j’arrivais pas à la mettre en forme. ‘La gueule de l’emploi’ aussi, ça a pris du temps. Sidi c’est le premier que j’ai appelé pour faire un featuring. On avait déjà le titre du morceau, mais d’abord on avait un couplet chacun, ensuite on s’est dit qu’on allait faire un dialogue, etc. Ce morceau s’est construit avec le temps et sans pression. Et au final, je le trouve bien abouti, bien "rond", original dans la mise en situation. Mais ça a pris du temps.

A : Le paradoxe avec le thème de 'La gueule de l’emploi', c’est qu’il est très rarement traité tel quel dans le rap, alors qu’il est vraiment d’actualité…

F : Il y a déjà eu des morceaux qui s’appelaient ‘La gueule de l’emploi’, je l’ai découvert ensuite, dont un morceau des Grandes Gueules avec Le Bavar de La Rumeur, dédicace à eux. Et, euh…, si les MC’s n’abordent pas ce thème, c’est peut-être parce qu’ils ne veulent pas travailler donc ils sont pas confrontés à ce problème [sourire], j’en sais rien…

A : Ça casse un peu la tendance à vendre du rêve…

F : Moi je suis dans la vie quotidienne, malheureusement pas dans le rêve. Et puis du rêve de MC, c’est un peu particulier comme rêve… Mais le rap doit parler de tout et à tout le monde, pas seulement à une catégorie de gens, parler de galères comme d’argent, de réalité comme de rêve. Ce qu’on voulait dire avec 'La gueule de l’emploi', c’est que les médias nous cassent la tête et font peur aux foules avec le thème de l’insécurité, avec TF1 qui a finalement réussi à faire élire son candidat, ils nous matraquent avec ça, mais on ne va pas au fond des choses, des vrais problèmes. C’est ce que dit à la fin le journaliste Daniel Mermet, sur France Inter, dans "Là-bas si j’y suis". Il résume bien ce qu’on a voulu dire. Si insécurité il y a – et encore faudrait-il que ce soit le cas, moi je la ressens pas cette insécurité dont on nous parle et pourtant j’habite dans un quartier populaire – c’est qu’il y a des causes, des raisons derrière. Et l’une d’elle c’est la discrimination en général et à l’embauche en particulier. Si on ne donne pas aux gens la possibilité d’avoir un équilibre de vie, une stabilité, de gagner de l’argent normalement et pas en marge, au bout d’un moment on arrive à un ras-le-bol dont les récentes émeutes sont un bon exemple…

Les médias associent "étrangers et banlieue" avec "insécurité". Comme le dit le journaliste, si on pense qu’il n’y a pas de raisons à l’insécurité, ça veut dire qu’"ils" sont comme ça, qu’être violent ou feignant est dans les gênes des "jeunes des quartiers". Et si on dit qu’ils sont "comme ça", alors on est dans une forme de discrimination qui est clairement du racisme… Le racisme est bien présent en France et forcément ça a des répercussions… Pour revenir à Daniel Mermet, je l’ai pas mentionné dans les crédits, parce qu’avant que l’album sorte, j’ai fait écouter le passage à des gens qui pensaient que c’était lui qui avait un discours de merde, qui n’avaient pas compris qu’il le "jouait". J’avais aussi chopé le discours d’un sociologue qui parlait de discrimination à l’embauche de manière très sociologique, mais comme Mermet parlait directement, comme je te parle, il l’a bouffé, franchement il est fort, donc on a enlevé l’autre passage. Mais il y avait quelquefois une confusion, certains croyaient qu’on mettait un discours de merde pour le dénoncer, alors qu’en fait il vient appuyer et confirmer ce qu’on raconte.

Daniel Mermet A : Mermet est un journaliste notoirement de gauche, son émission est d’ailleurs régulièrement menacée à cause de ça…

F : Exactement. J’ai hésité, et finalement j’ai pas mis le crédit parce que je voulais vraiment garder le passage, et j’avais peur que ce soit mal interprété par les gens qui le connaissent pas. Et puis si j’avais demandé et qu’il avait refusé, j’aurais trop eu la haine, même si je pense pas qu’il aurait refusé. Dans le morceau, en plus, on a voulu authentifier ce qu’on disait par des extraits de JT ou de documentaires : même le journal de 20h te dit aussi que la discrimination à l’embauche est une réalité. Mon rôle dans le morceau, c’est celui de quelqu’un qui ne cautionne pas cette discrimination, même s’il peut être embauché.

A : Une des inventions sonores du rap a été d’importer des bouts de films ou autres, c’est une idée qui se perd…

F : C’est de plus en plus rare, c’est vrai. La Scred’ a beaucoup fait ça, moi aussi j’aime bien de temps en temps. Dans 'Comme sur un playground' il y a un extrait de "Les blancs ne savent pas sauter", ça ramène quelque chose. Même les scratches ça se perd, c’est pour ça qu’il y en a dans 'Rien ne nous appartient' ou 'Mes sources'. Concernant DJ Dimé, il a eu un rôle de co-réalisateur. On a décidé de faire l’album ensemble. On se tenait régulièrement au courant, il me donnait des conseils, on fonctionnait en binôme, on était sur la même longueur d’ondes. Moi je faisais mes choix au niveau artistique, puis dans la phase opérationnelle, c’est lui qui a fait les prises de voix, qui a géré le mastering, fait les edits, etc., c’est lui qui était aux manettes pour la technique. On fait les concerts ensemble, et on se concerte aussi pour la promo. Ensuite est arrivé Jérôme, deux mois avant la sortie du maxi "1 pour la plume", on a fait appel à lui, c’est lui qui a sorti le maxi, d’ailleurs, ainsi que l’album sur son label.

Pour les instrus, tout s’est fait au feeling. Quand j’ai entendu celui de 'Retour aux fondamentaux' par exemple, je me suis dit que c’était un truc de fou, j’étais dingue, comme un gosse pendant plusieurs semaines. Drixxxé, Ayastan, Keumaï, Ex-Mortis, Soulchildren, on se connaissait déjà. Dimé a fait deux prods aussi. Je me suis naturellement tourné vers des gens que j’appréciais humainement et artistiquement, comme pour les featurings d’ailleurs. J’ai écouté beaucoup d’instrus, je ne sais pas combien, mais vraiment beaucoup. J’ai eu aussi beaucoup de CD entre les mains que des gens m’envoyaient. Avec le recul, je ne regrette aucun choix.

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