Interview La Rumeur (2007)

Depuis son commencement, La Rumeur fonctionne par trilogies. Nos rencontres ne dérogent pas à la règle. Une interview en forme de troisième volet, cette fois après "Du coeur à l'outrage", et une bonne gueule de bois post-électorale. Où l'on parle du disque et de plusieurs projets prometteurs, mais pas seulement. Loin de là.

27/05/2007 | Propos recueillis par Greg avec Nicobbl et Anthokadi

Interview : La Rumeur (2007)Abcdr du son : Dans quel contexte s'est fait ce troisième album ? Vous en aviez beaucoup parlé lors du deuxième...

Ekoué : "Regain de tension", ça a été une tournée et un contexte assez épuisants pour nous. C'est un album qui est sorti sous le feu des attaques, et contrairement à ce qui a été dit ici ou là, il a pris autant de temps et de soin que les précédents, à la différence près qu'il fallait qu'on réagisse du tac au tac face à une actualité tristement prémonitoire. On a senti que le contexte social et policier en France s'était largement durci, preuve en est le fait qu'on soit attaqués par le ministère de l'Intérieur. Il fallait défendre nos propos devant un tribunal, et aussi sortir un disque qui les défende. En tant qu'artistes hip-hop, la seule réponse qu'on puisse donner au plus grand nombre, c'est un album, articulé à des interviews ; à la fois pour donner plus de poids à nos arguments, et pour apporter des réponses subsidiaires par rapport à l'album, en faisant notre magazine par exemple. Ensuite, énorme tournée pour "Regain de tension", certainement la plus éprouvante, des concerts dans beaucoup de villes et à un rythme très soutenu.

Pour "Du coeur à l'outrage", on a profité de cette "période d'épuisement" physique, intellectuel et moral, pour se dire qu'on devait faire un album "comme ça" et pas autrement. On assume complètement ce qu'on a fait dans le passé et on entend assumer ce qu'on fera dans l'avenir. On a le sentiment que l'expérience et le poids du deuxième album sont au service d'une démarche artistique plus mûrie, plus réfléchie. Avec aussi et surtout la volonté d'amener l'album exactement là où on a voulu. Je pense que c'est un fait inédit depuis que La Rumeur existe. Les types de morceaux qu'on voulait écrire, on les a amenés à la rime près. Une fois qu'on s'est mis d'accord entre nous sur le thème, on a fait trois, quatre, cinq versions avant d'arriver aux textes définitifs.

A : Il semblait en effet que "Regain de tension" avait été enregistré sur un temps plus court... Comment ça s'est passé cette fois-ci ?

E : En fait, le pouvoir ou l'"acuité" que te confère la scène, c'est de pas perdre de temps quand tu enregistres un morceau en studio. Tu peux amener la prise au niveau où tu veux le faire. Avec Philippe, on a commencé à écrire des textes et à faire de la scène à 14-15 ans, donc ça va faire grosso modo plus de la moitié de ma vie que j'ai un micro en main et que je rappe. La Rumeur, avant d'être des personnalités aux caractères ou aux parcours de vie différents, on est des purs produits de la culture hip-hop, vraiment. Moi, j'ai été graffeur, j'ai taggué (avec beaucoup moins d'investissement que dans le rap, évidemment), et j'ai fait du rap. Donc on considère que ce qui prend du temps dans la conception d'un album, c'est le recul que tu peux donner à ton oeuvre, parce que les thèmes on va pas les réinventer, on va pas écrire sur des sujets qui n'appartiennent pas à notre schéma de pensée et le soin apporté.

C'est là toute la magie de la rime finalement, c'est quand tu as le sentiment que tu peux amener ton rap où tu veux. Solaar disait une phrase juste, que je partage complètement, c'est que le rap, c'est "du cinéma pour aveugles". Il y a des morceaux qui en trois minutes te permettent de voyager, avec suffisamment d'images, de lieux, d'évocations pour t'amener de A à B. C'est ça qui prend du temps. Cette démagogie qui consiste à dire "j'écris mes textes en studio... Personnellement, j'ai un peu plus de respect pour l'auditeur. Ou alors, tu fais des mix-tapes. Nous, on reconnaît clairement la différence avec le soin qu'on apporte aux albums.

A : De toute façon, en tant qu'auditeur, tu peux souvent reconnaître ce qui a été écrit vite fait... En ce qui te concerne, il y a plusieurs morceaux introspectifs qu'on imagine difficilement écrits en studio...

E : Disons qu'en studio, il y a des exutoires. Je kiffe poser sur "Représailles" ou "Que d'la haine", ou c'est de la crasse du début à la fin, ou tu es pas forcément dans la morale, et tu sais que c'est confiné à un public beaucoup moins important qu'un album. C'est à consommer plus vite, tu essaies des trucs, tu te lâches... C'est le côté ludique qu'on peut apprécier dans le hip-hop. L'album, ça demande du soin, et aussi de coller à un certain contexte. Et il n'y aurait pas eu les albums sans la première trilogie, ni "Du coeur à l'outrage" sans "Regain de tension". Avec Hamé et Philippe, on se dit qu'on arrive au terme de notre deuxième trilogie, après dix ans de parcours discographique. Il y aura normalement une troisième trilogie, et après, en tant que groupe de rap, on arrêtera. Après, ça peut prendre des formes différentes... Mais les cinq-six années à venir, on y réfléchit.

A : Philippe, on a l'impression que tes deux solos, sur cet album, sont interprétés un peu différemment que par le passé...

Philippe : C'est aussi le background qui fait que je les ai écrits différemment, en adéquation avec le climat social dans lequel on baigne. 'Du sommeil, du soleil, de l'oseille', j'aurais pas pu l'écrire sur le premier album, il est venu en réaction aux émeutes de 2005, donc émotionnellement... Je pense que chaque texte se doit d'appartenir à une époque précise.

A : Hamé, sur 'Un chien dans la tête', tu sembles vouloir illustrer combien l'écriture sert parfois de thérapie pour apaiser tes maux...

Hamé : Oui mais pas uniquement. Ce morceau évoque aussi le démon de l'écriture qui me ronge parfois profondément, il fait référence à toute cette période de gestation où tu te mets en disposition pour écrire mais où la plume se refuse à toi. 'Un chien dans la tête' traite cette relation paradoxale que je peux avoir avec l'écriture, la nécessité d'écrire mais aussi l'angoisse et l'errance, notamment nocturne, sur laquelle tout ça peut déboucher. Le paradoxe est aussi là, la rime ne soigne pas, on peut seulement nourrir l'espoir que ponctuellement elle soulage. J'ai eu une période insomniaque très problématique à un moment.

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