Interview La Rumeur (2007)

27/05/2007 | Propos recueillis par Greg avec Nicobbl et Anthokadi

« Page précédente | Page suivante »

A : Tu parlais de Renaud tout à l'heure, il y a un morceau clin d'oeil dans l'album, c'est un hommage ? Aujourd'hui on a plutôt un regard consterné sur son évolution, sans oublier qu'il a fait des choses très bien...

E : Je suis complètement d'accord... Effectivement, Renaud aujourd'hui incarne tout ce que je peux détester, c'est-à-dire le vieux chanteur réac' - même si j'ai l'impression qu'il est un peu revenu sur ses propos ces derniers temps - qui voit que ses rimes et sa façon de faire de la musique prennent des rides et qui se retrouve sérieusement concurrencé... Quand il vole au secours de Pascal Sevran, je peux que lui cracher à la gueule. Mais ses premiers albums, les compilations, je les écoute. Ça me fait penser à Desproges qui disait, avant que Gainsbourg meure, "J'appréciais Gainsbourg de son vivant". Moi c'est pareil pour Renaud. Depuis le premier volet, j'ai toujours été inspiré par son style d'écriture... Donc il y a un clin d'oeil...

A : Même chose, le passage sur "Laisse pas traîner ton fils", c'est un clin d'oeil pour NTM "de leur vivant" ?

E : [rires] Ouais, c'est ça, pareil. Plein de monde m'en parle de cette phase. Ce morceau, 'Quand la lune tombe', c'est un peu un 'Blessé dans mon ego' dix ans plus tard. La phase en question, bon, des fois tu contrôles pas ton écriture... Je sais pas pourquoi j'ai pensé à 'Laisse pas traîner ton fils', et j'allais pas dire "qui glisse" ! Fallait que je trouve une rime avec "gens" [rires]. Tu crois que c'est un dédicace et puis en fait, c'est juste venu comme ça. Maintenant, NTM à l'ancienne, il y a pas de problème, pareil c'est des mecs que j'ai aimés de leur vivant. IAM pareil, bien sûr. On a peut-être des intérêts divergents, mais... Pardon, mais le dernier album d'IAM, j'ai écouté des trucs, c'est pas possible, j'ai juste envie de leur dire d'arrêter...

A : C'est pas évident de vieillir dans le rap non plus...

E : C'est vrai, mais je pense qu'IAM faisait partie des groupes qui auraient pu bien vieillir. C'est des mecs qui savent indéniablement bien écrire, enfin, qui savaient. est un super bon album, il y a pas à chier, pareil, il y a des morceaux terribles dedans. Mais là, ils ont tellement voulu courir derrière les tendances... Au bout d'un moment, ton rap a l'âge de tes artères. Et moi, mes préoccupations sont celles d'un trentenaire, comme je le dis dans 'Quand la lune tombe'...

Ekoué, Hamé, Philippe, MouradSouvent, les gens - à juste titre, et je pense qu'on en est en partie responsables - ont eu une idée préconçue de La Rumeur... Parce qu'on a fait des études et parce qu'à la télé, même si on n'est pas d'accord avec nous, on a une capacité à argumenter, ce qui pas le cas commun des groupes de rap aujourd'hui, et c'est triste, je le dis vraiment avec un pincement au coeur en oubliant qu'à côté du rap on a une vie, et qu'au-delà des discours, on est ce qu'on peut appeler des gars de la rue, mais vraiment. Ce que je raconte dans 'Que la lune tombe'... Mes ramifications s'arrêtent pas à Sciences Po' Paris ou à l'université machin : je connais des gens de tous les milieux. Toutes les images évocatrices du morceau, ça vient de virées nocturnes, La Chapelle-Place de Clichy... J'ai des potes qui tiennent des sex-shops, des voyous au sens sociologique du terme, des mecs qui ont consacré leur vie au crime, des "Monsieur". Ce regard, ça permet de démystifier tout le gangstérisme dans le rap, parce que c'est pas cette réalité là. La vraie mafia, d'une elle fait pas de rap, deuxièmement elle vend des organes, troisièmement elle vend de la coke et elle fait tapiner des putes. Quand tu fais du rap, t'es un poète, point. Ce qu'on aimerait entendre, c'est un discours construit et cohérent, pas des mecs qui sont en train de singer un truc alors qu'ils en sont à des années-lumière, parce que c'est tout simplement incompatible.

Maintenant, on a toujours été sensibles et fait des clins d'oeil à un certain Paris noir, à un Paris des voyous, sans que ce soit explicitement dit, comme 'Le coffre-fort ne suivra pas le corbillard', ou sur 'Paris nous nourrit, Paris nous affame'... Mais ce que t'apprend Paris, c'est que ceux qui font de l'oseille ne roulent pas avec du son à fond, ils sont discrets. Le Paris des non-dits, celui qui hérite d'une tradition de Pigalle, les différents gangsters... Ce qui est unificateur, c'est l'agent, mais c'est aussi le jargon, les références... 'Quand la lune tombe', c'est un hommage à la frontière entre le "milieu" et le fait que toi, humblement avec ton rap, tu essaies juste de donner des codes.

A : Mais c'est aussi ce qui vend, les adolescents qui recherchent le côté violent ou criminel en perdant un peu cette différence là...

E : Ouais, mais la conception qu'on a, c'est un rap qui colle à une certaine réalité. Après, il y a toujours un côté fantasmagorique, une certaine exagération que tu peux faire, un côté freestyle... Mais quand on aborde des sujets sérieux, on essaie de jamais trop en faire.

A : Le fil est parfois mince, pour éviter de tomber dans la caricature...

P : Le but, c'est décrire au plus juste, le plus près possible...

E : On a toujours eu cette espèce de mystique : si un jour on avait le sentiment de trahir les fondamentaux de la Rumeur, ou si on partait dans des choix hasardeux ou des morceaux formatés pour Skyrock, si on commençait à retourner notre veste, le concept se retournerait contre nous.

Franchement, le hip-hop, le rap, je finis par croire que ça a été un don du ciel. Ça m'a redonné fierté, ça m'a resocialisé. Je suis pas venu aux études comme ça, j'ai toujours eu un rapport conflictuel avec, mais le rap m'a permis d'abord d'avoir confiance en moi, et ensuite d'aller vers le savoir. Et donc on a coutume de dire, même si ça peut paraître un peu démago, que c'est une musique qui nous a tellement apporté qu'on considère qu'on a beaucoup à lui rendre. On peut nous trouver excessifs ou butés dans nos propos, je comprends que de l'extérieur ça peut parfois être déroutant ou énervant. Mais on le vit tellement sincèrement et pleinement, que... Moi je refuse qu'on fasse n'importe quoi. Je dis pas du tout que tous les groupes devraient être comme nous, et tant mieux s'il y a différentes options, le rap a toujours été comme ça : heureusement qu'il y a des Biz Markie ou même des 2 Live Crew. Mais il y a avait un truc qui fait que tu savais que tu avais affaire à des mecs hip-hop.

1 | 2 | 3 | 4 | 5 |