Interview La Rumeur

Jeudi 25 Avril 2002. Une semaine après la sortie de leur premier album "L’Ombre sur la Mesure", le groupe La Rumeur prend le temps de répondre à nos questions. Humbles, passionnants et convaincants ils retracent leur parcours jusqu’à aujourd’hui, et exposent un état des lieux sans concession de la situation musicale, politique et sociale actuelle.

06/05/2002 | Propos recueillis par Nicobbl avec Mase

Interview : La RumeurAbcdr : Je vous laisse vous présenter...

Mourad : Mourad de la Rumeur.

Hamé : Hamé, La Rumeur. Je présente les autres, Gerald compositeur, programmateur, DJ. Mehdi, qui n’est pas là, qui est aussi un des DJ du groupe. Ekoué et Philippe, rappeurs du groupe La Rumeur.

A : Pourquoi avoir choisi ce nom La Rumeur ?

H : Ce qui nous a séduit de prime abord, c’est l’aspect subversif, sans contours précis définissable. L’aspect un peu sous-marin, qui sort des sentiers battus et des schémas traditionnels, et qui se répand contre toute attente dans un domaine donné. Subversif et politisé.

A : Un petit historique du groupe ?

M : Le groupe existe depuis une dizaine d’années, discographiquement depuis 1995. On a sorti trois volets, trois maxis cinq titres. Le premier était Le Poison d’Avril, maxi d’Ekoué. Puis, le maxi d’Hamé, le Franc-tireur. Et après le maxi de Philippe et moi, donc le Bavar et le Paria. On a enchaîné avec un entre-volet, édité uniquement en vinyl, version collector. Deux ans et demi après, la sortie de l’album depuis le 16 Avril, l’Ombre sur la mesure, premier album de la Rumeur.

A : Quels ont été les grands points d’accroches musicaux, qui ont fait que vous ayez eu envie de commencer le rap ?

H : Nos symboles en matière de rap sont assez variés, mais ce sont avant tout les plus grandes et les plus belles définitions du rap hardcore, politisé, ayant à la fois une démarche artistique sans compromission. Les premiers à qui on pense c’est Public Enemy. Tous les artistes qui ont parlé uniquement des Etats-Unis dans un premier temps, avec ce refus de la condition qui est faite au ghetto, ce refus de l’Amérique ségrégationniste et de ses valeurs. En France, à la naissance du rap français, les incontournables qui à l’époque étaient pour nous des valeurs sures, qui pouvaient être nos représentants. Aujourd’hui, à ce niveau là c’est le jour et la nuit. On peut plus dire ça d’eux. Les NTM, IAM, Amer à l’époque de leur premier album. En dehors du rap, il existe d’autres artistes dont on apprécie la démarche et la musique. Tracy Chapman, LKJ, Gil Scott Heron, Bob Marley, Peter Tosh possèdent une authenticité et une expression artistique d’une certaine résistance et d’un certain combat. Même dans la chanson française des gens comme Jacques Brel ou Renaud.

A : On utilise très souvent des pseudos dans le rap, vous préférez de votre coté mettre en avant vos prénoms, pourquoi ?

H : On est pas trop du genre à s’enticher de pseudos, d’alias. On a donné un nom ou un titre correspondant à chaque personnalité du groupe à travers les volets. Quand je m’adresse à Ekoué je l’appelle pas le Poison. Enfin on accorde peu d’importance à ces alias.

A : Philippe, pourquoi le bavar sans d ?

Philippe : C’était avant tout la manière phonétique qui importait, pas l’orthographe. Le Bavar c’est plutôt une étiquette qui te permet de t’affirmer en tant que MC, lorsque tu fais des scènes. C’est plus le coté égotrip du Mc. Quand tu te retrouves entre amis, t’oublies tout ça, on t’appelle par ton prénom comme tout le monde.

A : Sur les trois volets précédant l’album vous cachiez vos visages avec un disque vinyl, c’était par volonté de ne pas vous exposer, de ne pas donner de visage à la Rumeur ?

M : On cachait nos visages parce qu’on voulait mettre plus en avant la musique, que les personnalités et le physique.

H : A une époque où le marché du vinyl était en déclin flagrant, et on connaît l’importance du vinyl dans l’histoire du rap, c’était aussi revendiquer le vinyl comme la première source matérielle et technique du rap. Tout part de là, tout part des platines. C’était aussi un petit clin d’œil par rapport à ça. On se construit par rapport aux bases historiques de cette musique.

A : Quel bilan faites-vous des trois premiers volets ?

Ekoué : Le bilan est évidemment au-delà de nos espérances. Un peu plus de 40 000 ventes, beaucoup de sollicitations, avec une promotion au sens marketing du terme, quasi-nulle. Ces maxis ont reçu un accueil extrêmement favorable. Le bilan qu’on peut tirer, c’était un rendu artistiquement à la hauteur de nos moyens, avec quelque chose de brut, un coté pas fini, qui donnait son charme aux titres.

A : Le troisième volet datait de 1999, soit trois ans, avec entre temps juste un maxi deux titres (l’entre-volet), pourquoi un si long silence ?

H : C’était un silence voulu, pas un silence subi. On arrivait à une période charnière de l’itinéraire de la Rumeur. C’était une période de transition, une période où il fallait qu’on se repositionne, qu’on réajuste nos fusils, parce qu’on entamait un autre morceau de notre histoire, une nouvelle page. Il fallait se remettre en question, tirer le bilan. On est passé de la réalité d’un indépendant à la réalité d’une major, avec en point de mire la réalisation de l’album. Un très grand chapitre donc, avec logiquement beaucoup de préparations. On s’est enfermé dans nos ateliers, tels des petits artisans afin de construire cet album. 2 ans et demi, trois ans après le dernier volet c’était un minimum.

A : Depuis quelques temps les structures indépendantes prennent du poids, on le voit notamment avec 45 Scientific, pourquoi avoir choisi de sortir l’album sur une major ?

E : On a connu la réalité de l’indépendant de 1996 à 1999, et on est très bien placé pour en connaître ses avantages et ses limites. On considère aussi que la première des indépendances se situe au niveau de la démarche. A la façon où tu veux emmener ton produit, et ce que tu es prêt à faire et surtout à ne pas faire. Après que ce soit sur une major ou un indépendant, la forme contractuelle n’a pas grand chose à voir. A l’exception de 45 Scientific, d’ailleurs un clin d’œil à eux, ils font du bon boulot, pas mal d’autres indépendants dont on ne citera pas le nom, ont prôné cette indépendance par dépit avec des produits pas à la hauteur de leurs attentes et sont allés courtiser les majors. Ils se sont mangés des râteaux, et aujourd’hui brandissent l’indépendance comme une espèce de gage de qualité incontestable, de bannière d’authenticité. C’est complètement faux. Aujourd’hui le rap est infesté par de la merde à la fois dans l’underground et dans les majors.

A : Tu parles de IV my People en particulier ?

E : Nan, absolument pas. Je ne parle pas de ces groupes comme NTM ou Ministère Amer qui ont eu cette volonté d’amener de nouveaux artistes sur le marché. Je parle de toute cette nouvelle garde, courtisant les majors, et qui se retrouve en autoproduction par dépit, plus que par conviction. On a fait nous, à l’époque, de l’autoproduction parce qu’on considérait que pour un groupe comme le notre, avec les paroles qu’on avait et la connaissance qu’on avait du business, c’était et de loin le plus approprié. Maintenant, on a évolué, mûri, grandi. On a eu des propositions de majors avant la trilogie et donc forcément après, et on a su avec calme avec pondération, choisir ce qui allait le plus dans le sens de nos intérêts.

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