Interview La Rumeur (2007)

27/05/2007 | Propos recueillis par Greg avec Nicobbl et Anthokadi

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A : Ton morceau 'La Meilleure des polices' semble faire écho à des réflexions de Nietzsche sur la valeur du travail. Pour résumer, il explique que le travail représente la meilleure des polices. Ce que tu décris fait aussi penser au concept de discipline chez Michel Foucault dans "Surveiller et Punir", est-ce que ces deux auteurs constituent des sources d'inspiration à tes yeux ?

H : J'ai croisé le chemin de ces auteurs au travers de mon parcours estudiantin. Après je dis ça sans vouloir faire mon mec bardé de références. Ces livres sur la question du contrôle des pulsions créatrices chez l'individu sont non seulement merveilleusement écrits mais ils ont une vraie puissance philosophique et politique.

Après, au-delà de ce parrainage involontaire, 'La meilleure des polices' rassemble avant tout mes propres expériences, mon parcours dans un milieu ouvrier. Ce morceau est aussi né d'une volonté de donner un petit frère à un titre que j'avais fait pour le deuxième volet : 'Le pire'. Si ces morceaux sont nés dans des contextes complètement différents, je voulais de nouveau traiter ces questions de l'intériorisation de l'échec et d'une certaine fatalité, cette intériorisation de sa propre domination. Ce sont des thèmes qui m'intéressent et que je compte creuser d'avantage dans d'autres projets notamment cinématographiques.

A : Justement, il semble que tu aies pour projet de partir aux Etats-Unis étudier le cinéma. Peux-tu nous en dire plus, notamment sur les sujets que tu aimerais creuser et la continuité entre ton activité de MC et celui de réalisateur ?

H : Il y a forcément une continuité entre ces deux activités. En fait, je vais terminer mon troisième cycle de cinéma à NYU [NDLR : New-York University], troisième cycle que j'avais débuté à Paris, à la Sorbonne. J'ai l'intention de mener à terme un projet autour d'un auteur noir américain : Ralph Ellison. Il a beaucoup travaillé autour de la métaphore de la cave et l'invisibilité des noirs américains dans l'Amérique blanche en évoquant combien les fantasmes et stéréotypes pouvaient être nourris par la société dominante.

Je pars là-bas en me laissant le loisir d'apprendre des choses là-bas, pour tourner un truc, parachever mes études et y retourner. En plus on a commencé avec notre label, La Rumeur Records, à diversifier les supports. Les disques, le magazine, le documentaire que l'on finalise avec MK2...

A : Que va-t-on retrouver dans ce documentaire ?

H : Des images inédites de La Rumeur, une couverture du procès en première instance, des extraits du concert de l'Elysée-Montmartre. Le documentaire exposera aussi notre démarche, combien avec notre humble expérience on s'est toujours efforcé de croiser le politique et l'artistique. Il est prévu que ce documentaire soit exploité dans un certain nombre de salles MK2. Il sera aussi édité en DVD d'ici la fin de l'année. On a encore des choses à tourner, notamment l'arrêt de la cour de cassation qui doit être rendu le 13 juin. On saura à ce moment là si on a gagné définitivement... Ce sera une semaine après notre concert au Trabendo pour les dix ans de La Rumeur.

La Rumeur - Du coeur à l'outrageA : Il y a un changement important dans le cadre de l'album, c'est que vous faites appel à des producteurs extérieurs, dont Demon et P.A.T., plutôt investis dans la musique électronique, même si Demon a fait des trucs pour 113. Pour quelles raisons avoir fait appel à eux ?

E : On avait fait appel à d'autres producteurs pour "L'ombre sur la mesure", mais effectivement, ça restait des cercles très proches de La Rumeur. Il y a un groupe que j'apprécie qui sont des amis avant d'être des rappeurs, c'est Specio, que je connais depuis dix ans et qu'on a invité sur l'album, et eux travaillaient avec Demon. Ils avaient exprimé la volonté de produire des sons pour nous depuis longtemps, mais comme on a un univers très précis, on n'avait pas forcément envie... C'est ce qui peut nous donner de l'extérieur, et que je peux comprendre, un côté "fermés sur nous-mêmes", un peu autocentré.

Et pour cet album... Je vais faire un parallèle. Il y a une émulation entre les MC. Aujourd'hui, Hamé est arrivé à un tel niveau d'écriture, que pour Philippe et moi il s'agissait pas de courir derrière lui, mais de s'affirmer dans nos styles. On a chacun des atouts, donc une grande complémentarité entre nous. Mourad est moins présent, parce qu'il a un taf... Pour Hamé, Philippe et moi, je pense qu'aujourd'hui, les attributs qui font un rappeur complet, on les a. Hamé, ce qu'il n'avait pas, c'était partir en impro et se lâcher à la fin d'un concert ; maintenant il l'a et parfois il fait même mieux que nous. Inversement, Philippe, son atout c'est la métrique, la façon dont il assène les rimes, un découpage qui nous a toujours impressionnés, une façon de rentrer et de sortir des caisses... Moi, je pense avoir mes qualités aussi... Et derrière les discours et les thèmes, il y a un amour de la rime, de la technique au service du propos. Résumer en trois phrases ce que tu peux écrire en quinze, c'est toute la magie et toute la difficulté du rap, en tout cas comme nous on l'entend. Si les gens arrivent à apprécier nos textes, c'est parce qu'on consacre un effort de forme parfois presque plus important. Et on prend du plaisir à écrire un texte mais aussi à être sur scène ou à rapper parce que c'est notre métier et qu'on le fait avec soin et engouement.

Etant donné cette concurrence là, on s'est dit que Gérald aussi avait besoin de se retrouver face à d'autres mecs ayant un gros niveau, pour qu'il puisse sortir le meilleur de lui-même. Soul G c'est un mec qui a une culture musicale, qui joue de la basse, du piano, de la guitare, de la batterie ; et c'est vraiment un DJ à l'ancienne. Hier, on était sur scène à Bruxelles, et on s'amuse ! Gérald nous connaît, sur un clin d'oeil il cutte la musique puis la renvoie, il envoie des scratches à la Premier, pas trop appuyés, il a une musicalité naturelle...

Pour "Du coeur à l'outrage", on a voulu ramener des mecs qui ont un univers à eux et qui sont costauds. C'est le cas de Demon, de P.A.T. et aussi de Laloo. Laloo, honnêtement, c'est aujourd'hui un des programmateurs qui me parlent le plus en France. Quand tu écoutes ses sons, tu as envie d'écrire des films dessus. Les beats qu'il a ramenés... Au début, le beat de 'Nature morte', ça devait être celui de 'Qui ça étonne encore ?' [On ouvre de grands yeux]. Et puis Demon a ramené un son et on s'est dit que ce serait plutôt celui-là... che-lou, hein ?

A : D'ailleurs, on ne sait pas quels sont les choix de singles, mais 'Qui ça étonne encore ?' défonce vraiment...

E : Hier on l'a fait sur scène, et ça renvoyait 'Premier sur le rap' et 'P.O.R.C.' à l'âge de pierre. C'est un morceau qui appartient à son temps, et quelque part c'est le porte-étendard de "Du coeur à l'outrage". Il a une résonance qui, avec le contexte politique qu'on risque de vivre ces cinq prochaines années, est décuplée. Pour nous, c'est du rap... voilà, quoi. Nos couplets, c'est huit mesures écrites avec le sang de nos veines, plutôt que de partir dans un long monologue... La difficulté de ce morceau, c'était d'écrire en huit ou en douze mesures ce qu'on aurait pu expliquer en trente-deux. Quand je commence... [Il récite son couplet a capella], c'est vraiment le concentré de ce que j'avais en tête. "Qu'attendons-nous du système, à part ses euros ?" : on va pas se leurrer, on vit pas comme des ascètes, bien sûr qu'on veut de l'argent.... Tout ce côté attentiste : "Considérez-nous comme des citoyens, on est des Français comme les autres", cette espèce de démagogie, moi je suis pas là-dedans. Ca peut d'ailleurs être perçu aussi comme de la démagogie pour certaines personnes, mais nous on est intègres par rapport à ce truc là. Bref, de l'émulation, quand Demon a ramené ce son, ça a joué sur Soul G.

P : Inversement, je pense qu'avant de nous faire écouter des prods, les mecs savaient déjà quel calibre il fallait, au vu de ce que Gérald avait fait sur les précédents albums. C'est une émulation saine, qui est là pour apporter quelque chose, pour contribuer à faire en sorte que ce soit un bon album.

A : D'ailleurs, il n'est pas toujours facile de deviner qui a produit quoi...

E : Ouais, les mecs connaissaient notre univers... Encore une fois, je ne juge personne, mais la démagogie qui consiste à faire passer du rire aux larmes, moi je me sens pas suffisamment "artiste" pour accomplir ce genre de trucs. Il y a Brel qui savait le faire. Ou Renaud. Des mecs qui ont une telle qualité d'écriture, que Renaud peut te faire 'Ma gonzesse', ou 'Mort aux enfants', ou 'Triviale Poursuite', et de l'autre côté 'Je suis une bande de jeunes à moi tout seul' ou 'Marche à l'ombre'... Mais pour arriver à un tel accomplissement de soi, c'est pas quinze ans d'écriture qu'il faut, c'est vingt ou trente. Nous on s'en sent pas capables. Des fois on nous dit qu'on devrait faire des morceaux plus "rigolos"... Mais moi sincèrement, je sais pas faire ça. Il y a des groupes qui croient savoir le faire, mais je trouve que c'est pas bien fait.

A : Et puis il n'y a pas de format d'album unique, on est pas obligé de faire un morceau qui touche le coeur, un morceau rigolo...

E : Exactement, et le rap c'est ça maintenant. Nous, on assume notre caractère sombre, ce qui veut pas forcément dire qu'on l'est dans notre vie... Comme le disait Casey récemment dans une interview, les mecs d'Iron Maiden, ils mettent des têtes de mort sur leurs pochettes, mais le dimanche ils vont promener leurs enfants, et en vacances ils font du jet-ski ! [rires] Ta sensibilité artistique fait que tu es dans un registre sombre, mais voilà ; personnellement les groupes que je kiffe, c'est des trucs comme Smiff-N-Wessun, Gangstarr, Mobb Deep, Ali Vegas, Cormega, CNN, Jeru... Après, heureusement qu'il y a des Jay-Z ou des 50 Cent... Même un groupe comme Pete Rock & C.L Smooth, avec un compromis entre un côté "club" et un côté "ghetto", les morceaux que je retiens c'est 'They Reminisce Over You' où il parle de la mort de son pote, des trucs qui, quand tu saisis un peu les paroles, peuvent de mettre la larme à l'�il, c'est ça qui marque.

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