Interview Ali

Aller à la rencontre d'Ali, c'est un peu comme récupérer les négatifs des clichés de ce temps. De loin, l'ex-Lunatic est de ceux que beaucoup préfèrent aujourd'hui éviter. De près, un constat s'impose : l'Homme est une espèce qui décidément se méconnaît.

23/07/2006 | Propos recueillis par Anthokadi avec Aspeum

Interview : Ali

Paris, 21 avril 2006, locaux du 45 Scientific. Nous n'avions jamais rencontré Ali. L'écoute de son premier album solo, Chaos et harmonie, laissait supposer que l'ancien membre de Lunatic était un homme intéressant. Nous savions aussi qu'il était las d'être sans arrêt interrogé sur sa rupture avec son ancien ami Booba. Jean-Pierre Seck nous l'avait spécifié d'emblée, Geraldo nous le rappela en nous faisant entrer. Aussi avons-nous pris le parti de centrer la discussion autour de son album. Libre à lui, ensuite, de nous conduire vers où bon lui semblerait. A preuve du contraire, un entretien n'est pas un tribunal.
En guise de préambule, nous lui avons fait lire la chronique de son album parue sur le site il y a presque un an. Il la connaissait. Il en a profité pour reprendre en direct certaines choses qui l'avaient interpellé. Rapidement, pour que l'échange ne soit pas qu'unilatéral, nous avons ressenti le besoin de nous présenter : athée pour l'un, fils d'une catholique et d'un musulman pour l'autre. Les choses étaient ainsi plus claires pour tout le monde. Dans un coin de la pièce, Jean-Pierre Seck écoutait sans mot dire, s'absentant parfois pour passer un coup de fil. A plusieurs reprises, comme nous, comme Ali, il a souri.
Quelques mois plus tard, nous nous sommes retrouvés à Lyon, autour d'une Bible, d'un PC et d'une carafe d'eau. C'était le 15 juillet, il y avait des points de l'entretien qui méritaient d'être précisés.

Abcdr Du Son : Dans le morceau "Observe", tu dis : "Tu veux me situer ? Au Maghreb, j'ai ma place parmi les mulâtres. Couleur d'ocre, couleur d'ébène, gnawa, ma musique à mes racines se consacre." Peux-tu expliciter ?

Ali : Quand je dis "tu veux me situer", je parle de mon identité. Je suis originaire du Maroc, continent Afrique, région Maghreb. De toute façon, Maghreb, ça veut dire "le Couchant". Au Maroc, la société fonctionne un peu comme au Brésil, avec un système de "classes", en fonction de la couleur de la peau. C'est une région composée de différentes cultures. Quand je dis que "j'ai ma place parmi les mulâtres", c'est parce qu'une partie de ma famille est noire et l'autre blanche. Quand je parle de "gnawa", qui est la musique des noirs marocains, je la lie à mon rap dans lequel j'évoque souvent l'attachement à mes racines.

Ab : Maghrébin en France, mulâtre au Maroc : quel serait selon toi le terme qui permettrait de t'appeler par le même qualificatif eten France et au Maroc ?

A: Ici, en France, les Marocains, les Algériens ou les Tunisiens sont souvent appelés les "beurs". Personnellement, c'est un terme que j'ai toujours refusé. Déjà il y a deux choses de faux avec ce mot. Premièrement, on part du mot "arabe" pour l'utiliser en verlant : "beur". Ce premier verlant est remanipulé encore une fois en verlant pour donner : "rebeu". Jusqu'où le mot va-t-il être distordu ? Un Blanc, on ne le définit pas par le mot "anbl", non ? Deuxièmement, le mot "beur" relatif à "arabe" perd son sens car il regroupe tous les nord-africains. Or les nord-africains ne sont pas tous arabes. La majorité sont berbères, sahraouis, kabyles... C'est aussi simple que ça. En ce qui me concerne, le terme qui me semble pouvoir lier maghrébin en France et mulâtre au Maroc, c'est le terme "africain". C'est pour ça que mon pseudonyme A.L.I. veut dire "Africain Lié à l'Islam". Mais pour être plus juste, en réalité je suis avant tout un musulman lié à l'Afrique. Ma véritable communauté est la communauté musulmane. Musulman, c'est ce qui me définit le mieux.

Ab : Justement, ce prénom Ali... Beaucoup de personnes pensent qu'il s'agit de ton vrai prénom. Ce pseudo, tu le portes depuis longtemps ?

A : Oui, depuis le début. C'est le prénom de mon grand-père.

Ab : En 2001, beaucoup ont cru reconnaître ta voix sur le morceau "Des terres d'Afrique", dans l'album de Kery James. Tu confirmes que c'était bien toi ?

A : Oui. Kery James est musulman. Pour moi c'est un frère. Il m'a demandé de venir, je suis venu.

Ab : Dans le couplet en question, tu intervenais dans une phrase où Kery disait : "Je veux que les jeunes africains relèvent la tête, que leur parcours scolaire ne soit pas synonyme de défaite, que la France voit naître une génération d'ingénieurs, qu'ils ne soient pas que footballeurs, acteurs ou bien chanteurs." Tu te rappelles du contexte de ce morceau ?

A : Si je me souviens bien, nous avions discuté sur le fait qu'il y avait beaucoup de sportifs et de musiciens chez nous. Nous voulions sortir de ce cliché. C'est pour ça que je dis "Relève la tête", à la fin du morceau. Ce n'est pas vraiment dans le sens "Sois fier de ce que tu es", mais plutôt "Regarde au-delà de ce qu'on veut te montrer"... OK, il y a beaucoup de réussite par la musique et par le sport, mais nous ne devons pas non plus devenir un peuple de cirque et de divertissement. Or c'est ce que nous devenons, malheureusement. Dans le fond, ce n'est pas péjoratif d'être footballeur ou musicien. Mais lorsque ces notions s'enferment dans un contexte et deviennent un cliché, là ça devient péjoratif. C'est ça le risque, le danger. Quand un homme se dit qu'il a tel rôle dans la société, et qu'il s'aperçoit qu'il ne peut pas prétendre à autre chose qu'à ce rôle-là, là ça devient dangereux... Après, je suis marocain, j'aime mon pays, mais je ne suis pas nationaliste.

Ab : A propos de Kery James, justement, et de son évolution, il lui a parfois été reproché de tomber dans le prosélytisme. As-tu toi-même été accusé d'en faire trop avec la religion ?

A : Bah tu sais, il y a des gens en face de qui je n'ai même pas ouvert la bouche qu'ils ont déjà peur [Rires]... Ceux qui ont de la répulsion pour la religion me trouveront forcément trop religieux, mais être "trop religieux", pour moi, ça ne veut rien dire. Soit tu es religieux, soit tu ne l'es pas. On ne m'accuse pas d'être religieux, car je ne fais pas de prosélytisme. Je ne fais qu'exprimer ma foi. Ce sont deux choses différentes.

Ab : S'agissant de la portée de tes propos, tu dis dans "Strass et paillettes" : "Je n'attends de ta part ni compliments, ni ovations. Quand bien même tu kiffes, fais-le avec modération"...

A : Je ne veux surtout pas être mis sur un piédestal, ne serait-ce que par rapport à ma religion. J'ai une forte responsabilité par rapport à ça. Tu es libre d'apprécier ma musique, mais ça ne doit pas aller plus loin. Tu sais, Abraham déjà combattait l'idolâtrie. Pourquoi ? Parce que l'idolâtrie humaine et matérielle mène à la maladie, une maladie qui sera plus psychique qu'autre chose. Elle risquera de t'affaiblir, de te faire perdre de ta personnalité.

ALI (photo prise lors de l'interview)

"Ceux qui ont de la répulsion pour la religion me trouveront forcément trop religieux, mais être "trop religieux", pour moi, ça ne veut rien dire."

Ab : Tu parlais du fait de devenir une référence... Comment es-tu venu au rap, à propos ?

A : Ben pour le hip-hop, quand j'étais petit je regardais Sidney. Pour une fois que je voyais des gens de couleur à la télé dans une émission française [Rires]. Forcément, ça m'a plus parlé que la variet'. J'étais un môme, je kiffais la variet', hein, mais là c'était la première fois que je me sentais vraiment représenté. J'ai aimé cette musique-là, c'était vivant. Pour le rap à proprement parler, en bref, ce sont des grands de ma ville qui m'ont mis dans le bain.

Ab : A quel âge as-tu commencé à rapper ?

A : J'avais 13 piges, je crois. J'ai été artiste solo, puis j'ai rappé avec un pote antillais qui s'appelait Yohann. Puis il y a eu Beat 2 Boul... Avant Beat 2 Boul, j'avais déjà fait quelques concerts style MJC et compagnie, tu vois. Mais c'est vrai qu'avec Beat 2 Boul, il y avait une vraie fraîcheur. Le fait d'être plusieurs, d'être nouveaux... Nous arrivions, ça freestylait dans tous les sens, nous vivions le truc au jour le jour...

Ab : Aujourd'hui, qu'est-ce qui a changé fondamentalement dans ton approche du rap ?

A : La religion. C'est elle qui a pris le pas, désormais. Qui sait si sans la religion aujourd'hui je ne serai pas à fond dans le hip-hop, dans le sens pas de limites... Mais peut-être que dans ce cas je vivrais également n'importe comment. Je serais peut-être en train de tiser, avec des meufs de tous les côtés... Je n'aurais sans doute pas la vie de famille que j'ai aujourd'hui. Dieu merci, la vie que je vis aujourd'hui, c'est celle que je veux vivre. Je ne me vois pas dispersé à droite à gauche...

Ab : Dans "Strass et paillettes" (2002), tu dis que tu ne rappes "ni pour la gloire, ni par passion". Alors la question c'est : pourquoi tu rappes ?

A : Depuis tout petit, j'aime ça. Aujourd'hui, j'aime toujours autant ça. La différence, c'est qu'aujourd'hui j'ai un mode de vie. Ce mode de vie me permet d'avoir un ordre dans mon avancée. Si je mettais mon rap avant toute chose, je vivrai en fonction de mon rap. Le risque, c'est que le jour où ça ne marchera plus, je pète un boulon. Or je n'ai pas envie de péter un boulon. J'ai envie d'une vie bien.

Ab : Cette démarche est valable dans de nombreux domaines...

A : Oui. Mettons que toi tu sois trop dans ton truc de journalisme, et que ça ne marche pas, tu peux en devenir malade. Combien d'artistes, par exemple, sont devenus malades à cause de leurs oeuvres ? Beaucoup se donnent corps et âme dans leur métier mais, au final, pour faire quoi ? A qui vas-tu donner ton âme pour arriver au bout de tes projets ? Donc, pour être bien clair, aujourd'hui j'ai ma religion, l'islam, et j'ai mon travail, la musique. Et j'essaie de faire du mieux que je peux.

Ab : Qu'est ce qui te plaît tant, dans le rap ?

A : Ce que j'aime dans le rap c'est l'idée d'expression, de message. Le rap, c'est comme un fils. Tu le prends comme il est, et tu l'aimes avec ses qualités et ses défauts. Soit tu acceptes le rap tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, ses bons et ses mauvais ambassadeurs, soit tu n'aimes pas le rap. Le rap a été découpé en catégories : rap hardcore, rap conscient, etc. -, comme si c'était du dentifrice, avec différentes gammes... Mais ça reste du rap, c'est-à-dire l'expression d'une personne. Faire des coups de Trafalgar pour arriver à ses propres fins, ça ne m'intéresse pas. Je préfère vivre en retrait. La richesse ne se mesure pas en chiffres. La richesse, c'est aussi savoir se contenter de ce que tu as, de ce que tu as acquis proprement.

Ab : Qu'est-ce qui t'a fait prendre conscience de cela ?

A : Ce n'est pas au rap que je dois d'avoir compris cela. Encore une fois, c'est une évolution que je dois à la religion. Avec une spiritualité propre, tout devient propre. Si tu pollues une rivière à sa source, elle sera polluée jusqu'au bout. La base doit être saine dès le début. C'est parce que j'ai ma religion que je rappe bien, pas l'inverse.

Ab : Tu te sens donc une responsabilité dans le fait de rapper...

A : Oui. Pour vouloir expliquer les choses aux autres, il faut se connaître soi-même, se comprendre. Si je médite sur moi-même, sur mes actes passés, et que je connais mes défauts, je verrai moins ceux des autres. En revanche, si je ne vois en moi que le bien, je risque de ne voir des autres que leurs défauts.

Ab : "Mon époque est speed comme Krav Maga versus Pençak Silat", dis-tu dans "L'impasse" : peux-tu développer ?

A : C'est une métaphore. La krav maga est un sport de combat israëlien. Le pençak silat est aussi un sport de combat, et il vient d'Indonésie. L'Indonésie étant le plus grand pays musulman du monde, la phrase est donc une transposition du conflit israëlo-palestinien en mode arts martiaux. Mais il faut bien comprendre que, dans le fond, il ne s'agit pas d'un conflit juifs-musulmans. Il s'agit d'un conflit entre un nationalisme sioniste - tous les juifs ne sont pas sionistes, et tous les sionistes ne sont pas juifs, hein - et un nationalisme arabe. De plus, krav maga et pençak silat sont deux sports de self-défense. Ils ont des similitudes au niveau des clefs et demandent tout deux une grande rapidité, d'où la comparaison avec le mot "speed".

Ab : Pratiques-tu toi-même un sport de combat ?

A : Oui. Je fais du muay-thaï depuis un bout de temps, et j'ai débuté en pençak silat. A un moment, je faisais aussi de la boxe anglaise. C'est un sport que j'apprécie beaucoup.

Ab : Tu as commencé tôt ?

A : La boxe anglaise, j'en ai fait entre 16 et 25 ans. La boxe thaï, j'ai dû commencer vers 21 ans. Et le pencak, c'est récent.

Ab : Et tu as quel âge, aujourd'hui ?

A : 31 ans.

Ab : Le but pour toi, c'est de se défouler ?

A : Non, pas vraiment. C'est avant tout la recherche d'un bien-être, histoire d'entretenir la machine.

Ab : Quels parallèles fais-tu entre les arts martiaux et la religion, par exemple ?

A : En réalité, on ne peut pas parler de parallèle, vu que la religion t'accompagne à chaque instant de ta vie et que les arts martiaux, comme toutes les autres activités (travail, loisirs, sport, etc.) sont limités par le temps.

Ab : Vois-tu d'autres différences ?

A : Dans le fond ce n'est pas comparable. Ce qu'on peut dire c'est que les arts martiaux ne concernent que ce bas monde, tandis que la religion concerne autant ce bas monde que l'au-delà.

Ab : Mettrais-tu la pratique du rap, de l'écriture, sur le même plan que celle des arts martiaux ?

A : C'est clair qu'il y a des similitudes. De la même manière que tu dois t'entretenir physiquement pour t'améliorer dans ces sports, tu dois travailler régulièrement si tu veux progresser en rap. A l'instar des arts martiaux, le rap ne se limite pas à une seule technique.

Ab : As-tu par exemple toujours beaucoup écrit ?

A : Je ne vais pas te cacher qu'à une époque, j'écrivais beaucoup, oui. Et puis j'ai eu peur de finir par être blasé, alors j'ai décidé de me donner du recul vis-à-vis de l'écriture. En revanche, ce que j'essaie d'entretenir régulièrement, c'est le flow. C'est un peu comme de s'entraîner au taï-chi : c'est un travail quotidien.

1 | 2 | 3 | 4 | 5 |