Interview Jee2Tuluz

Auteur de plusieurs productions remarquées, notamment pour Kohndo, Jee2Tuluz répond à son tour à notre questionnaire sur les producteurs français et nous présente son parcours tout en nous dévoilant ses influences musicales majeures. Entretien avec un toulousain qui gagne à être connu...

15/03/2003 | Propos recueillis par Nicobbl avec Aspeum et JB

Interview : Jee2TuluzAbcdr : Tu peux te présenter, et nous rappeler ton parcours musical ?

Jee2Tuluz : J'ai commencé à rapper au début des années 90, et je suis passé à la prod début 98 quand j'ai acheté ma MPC 2000. Dans l'ordre, j'ai sorti 2 sons sur le mini album de El Hadji Malik "Pour le bon sens" (1998), le maxi de Profil Bas "Rappeurs de bazar/Tic de rap" (2000), le morceau 'Dos au mur' sur le EP "Jungle Boogie" de Kohndo (2000), 11 sons sur la compilation Find A Way "Sur la route" (2001), le remix de "Sauvage" sur la réédition Cd du EP, "J'entends les sirènes" de Kohndo en 2001, et récemment 4 productions sur l'album de ce dernier "Tout est écrit". On a aussi pu entendre un son à moi sur une compilation il y a quelques mois, placé par le groupe à mon insu, pour profiter du petit buzz autour de mon nom. D'ailleurs s'ils me lisent, bonne chance à eux, j'ai l'impression qu'ils ont du mal depuis que j'ai quitté le navire...

LES DEBUTS

A : Première instru marquante entendue ?

J : En fait, y en a eu deux. La 1ère, c'est 'Say no go' de De La Soul, je voyais souvent ce clip à la télé en 89 et ça me faisait bloquer parce que j'aimais sans vraiment savoir quel style de musique c'était, j'avais du mal à définir le truc mais ça me parlait grave. Et la 2ème, c'est 'Brothers gonna work it out' de Public Enemy. A partir de ce morceau là, je savais que j'étais accroc au rap, y'avait plus moyen de faire marche arrière. En plus, c'est un morceau de furieux, la prod' est sévère, le texte est très fort, et la vidéo est assez choquante, on voit des gars se faire tabasser par des flics, etc...

A : Comment es-tu arrivé à la prod' ?

J : Par frustration, je dirais. J'ai commencé à rapper en 1990, et au fil des années, j'ai bossé avec pas mal de producteurs différents. Mais plus le temps passait et moins j'étais satisfait de ce qu'on me proposait, alors j'ai commencé à mettre des samples de coté, des breakbeats, en me disant "Un jour, peut être, j'aurais de quoi faire mes propres instrus". Et début 98, j'ai enfin pu investir dans une MPC 2000.

A : Rétrospectivement, quel regard portes-tu sur tes premières instrus ?

J : Ca volait pas bien haut, selon moi. Déjà, j'ai mis au moins 15 jours à comprendre ce qu'était la quantisation, notion cruciale surtout sur une MPC ou l'on ne visualise pas ce que l'on joue! Les six premiers mois, j'ai vraiment passé des nuits blanches sur la machine, mes études en ont bien pâti d'ailleurs, mais j'avais tellement attendu après ça que plus rien ne comptait. Très franchement, je dirais que j'ai commencé à savoir produire fin 99/début 2000. Là, y a vraiment eu une évolution nette dans ma façon de travailler, c'est d'ailleurs à cette époque là que j'ai posé mon premier son avec Kohndo.

A : Ta manière de travailler a t-elle évolué ?

J : Pas fondamentalement. Je teste de plus en plus de choses, surtout au niveau des rythmiques, j'ai vu pas mal de producteurs bosser, et j'ai appris des techniques à chaque fois. Mais pour moi, la base reste toujours un bon sample, le bon kit de batterie dessus, et une basse qui fait avancer le tout. J'ai une vision assez simple, limite ludique de ce qu'est la production, c'est peut être mon gros défaut. Et je suis assez lent, par manque de matériel aussi, mais mes meilleurs sons ont nécessité parfois cinq ou six heures de boulot.

LA TECHNIQUE

A : Premières machines ? Machines utilisées actuellement ?

J : MPC 2000! La même depuis 1998. Je ne possède rien d'autre, pas de clavier, pas d'expandeur, pas de console, pas de rack d'effets, rien du tout. En ce moment, j'ai bien envie de bosser en midi avec la MPC et mon ordinateur, ça me donnerait un peu plus de confort et de possibilités. Mais j'y viens petit à petit, je pense que si on sait bien se servir de sa machine, la débauche de matériel est superflue.

A : Ton avis sur la production assistée par ordinateur, sans samples et sans vinyles ?

J : Sans vinyles, je serais mal placé pour critiquer, vu que je sample tous les supports possibles. J'ai déjà fait des sons à partir d'une cassette audio ou d'un mini disc, je fais avec tout ce qui me passe dans les mains. De plus, ne sampler que du vinyle nécessite d'en acheter beaucoup, ce qui n'est pas toujours évident. En ce qui concerne les sons sans samples, que je qualifierais de sons expandeurs, je suis déjà plus partagé. Parce que je pardonne difficilement à un producteur d'être mauvais avec un expandeur. Sachant qu'il joue tout, c'est la créativité du gars derrière son clavier qui fait la différence, y a pas l'excuse du mauvais sample ou de la boucle mal utilisée. Et comme pas mal de producteurs ont une vision très en surface de la musique, on se retrouve bien souvent avec des compositions bancales qui rappellent plus l'organiste de l'église du coin que Bob James.

A : Boucle ou composition ?

J : L'idéal serait de mélanger les deux, à mon humble avis. Un des derniers sons qui m'a bien mis la pression est celui de 20Syl sur 'Rap music' de Disiz. J'y entends du sample, des sons plus synthétiques qui s'y greffent, et le tout est vraiment efficace. J'ai moi même tenté plusieurs fois de marier les 2 techniques, notamment sur ma version de Paris son âme de Kohndo, qui n'a pas été retenue pour la version finale de l'album. Mon coté fan de rap "early 90's" fait que le sample, la boucle, auront toujours ma préférence, mais je ne renie pas la composition. D'ailleurs, je suis tombé y a pas longtemps sur un gars nommé Dela, qui produit sur SP1200 et joue de plusieurs instruments, et qui amène le mélange sample/compo à un niveau que j'avais pas encore entendu ici.

A : T'imposes-tu des limites dans le choix des samples ? Genres proscrits ?

J : Genres proscrits, pas vraiment. Par contre, j'ai des styles, des époques fétiches. Le jazz fusion, entre 70 et 75, c'est le summum pour moi. Tout ce qui est soul, jazz, un peu de funk aussi. Les B.O. sont bien évidemment une source inépuisable de samples, je découvre aussi certains groupes de rock des années 70 en ce moment. Passer derrière les machines a été bénéfique pour ma culture musicale, j'ai découvert tellement de groupes, d'artistes sur lesquels je ne me serais peut être jamais penché...

A : Méthode de travail : par quoi commences-tu : beat, basse, sample ?

J : Là je pense que tous les producteurs auront la même réponse: Y a pas de règles ! Je serais tenté de dire que je préfère commencer par le sample, mais j'ai conçu plusieurs fois des instrus en partant d'une simple rythmique, en m'imprégnant bien de son jeu, et en y greffant les samples adéquats au fur & à mesure.

A : Arrives-tu à écouter des disques en entier sans y chercher, même inconsciemment, de la matière à sampler ?

J : Ce serait mentir que de le nier. Mais cette écoute là est inconsciente, c'est une sorte de flash quand il y a matière à sampler, comme un sixième sens qui se réveillerait d'un coup. Au tout début, j'avais du mal à dissocier l'écoute pour le plaisir et l'écoute pour le sample, j'avais d'ailleurs peur d'en être prisonnier. Puis au fur et à mesure, on intègre tout ça, pour en faire un atout supplémentaire. Mais une chose est sure: Un gars qui produit n'écoutera pas un disque de la même manière que l'auditeur lambda, j'ai pu le vérifier à de nombreuses reprises.

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