Interview J-Roc

Vous avez pu lire l'histoire de J-Roc dans Radikal, un jeune issu des projects comme tant d'autres, qui tombe dans l'argent facile en vendant du crack puis, après deux passages par la case prison à la suite de deux condamnations à un très jeune âge, se dit que le rap pourrait bien être son unique porte de sortie du ghetto.

04/09/2006 | Propos recueillis par Ameldabee

Interview : J-RocPremière condamnation (cf. première partie du dossier J-Roc) :

"Quand j'avais 17 ans, ils m'ont serré avec 5 "cracks". Comme c'était la première fois et que j'étais mineur, ils m'ont filé une "felony B". Ils m'ont donné le choix: passer six mois à Rickers Island dans un programme de réhabilitation avec des cours comme à l'école ou bien prendre cinq ans de conditionnelle. J'ai préféré la prison et le programme."


Seconde condamnation (cf deuxième partie du dossier J-Roc) :

"Je reste sur mon banc peinard pendant une demi-heure, je fais chier personne. A ce moment, y-a quatre keufs qui débarquent de nulle part et ils viennent sur moi direct, pas sur les autres.
Je suis là genre "ça va ouais ? Vous vous croyez où ? Qu'est-ce que j'ai fait ?"

Ils me serrent et direction le central du Queens. Comme d'habitude, à minuit, ils transfèrent tous les mecs arrêtés dans les cinq boroughs ce jour là, au dépôt général de Manhattan. Là, ils me prennent tout ce que j'ai: ceinture, montre, bague, portable et mes thunes, tout. Interrogation pendant deux heures… Ils me font: "bon, écoute, on sait que tu vends, essaie pas de nous la faire".
Je leur dit: "quoi je vends, qu'est-ce que je vends, vous m'avez vu vendre ?"
Ils me font: "regarde: t'avais déjà pas mal de thunes sur toi et un de nos civils a acheté une dose... Maintenant, t'as 250 $ au total dont un billet de 20 "marqué", ne nous dit pas que tu vends pas…"

En effet, une troisième inculpation pour le même chef d'accusation, et c'est la prison à vie avec la loi des Three Strikes. Le nom vient du baseball, un batteur qui prend trois strikes, c'est à dire trois passages à la batte sans toucher la balle, rejoint ses camarades sur le banc.

On ne rigole pas au pays de l'Oncle Sam. Triste constat d'une Amérique qui privilégie l'apparence et les faux-semblants en se souciant toujours aussi peu de ses minorités.


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J-Roc le sait et s'en fout, il a une afro toute fraîche, et bosse son album à venir comme un fou.


A : On a pu lire ton histoire à travers les articles de François Bonura. Le crack game, la police, la prison, ... Pour changer un peu de sujet, tu peux nous raconter comment tu es tombé dans le rap ?

J-Roc : J'ai toujours grandi pas loin de la musique. J'ai toujours été proche de mecs dans la musique. J'ai commencé à rapper quand j'étais tout petit. Je traînais avec Blaq Poet, Infamous Mobb, Mobb Deep, Cormega, ...

J'ai toujours été down avec des rappeurs; Je voulais faire la même chose qu'eux. Je voyais ce qu'ils faisaient, je voulais faire parti de ça aussi. C'est arrivé comme ça. En plus, je viens du Queens. Il y a quelque chose dans l'eau là-bas. C'est ce que je me suis dit. Je ne pense pas qu'il y ait un seul mec du Bridge qui n'ait pas bu de l'eau du robinet. Tout le monde le fait. Je crois que j'appartiens à cette nouvelle génération de rappers, qui a vu ce qu'ont fait les autres, et veut reproduire la même chose. Ca donne envie.

A : C'est quoi le style de J-Roc alors ? Tu mélanges un peu les influences des pionniers de New York avec ton propre style, de jeune qui pousse la grande porte du rap game ?

J: Oui, mais je veux vraiment qu'on me considère comme un gars qui arrive. Je suis tout jeune là-dedans.

A : Quel âge tu as là ?

J: 23 ans

A : C'est en traînant en studio avec Mobb Deep que tu t'es mis à rapper avec eux?

J: Le fait d'être en studio avec ces gars. En tant que jeune venant des projects, tu voulais vraiment être comme tous ces gars-là ! Tu les vois à la télé. Tu veux être comme eux. Ce sont les négros qui étaient là avant toi. Toi, tu fais partie de la génération qui vient derrière. Tu te dis, "Merde, si ces mecs peuvent le faire, nous aussi !". C'est comme ça que c'est arrivé.

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A : Ils t'ont encouragé ou t'étais plus du genre "Y'a pas de raison que j'y arrive pas si ces mecs là ont réussi" ?

J: Plutôt le deuxième choix. Les gars ne savaient pas que je rappais. Je m'asseyais avec eux, je les observais, je regardais un peu tout, j'étudiais, et je me disais 'Putain, j'aurais pu dire la même chose. C'est super facile en fait'. En progressant, écrire est devenu de plus en plus simple. Mais ils ne m'ont jamais invité ou quoi que ce soit dans le genre, car ils ne savaient même pas que je rappais. Il n'y avait que mes potes qui étaient au courant en fait. C'était mon crew, "Cartel". On était tous jeunes, on avait le même âge, on rappait tous, on se disait qu'un jour on serait les nouveaux Mobb Deep.

A : Ils sont devenus quoi les gars de Cartel ?

J: Certains négros sont en prison, il y en a qui sont partis, d'autres ne rappent plus. Les gars avec qui tu traînais quand tu étais petit, en grandissant, tu ne les vois plus trop. Quand tu es petit, tout semble plus cool. Plus tard, les mecs ne te parlent plus. C'est plus "Whad'Up ?" maintenant, mais plutôt "Fuck you".

A : Comment ça se fait ?

J: C'est l'environnement dans lequel tu évolues. Certains négros sont tranquilles, d'autres se la racontent. Quand tu es petit, tu t'en rends pas compte. Avec l'âge, tu comprends quels mecs vont te poser des problèmes.

A : Y'a quelqu'un qui te mate par la fenêtre (on a fait l'interview sur le toit d'un des immeubles d'un project de Harlem, celui dans lequel vit la 'coiffeuse' de J ; forcément, ça attire la curiosité des voisins...).

J: Yeah ! [Il se marre]

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A : Tu ne t'es pas dit lorsque tu as eu ta deuxième condamnation que tu devrais te consacrer à fond au rap, et plus du tout au crack, car c'était visiblement trop dangereux ?

J: Lorsque j'ai eu la deuxième condamnation, je me suis dit qu'il fallait que je fasse quelque chose. Ca marchait pas trop le crack pour moi. C'était de la merde ce que je faisais en fait. A ce moment, je traînais avec Poet, il bossait sa musique, et vendait du crack à côté. On faisait des morceaux ensemble, il m'a montré comment on faisait des beats, les négros venaient et écrivaient, il donnait des conseils sur nos rimes, 'Ce mot est trop long, retire ça, met celui-là à la place'. On a fait des tracks dans son studio. Ca a commencé à prendre forme. J'ai pensé 'On va essayer quelque chose là dedans'.

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A : C'était un peu ton professeur dans le rap ?

J: Oui. Poet m'a montré comment utiliser un sampler, utiliser un piano. On s'asseyait et on écrivait ensemble. On faisait des morceaux tous les deux.

A : Comment Poet a appris tout ça ? Primo ? Gangstarr ?

J: C'est un OG de cette industrie.

A : Mais comment il en est arrivé à jouer du piano et ce genre de trucs ?

J: Parce que c'était marrant. Quand on avait fini de vendre notre crack, on montait à l'appart fumer des bédos et c'était parti. Ce n'était pas un petit truc, on était super organisés et on amassait pas mal de thunes.
4 heures, on montait chez lui faire un break car la police rodait dehors, on allait fumer de la beuh. On se retrouvait tous là-dedans, on fermait la porte à clé, Poet jouait ses beats, ou commençait à enregistrer, ou tentait des trucs avec des claviers. Et je me disais "Merde, il tue ce morceau !". Tu te dis que ça a pas l'air bien compliqué tout ça. Un jour, je lui ai demandé de me montrer comment tout fonctionnait. Et il a commencé à m'apprendre. Et j'ai vraiment adoré.

A : Tu dis que c'était marrant, c'est plus très drôle aujourd'hui de faire du rap ?

J: Nan, c'est toujours cool. Des négros ont des studio tout claqués, moi j'ai accès à des studios de fou, qui ont coûté bien cher, super équipés. Donc c'est vraiment super cool.

A : Comment tu bosses ?

J: Je préfère aller en studio et écrire par dessus le beat. J'aime pas écrire à l'avance et poser sur n'importe quel beat car parfois ça ne colle pas du tout.

Et j'ai mon album qui arrive là, donc je reçois des beats à la maison, je les télécharge, c'est dingue la technologie quand même il se marre), et je remplis mon petit bloc notes noir de rimes en écoutant les instrus. J'aime vraiment pas écrire n'importe quoi et le poser sur un beat que j'ai pas entendu.

Si je dois faire un featuring et que les mecs en ont besoin tout de suite, je le fais direct en studio.

A : Tu m'as dit que tu savais faire des beats. Mais sur l'album qui arrive, tu t'es débrouillé comment pour les instrus ?

J: J'ai rien fait côté beats. J'en ai eu d'un peu partout. J'en ai plein de Geraldo de 45 Scientific. De Blaq Poet aussi. J'étais au studio la dernière fois, DR Period était là, il va essayer de me filer des beats.



Son téléphone sonne, il passe 5 bonnes minutes à tout d'abord comprendre qui l'appelle, puis à expliquer à cette personne qu'il en train de répondre à des questions d'un mec de France et qu'il rappellera ; je dois moi même prendre le portable sans plus de succès (voix féminine, c'est plus sympa).

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