Interview Thomas Blondeau & Fred Hanak

Plumes prolifiques et inspirées pour différentes publications musicales françaises, Thomas Blondeau et Fred Hanak sont également co-auteurs de "Combat Rap" ; un beau bouquin mêlant historiques et interviews fleuves. Rencontre avec deux passionnés jamais rassasiés.

10/06/2007 | Propos recueillis par Nicobbl avec JB

Interview : Thomas Blondeau & Fred Hanak

Note de la rédaction : Après avoir interrogé les auteurs de "Combat Rap", nous avons été très amusés de découvrir que la prétendue "interview" de Jay-Z par Fred Hanak dans le livre reprenait mot pour mot des passages entiers d'un compte rendu de concert paru en 2006 sur l'Abcdr. Cette interview fictive de Jay-Z a fait la une du magazine Groove" en janvier 2007. C'est aussi ça, le journalisme rap en France.

Abcdr : Présentation : qui êtes-vous ? Quel est votre parcours ?

Thomas Blondeau : Je suis né à Bergerac, près de Bordeaux. "J'ai pas grandi au milieu des gravats, bien au contraire. Mais plutôt dans une charmante petite (bourgade) plutôt prisée pour ses grand espaces verts". Je viens d'un milieu tranquille, enfance sans problèmes. Musicalement, aussi loin que je me rappelle, j'écoutais de la merde. J'écoutais pas vraiment, en fait, j'entendais la radio. J'aimais quand même bien certains disques de classique et les Beatles, mes parents avaient des tas de vinyles.

Fin 1988, un pote m'a filé "It takes a nation of million to hold us back" de Public Enemy et j'ai pris une vraie tarte. J'ai dû l'écouter un millier de fois, c'était presque la seule cassette que j'avais. L'autre baffe, ça a été le simple "C'est clair / Le monde de demain" de Suprême NTM et l'album "Sex Packets" de Digital Underground qui m'ont fait exploser le cerveau. Je devais avoir 12 ans. Deux jours après je rappais, je taggais, je breakais. J'étais ouf, personne ne comprenait rien dans mon bahut. Avec deux ou trois potes on allait à Bordeaux où il se passait déjà plein de choses, on grattait des cassettes de Nova que des mecs enregistraient à Paris, on passait des après-midi à copier des cassettes de Big Daddy Kane. Il y avait une petite communauté de b-boys à Bordeaux, une centaine de personnes et c'était vraiment cool. On avait moins l'air d'extra-terrestres qu'à Bergerac.

Je me rappelle que certains de mes potes qui sont aujourd'hui fans de Jay-Z ou de 50 se foutaient bien de ma gueule à cette époque... Personne ne comprenait, petite ville de province, ambiance louche. Je m'en foutais, je breakais sur un lino et j'ai jamais lâché. J'ai fait partie de plusieurs crews : APM, TLP, P2B, Arctaz... Plus tard j'ai fait mes études entre Toulouse et Paris, un institut d'études politiques et une formation en journalisme.

Fred Hanak: Je suis né à Créteil en 72, j'ai commencé à tagger à l'age de douze ans, j'ai fait partie du crew VEP aux côtés de Oeno, Colorz, Arnak, on a fait la station du Louvre en 1989. Graffiti, pour ceux qui savent. J'ai fait des études en zig-zag, entre l'Allemagne et Créteil, Jussieu et Maisons-Alfort, en langues étrangères et terminologie, philosophie et battes de baseball dans les jambes des maîtres-chiens de la RATP... J'ai pris le rap dans la gueule très tôt, le Bobino, Destroy Man & Johnny Go, Dee Nasty, Public Enemy en concert en 88. Je me rappelle d'MC Solaar qui disait "pipi caca", ses premières rimes, et tout le monde se foutait de sa gueule. J'ai entendu les premières phases de Kery James Ideal J, il traînait pas loin de chez moi avec DJ Mehdi, ils étaient gamins, tout ça quoi...

A : Comment es-tu venu à écrire au sein d'un magazine rap ?

T : Je crois que j'ai toujours aimé cette idée. J'ai toujours voulu être journaliste et sans vraiment le chercher je me suis dirigé vers ça, le journalisme musical, rap en particulier. Je faisais un fanzine vite fait à Toulouse, une double page collée sur les murs, limite écrit à la main et photocopié. Je faisais aussi une émission avec des potes sur Radio Campus. J'ai terminé mes études sur Paris, fait un stage dans une maison de disques et j'ai été embauché sur un site. Là, c'était n'importe quoi : la bulle internet, salaires de dingues, le patron avait 16 ans... Je couvrais toute l'actualité musicale, de Céline Dion à Joey Starr. J'allais voir Doctor L. dans son studio, je faisais des dossiers, je faisais ce que je voulais en fait. Je couvrais des festivals sous la pluie, parfois en direct, j'écrivais jusqu'à 5 heures du matin dans ma tente, ma copine hallucinait, il pleuvait sur mon écran. Et puis la bulle a éclaté et je me suis retrouvé sans rien.

Flavor Flav'Armé d'un flingue, j'ai fait le tour des rédactions du style Libération, Chronic'art, Groove, je voulais aller partout. J'agressais un peu, je disais que j'avais fait ci et ça. Je faisais des piges à L'Affiche, pas mal sur internet aussi. Et un jour RER m'a proposé de bosser en tant que rédacteur en chef adjoint. Mais le type qui m'a proposé ça s'est fait salement jeter après m'avoir recruté et je me suis retrouvé tout seul. Je faisais à peu près ce que je voulais tout en étant totalement novice. Après, Radikal. Et après, encore pleins de trucs.

A : Quel regard portes-tu sur ton parcours journalistique ? Quelles erreurs as-tu commises et sur quels points as-tu progressé ?

T : Au début on est juste content de passer une heure à discuter avec Herbaliser dans un studio, de passer un moment avec les Sages Po', d'aller gratos aux concerts. A cette époque, je faisais des centaines d'interviews, c'était colossal comme boulot... Mais ça le faisait, on raconte à ses potes, on le vit, c'est mortel. Et petit à petit tu te rends compte pourquoi tu fais ça, parce que ça a un vrai sens. Tu témoignes, tu recherches, tu présentes, tu remets en cause éventuellement. Tu poses des questions, tu rapportes ces situations et c'est ce qui fait que tu continues. Parce qu'il y a des hommes au bout du truc et c'est ce qui est intéressant. Finalement, que la musique soit belle ou laide... il n'y a quand même pas que ça. Ce qui importe c'est aussi ce que cette musique dit - c'est très clair dans le cas du rap - sur les gens qui la font, qui la vivent. C'est pour ça qu'on fait des interviews. On rapporte des morceaux de monde, des morceaux de vie qui font que ce monde est ce qu'il est. C'est de l'information. Une information qui a autant d'importance que celle du journal de 20h parce qu'elle parle du même monde. Le culture n'est pas un "à côté" de la vie et c'est ce qu'oublie souvent la presse "culturelle" qui se fout elle-même dans un ghetto.

La culture en général et la musique en particulier parlent du monde, des peuplements, des mouvements migratoires, des mélanges - ou pas - de cultures entre elles, des codes, des rites, des gens qui la font, des directions géopolitiques, de la manière dont une société choisit de s'organiser, de ce qui la remet en cause, ça parle des pimps et des indiens. C'est très politique et en même temps très terre à terre, très quotidien. En ce moment, j'écris sur le blues et c'est assez éclairant à ce sujet. Le blues est une musique beaucoup plus métissée et complexe qu'on ne le croit. Ne serait-ce que parce qu'elle a été mise en scène sur des instruments qui ne venaient pas d'Afrique mais d'Europe, guitares, pianos, accordéons, ou d'Asie comme l'harmonica. Donc les musiciens noirs qui les ont utilisés ont composé avec des contraintes. C'est pour ça que les guitaristes de blues font des "bends" en tirant certaines cordes. Ils augmentent la note d'une fraction de ton parce qu'ils cherchent une note, la note bleue, qui existe dans leur tradition musicale mais pas dans la gamme européenne et qu'on ne peut donc approcher qu'en déviant de la pratique classique de cet instrument. Sur un piano aussi il faut ruser, c'est une question de toucher. C'est comme le sampling, finalement. Les mecs ne font pas des samples ou des "bends" pour faire joli, ils le font parce que ça a un sens en termes d'expression, c'est un moyen de se trouver, de retrouver quelque chose. Pour moi, c'est là que se niche l'essence de la musique, dans la vie des gens, dans leurs pratiques.

Ce sont tous ces détails qui font que telle musique sonne comme elle sonne. "Combat Rap" ressemble à ça, je trouve. Entre les grandes lignes de l'Histoire, vivent ces individualités qui font que c'est une Histoire. Et là, ce sont ces individualité qui s'expliquent. Pourquoi le rap qui était donné pour mort à la base est devenu cet espèce de monstre parfaitement inséré dans le merchandising et la musique mondialisée ? Ce n'est pas juste parce que c'est de la bonne musique, parce que ça c'est relatif. C'est à cause du comportement de ses acteurs, de leurs visions du monde, de leur éthique, de leur morale, de leur compréhension des choses, de leur volonté, de leurs manières, de leur vie quotidienne finalement. Toutes ces variables font que l'histoire du rap a un sens. Le vrai sujet est là, c'est ça qui nous fait avancer. Ça et l'amour du verbe, de la torsion grammaticale, la dissection des mots, le pétage de phrase pour approcher au plus près des choses indicibles avec les mots du dictionnaire. Tirer à balles réelles sur le Bescherelle. L'écriture, quoi. Et la musique bien sûr.

F : Mes erreurs c'est de ne pas avoir été m'inscrire lors du jugement pour le magazine Radikal. Je touche pas le chômage ni le RMI, je suis trop flemmard pour aller aux Assedic, surtout que j'habite entre le 94 et le 93 et c'est tendu dans les files d'attente. Je préfère écrire en boucle et faire ma musique en scred.

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