Interview La Rumeur (2007)

27/05/2007 | Propos recueillis par Greg avec Nicobbl et Anthokadi

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A : La procédure judiciaire contre vous est en cours depuis cinq ans. On devine bien les problèmes que ça pose, mais inversement, est-ce que vous en avez retiré quelque chose de positif ?

E : Ce qu'on apprend surtout, c'est que celui qui a initié la procédure et qui se pourvoie en Cassation, Nicolas Sarkozy, est aujourd'hui Président de la République. Il y a eu d'autres affaires sans intérêt dans le fond, mais les médias sont friands de ce genre de spectacularisation de la violence et de l'insulte facile, ça vient nourrir les clichés, c'est vendeur. Il y a autre chose qu'on a peut-être eu tort de pas mettre en avant, c'est que La Rumeur est un groupe pluri-ethnique. Mes deux meilleurs amis, c'est des Français de souche, un Breton et un, on sait pas trop... [rires] Dans La Rumeur, il y a un métis Arabe-Polonais, un métis marocain, un guadeloupéen, notre attachée de presse est juive...

Je ne veux surtout pas tomber dans l'écueil racial. Il y a des constats objectifs : si tu es noir de peau et même si tu es diplômé, tu auras beaucoup plus de difficultés à trouver un emploi, etc. Mais le fait de racialiser toutes les questions sociales, c'est justement le danger des cinq ans à venir, notamment dans le rap. On se bat contre ça. Les mecs comme Dieudonné, je les laisse dans les poubelles idéologiques du FN... Et c'est ces mecs qu'on va mettre en avant aujourd'hui.

PhilippeSi on gagne ce procès, si le jugement en Cassation fait jurisprudence, on pourra dire que le ministère de l'Intérieur ne fera pas état des centaines de nos frères abattus sous les balles de la police, sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiété. Là, on est vraiment sur le terrain politique pur, pour le coup subversif et dangereux, même si j'aime pas trop cette rhétorique de "l'ordre établi", ou simplement d'une corporation comme la police. On est allés défendre notre cause dans les médias, ça s'est toujours mal passé dans le sens où on restait sur nos positions. Chez Ardisson, on s'est retrouvés devant Malek Boutih, Hamé l'a mouché ; chez Fogiel, impossible d'en placer une, le seul truc qu'il voulait c'est que tu répondes par oui ou par non. On s'en fout, on cherche pas le consensus et on sait que notre point de vue est minoritaire ; on essaie au moins de conforter les gens de la culture hip-hop, ceux qui comprennent nos codes, et si les autres nous rejoignent, tant mieux.

A : Le procès vient du magazine, et vous avez prévu d'en sortir un troisième numéro. Quelles sont vos motivations, et quel contenu est prévu ?

E : Une ébauche est prévue dans le sens où on pense distribuer un tract sérieux, un bel objet pour le concert au Trabendo. Il annoncera un peu le magazine, avec une espèce de charte. Pour cinq ans, on a Sarkozy au pouvoir, les supputations sont terminées. Et ce qui va se passer, c'est grave. C'est pas de l'idéologie de comptoir : c'est le candidat du patronat, ça va être la politique des Dassault, des Lagardère, des Bolloré, des Bouygues. Au niveau des disparités sociales, l'écart entre les riches et les pauvres et la disparition de la classe moyenne vont s'accroître à une vitesse et une violence... Donc pour tenir les gens au calme, il va y avoir de plus en plus de flics, mais la police ça sera aussi, comme dit Hamé, TF1 et son bourrage de crâne idéologique, c'est aussi eux le pouvoir institutionnel. Et les années qui viennent seront américanisées...

A : ... Il a déjà fait très fort avec l'enchaînement Fouquet's et vacances sur le yacht de Bolloré à Malte [NDLR : deux jours et demi dont le tarif normal est évalué à dix-sept ans de SMIC par l'Association de défense des chômeurs et précaires]

E : Même les parrains de la Mafia dans les pires scénarios d'Hollywood n'affichent pas une telle arrogance le jour du sacre. Et finalement tout le rap bling-bling... J'ai même pas envie de rentrer dans la discussion tellement ça me paraît insignifiant... Et là, ça se sent dans les quartiers, c'est tendu. Il y a des mecs qui ont vraiment le sentiment qu'on leur a mis profond.

A : De toute façon, son premier discours annonce le retour à la morale et à l'ordre : pas besoin d'une grande explication pour savoir ce qu'il va faire... Pour revenir à La Rumeur, on a évoqué un aspect imagé, "cinématographique", ça fait partie de l'identité du groupe ?

E : Les gens qui nous écoutent depuis le premier volet savent qu'on a un champ lexical et une façon d'aborder les thèmes stéréotypés, d'avoir une "élasticité" qui fait que tu peux tenir une conversation dans des milieux très différents. Et les images, j'essaie de les choisir et de les interpréter pour qu'elles collent aux facettes de ma personnalité. C'est l'expression de tout à l'heure, "du cinéma pour aveugles"...

Finalement, il y a en gros cinq textes qui sont essentiels dans notre discographie, c'est 'Blessé dans mon ego', 'Le Hors Piste' (même si personnellement je préfère 'Le Pire', un des meilleurs textes d'Hamé), '365 cicatrices', 'Qui ça étonne encore ?', couplé avec 'Premiers sur le rap', parce que c'est nous aussi. Si tu regardes en profondeur, ça donne différents univers, pas aussi catégoriques que ceux dans lesquels les médias essaient de t'enfermer.

Ekoué, le poison de La RumeurSi aujourd'hui on dit que "Du coeur à l'outrage" est le meilleur album de La Rumeur, c'est que... Disons qu'après la première trilogie et "L'ombre sur la mesure", le côté "rap conscient sur boucles de jazz" était éculé. Je comprends tout à fait que la transition avec "Regain de Tension" ait pu frustrer. Mais on avait envie de sortir de ça, d'aller vers des choses plus électriques. Et puis sur scène, ça a un autre impact, ça fonctionne tout de suite et on s'éclate sur les morceaux de "Regain de Tension". "Du coeur à l'outrage", c'est la quintessence, le point culminant de ce qu'on a voulu faire, sans tomber dans la redondance artistique. Si on a sorti en premier 'Non sous-titré', c'est parce qu'on savait que c'était pas un morceau facile, qui dérouterait, que certains aimeraient mais qui laisserait d'autres sceptiques. Et c'est sur scène que tu te rends compte de toute l'efficacité d'un morceau comme ça, qui a l'air de rien. "Du coeur à l'outrage", c'est un album somme, sans être une synthèse des précédents. Un truc à la fois carré et fort. A la réécoute, on aurait pas fait autrement.

La Rumeur est un groupe qui vend entre 35.000 et 60.000 disques. C'est énorme, compte tenu du fait qu'on passe pas en radio. Pour vendre des disques aujourd'hui, il faut passer à la radio, c'est clair et net ; les beaux discours, c'est pas ce qui fait vendre des disques. Je m'explique pas vraiment comment les deux premiers albums ont vendu autant, même avec le procès et l'actualité médiatique, donc il doit bien y avoir un truc en plus, qui fait qu'un an plus tard on continue à les vendre. On a fait beaucoup de tournées... Je pense qu'au bout d'un moment, l'intégrité est concluante, et l'opportunisme ne paie pas, même si tu as du talent. Et puis le hip-hop c'est une culture complexe, c'est pas un truc d'écervelés.

A : Comment tu expliques la disparition d'une presse hip-hop de qualité ?

E : Même les magazines de merde se cassent la gueule... Le dernier magazine correct c'était "Radikal". Je l'ai beaucoup critiqué à une époque, mais je dois reconnaître que Cachin et Protche avaient ramené une ligne avec des articles sérieux... Sinon... voilà.

A : Puisqu'il y a toujours un lendemain, quels sont les projets à venir ?

E : Il y a un DVD du live de l'Elysée-Montmartre agrémenté d'autres trucs, et normalement un DVD avec MK2 une fois mis d'accord sur des questions contractuelles. Hamé va à New York pour y faire sa première année de thèse, sur le cinéma. Philippe et moi, on réfléchit à des projets solos pour l'année prochaine.

P : Maintenant on a le label qui nous permet de nous produire, espérons qu'il grossisse pour qu'on puisse, pourquoi pas, avoir d'autres signatures...

E : Avec Casey, on a vraiment envie de faire un album ensemble, mais après c'est une question de temps. Mais il y aura plusieurs albums de type "mix-tape", au moins deux d'ici la fin de l'année. Le site sera une grosse plate-forme. Et puis la rentrée, le procès...

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