Interview Jérôme Thomas

11/02/2007 | Propos recueillis par Nicobbl avec JB, .Zo et Aspeum

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A: Avant de sortir le documentaire au format DVD, est-ce que tu l’as proposé à des télévisions ? Quelles ont été les réactions ?

J : Bien sûr ! [rires] J’adore parler de ça ! [rires] On a lancé le documentaire dans une démarche d’autoproduction en demandant rien à personne. Au bout d’un moment, on s’est dit qu’on pouvait aussi essayer de faire de l’argent. Tu vois, les mecs un peu dingues, un peu jeunes dans le business ! [rires] On a monté un format de cinquante-deux minutes, on l’a proposé aux chaînes hertziennes, Canal +, Planète. Ils ont tous trouvé ça très intéressant mais nous ont dit que le documentaire musical faisait pas d’audience.

On a vite compris après que tout était une question de lobby et que n’étant pas une boite de production on avait tout intérêt à continuer sur notre trajectoire. En se disant qu’une fois le DVD sorti on aurait plus de chances de revendre le truc. Résultat : c’est un peu ce qui est en train de se passer.

Après, il faut savoir qu’un documentaire, quand tu es un indépendant, tu es payé 150 euros le passage. En fait, ils estiment qu’ils font ta promotion. Quand t’es en boite de production ils te l’achètent 30 000 euros.

A : Peux-tu espérer que le DVD fasse suffisamment de bruit pour devenir intéressant pour la télévision ?

J : Oui, et c’est exactement ce qui est en train de se passer. Après, on va voir…mais si ça se fait, je considère que ce sera un sacré hold-up. Mais pour moi, la plus belle des reconnaissances elle vient du public, des gens qui me disent que le documentaire leur a donné envie de se (re)mettre à la musique. Voilà, ça c’est le plus beau des compliments.

ImageQuand tu fais un son, tu le fais d’abord pour toi. Après tu t’exposes, tu te mets en danger. C’est aussi pour ça que les mecs ont des réactions super épidermiques. C’est aussi pour ça que j’ai essayé de dépasser le passionnel, d’objectiver et d’essayer de fédérer.

A : Tu parlais de l’exposition du documentaire, partant de ça, penses-tu qu’à son échelle, ton documentaire permet de faire un peu changer les mentalités et donner une autre image du rap qui est souvent considéré comme une sous-musique ?

J : Oui, c’est certain qu’avoir des intervenants intelligents, qui s’expriment correctement et ne s’autocaricaturent pas, ça peut aider. Dans toutes les interviews que j’ai pu faire, j’essaie autant que possible de m’éloigner des gens de ma famille proche pour cibler ceux qui a priori sont les moins à même de s’intéresser à ce que je peux faire. Après ça veut aussi dire aller à l’encontre de préjugés parfois très coriaces, difficiles à contourner même en expliquant simplement les choses avec des arguments clairs.

Mais bon, au-delà des genres musicaux, que ce soit du classique, du punk ou du rap, faire un morceau c’est du temps, de la sueur, de la passion. Et pour continuer dans le registre du passionnel, je pense qu’il est important de prendre conscience que ces passionnés ne subissent plus la culture. Si l’indépendance a pu germer c’est aussi parce qu’on a eu les outils pour la développer. Tous les beatmakers, connus ou non, consciemment ou pas, prennent la culture en main. Quand tu commences à faire ta propre musique, tu passes moins de temps à subir la programmation des autres. Si le Home Studio a dynamisé les musiques électroniques, l’inverse est vrai également.

A : Tu ne penses pas qu’au final l’omniprésence des machines fait passer le coté bidouilleur au-delà de l’aspect artistique ?

J : L’aspect bidouille est clairement super intéressant. Comme dit Dee Nasty, cette culture c’est celle du système D. Une culture où la création s’est faite avec peu de moyens. La bidouille est une béquille, une intelligence pratique pour rendre la création possible. Mais en aucun cas la bidouille ne peut remplacer l’inspiration, ni la volonté d’aller au bout d’un morceau.

Le Home Studio s’est développé énormément grâce à l’informatique musicale. Et si le prix des ordinateurs n’avait pas fortement baissé, ce développement n’aurait pas été aussi évident. Enfin, même dans le processus créatif, dans la gestion des logiciels et dans la création d’un beat il y a de la bidouille.

A : Au travers des différentes rencontres et interviews que tu as pu faire, on voit des configurations assez diverses. Est-ce que tu as été particulièrement séduit par une configuration ?

J : Non, moi j’ai été avant tout séduit par le fait qu’au-delà du contexte, chacun réussissait à faire de la musique. Comme je te disais tout à l’heure, à un moment j’ai monté un studio pro’ avec une cabine, table 24 pistes, prises d’instruments…mais bon, je suis pas un fétichiste des machines. Je trouve avant tout intéressant le degré d’adaptation au lieu.

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A : Un des points récurrents et plutôt marrants aussi dans le DVD, c’est la relation avec les proches, voisins…


J : Oui, en fait tu réduis l’espace. Le Home Studio, il se miniaturise mais pas la musique. Les basses, elles continuent à traverser les murs. Mais bon je pense que les mecs qui font de la musique, ils sont sensibilisés à ça, aux phénomènes de basses, infra basses. Ils font même parfois plus attention que les voisins. En plus souvent quand tu commences à faire du son t’es chez tes parents alors tu te prends des bons coups de pression. Quand tu te retrouves chez toi t’as un peu plus conscience du truc.

A : Parmi les différents intervenants figurant dans le documentaire, tu as donné la parole à Francis de Get Large suite à l’affaire Nius. Il semblerait que Nius ne soit pas l’imposteur présenté par Get Large. Tu n’as pas un peu l’impression de t’être fait couillonner dans cette affaire ?

J : Non pour moi l’affaire Nius c’est juste une anecdote d’après-documentaire qui m’a permis de créer du buzz sur mon site Internet [rires marketeux]. Avant de parler de cette affaire là, il faudrait avant tout parler de Get Large. C’est quand même intéressant de voir que des beatmakers français réussissent à faire poser des cainris. Ca c’est une réalité. Les morceaux on les a entendus. Avant tout big up à Get Large pour avoir eu les couilles d’aller aux States présenter leurs sons. Cette démarche elle est significative et c’est aussi pour ça que j’ai voulu les rencontrer.

Après, pour l’affaire Nius, il se peut que je me sois fait avoir moi-même. Mais à ce stade j’ai aucune preuve. La preuve elle viendra d’une procédure légale avec la reconnaissance d’une escroquerie avec dédommagements. Bon, cette affaire là, elle m’a l’air super complexe. Après, c’est une leçon dans le sens où à l’époque du numérique tu peux enregistrer n’importe quel beat et l’envoyer à qui tu veux et te faire passer pour l’auteur du beat.

A : Dans ton interview avec Imhotep, tu l’interroges sur les éventuels effets néfastes d’une démocratisation de la musique. Quel est ton avis sur la question ?

J : Yvan en parle aussi sur le documentaire quand il dit que le marché est saturé, même atomisé. Je suis à tout fait en phase avec Imhotep quand il dit qu’au final c’est au public de trancher. La musique circule toujours plus vite et tu as des niches musicales précises. Plus tu as de beatmakers, plus la diversité est importante. Tout ça me semble bien pour la créativité.

Les mecs qui disent qu’avant il y avait de la musique de merde et que maintenant il y a des MySpace de merde, ce sont avant tout des gens qui perdent des parts de marché. Après, c’est facile de trouver des excuses. Le marché il a bon dos, c’est l’homme invisible sur qui on peut rejeter la faute. La réalité c’est qu’il faut se tuer à la tâche, faire huit fois plus que la normale pour que ton truc avance. Quand tu fais ça, au moins derrière tu peux ne t’en prendre qu’à toi-même et pas trouver de fausses excuses en accusant ton distributeur, Skyrock ou le public qui écoute de la merde.

A : Quels ont été tes défauts, en tant que réalisateur ?

V : J’aimais trop les artistes ; en aucun cas, je ne voulais soulever de polémique. Vu ma démarche de documentaire, d’objectivation du sujet, ce n’était pas trop grave, car les polémiques sont toujours fonction de la subjectivité d’un sujet. L’autre défaut, c’est que j’étais pauvre en moyens [sourire] et que j’aurais voulu plus d'images pour rendre compte des lieux. J’ai fait avec… Le dernier défaut, c’est de vouloir faire tout soi-même. Ca peut tuer un sujet.

ImageA : Si c'était à refaire, tu changerais quoi ?

V : Je changerais de caméra. Et je mettrais en entier le bonus de Dee Nasty [rires]. Niveau montage, je ne ferais pas plus long, mais je tournerais les live avec deux caméras - encore une fois, question de moyens et de disponibilité des potes. J’achèterais aussi des disques durs plus gros et des logiciels pas piratés pour m’éviter les plus grosses sueurs froides de ma vie. Big up à 5kiem qui a recupéré un plantage de logiciel quand j'étais à 52 minutes.

A : En quoi la réalisation de ce projet a influé sur ta propre manière de faire de la musique ?

J : En fait paradoxalement ça m’a surtout fait arrêter la musique parce que je pouvais plus faire les deux. Concrètement, j’ai pris mon clavier midi et je l’ai rangé dans mon tiroir. Je me considère comme un compositeur vraiment lambda, le prototype de la majorité invisible qui fait un peu de musique pour le plaisir.

A : Au final, tu as rassemblé combien d’heures d’images ?

J : Une centaine. J’ai vu 45 compositeurs avec environ deux heures par mec, plus tout le côté live.

A : J’imagine que le montage de toutes ces images ça devait être un sacré taf’

J : Je pense que le documentaire est ultra construit, chapitré avec un aspect didactique. C’est pas pour rien. Je savais qu’à partir d’un moment j’allais rentrer dans une course de fond et que sans squelette solide j’allais avoir des bouts de chair un peu partout et les yeux à la place des pectoraux. Quand j’ai écrit toutes les questions, j’avais chapitré les grands points. Ensuite, à partir du moment où j’avais reçu les premières réponses j’ai écrit le synopsis, ce qui normalement se fait avant. Au final, si certains beatmakers interviennent très peu ce n’est pas parce qu’ils ne disent pas des trucs intéressants mais parce que j'ai voulu respecter ce synopsis et non faire uniquement des portraits d’artistes.

A : Avec toutes ces interviews, tu dois avoir une foultitude d’anecdotes marquantes en stock. Allez, un peu de biscuit pour les lecteurs…

J : Oui…[hésitant]…on vient de finir l’interview d’Imhotep. On se retrouve au resto’, on était un peu bouillants après avoir fini cette interview. J’avais faim, pas d’argent alors on commence à discuter avec la serveuse en lui expliquant qu’on venait de Paris pour un documentaire sur le Home Studio. Tout ça pour demander du rab' de frites ! [rires] On lui dit qu’on revient d’une interview avec Tonton Imhotep. Là, la meuf elle nous dit que son copain fait des sons pour Jamalski. Le lendemain on était chez lui, chez DJ Ride.

Ah et un autre truc. Alsoprodby est le seul à avoir eu les couilles d’improviser la conception de deux beats, en direct, face à la caméra, en piochant au hasard dans ses vinyles, à l'arrache. Le son a fini sur l'album d’Explicit Samouraï.

A : Pour terminer cette interview, on te laisse le mot de la fin.

J : Que tous ceux qui l’ont vu et l’ont trouvé trop court sachent que c’est le plus beau compliment que l’on puisse faire à un monteur. Je le répète souvent mais ça semble important : le plus frustré de tous à ce niveau-là c’est moi.

Mais l’intention d’un documentaire demeure d’en parler au plus grand monde. En ayant passé le gros de la promo’ je me sens de faire un second volet à l’international pour voir les déclinaisons sociales, techniques et humaines du sujet. Le Home Studio est une culture universelle. Je suis certain qu’il y a des trucs de folie à découvrir sur le sujet.

Je suis certain que si j’avais fait un truc de 90 minutes on m’aurait dit la même chose: trop court. Après, je voulais surtout pas qu’on me dise : j’ai commencé à regarder mais au bout d’un moment j’ai décroché. Vu le temps passé sur chaque séance ça m’aurait emmerdé.

Pour ceux qui ne l’ont pas encore vu, dites-vous que c’est la mise en lumière des hommes de l’ombre. En vous intéressant au sujet et en achetant le documentaire vous donnez un peu de reconnaissance à des mecs qui ont construit la carrière des autres. Imhotep ça fait vingt-cinq ans qu’il a construit la carrière d’IAM, fait des trucs avec Zebda, tourne avec un groupe live. Et ce mec-là on lui a jamais donné la parole. J’ai eu le privilège et la chance de donner la parole à un mec comme ça. Je pense que c’est vraiment un sujet à voir. C’est un projet indépendant, alors comme je dis souvent : si t’as kiffé parles-en parce que tu me permettras peut-être de voyager et d’aller un peu plus loin dans la démarche en montrant de nouvelles têtes.

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