Interview Sako (Chiens de Paille)

Il est l'homme qui parle de ce qu'on évite. Désormais trentenaire, le MC de Chiens de Paille est l'auteur de quelques-uns des textes les plus douloureux de la décennie écoulée. Sans ambages, il a accepté d'aller encore un peu plus loin, et de poser sur les siens, son époque et sa passion un regard à valeur de geste.

26/02/2006 | Propos recueillis par Anthokadi

Interview : Sako (Chiens de Paille)Interviewer Sako. L'homme est fiable, réglo, à l'heure aux rendez-vous. Il est de ceux qui appellent lorsqu'il a un contretemps, qui s'excusent lorsqu'ils vous font perdre votre temps.

A l'écoute de ses morceaux passés, il y a longtemps que nous souhaitions poser des questions au MC cannois, à propos des soubresauts identitaires que connaît le pays depuis quelques mois, quelques années.

Et puis il y eut ce mardi soir sur Arte. Deux documentaires consacrés à la question noire. L'un allemand, l'autre français. Deux approches pour deux résultats totalement différents. Le second documentaire - le français - demandait à quelques Noirs de France leur analyse sur la situation actuelle. Le résultat était vague, flou, peu intéressant. Le premier documentaire, en revanche - l'allemand -, interrogeait lui aussi des Noirs, allemands cette fois, mais en leur demandant non pas de livrer une analyse, mais d'évoquer leur parcours à eux. Ce parcours se suffisant à lui-même, il était juste assez éloquent pour tenir lieu d'analyse.

L'approche allemande présida donc à cet entretien.

Abcdr : Tes ancêtres sont-ils gaulois ?

Sako: Pas vraiment, non. Je viens d'Italie par mon père, et du Canada et de Marseille par ma mère. Pour ma mère, c'est même plus ambigu, puisqu'elle ne connaît pas son propre père. Elle sait juste qu'il vit au Canada. Quant à moi, je suis né à Cannes.

A : Dans quelles circonstances ta famille est-elle arrivée en France ?

S: Ma famille est arrivée en France dans les années vingt. La raison de cet exode, nous ne la connaissons pas vraiment. Nous pensons qu'ils fuyaient les chemises brunes, mais tout cela est compliqué, cela relève presque du secret de famille. En gros, mon père est le dernier d'une famille de neuf enfants, et l'arrivée en France a coïncidé avec le moment où nous avons perdu la trace de mon grand-père paternel. Comme mon père était le plus jeune, il n'a que peu de souvenirs de cette époque. Ce serait donc à mes oncles et tantes, ses aînés, de m'en dire plus. Mais, pour une raison que j'ignore, ils refusent. C'est en cela que je dis que cela relève sans doute du secret de famille.

A : Sais-tu d'où ta famille était originaire, en Italie ?

S: Nous venons d'un village qui s'appelle Schignano. Il se situe près du Lac de Côme, dans le Nord de l'Italie.

A : As-tu eu l'occasion de t'y rendre ?

S: Oui, à deux reprises. La première fois, j'avais trois ans, autant dire que je ne m'en souviens pas. La deuxième fois, en revanche, c'était au printemps 1998. J'avais 23 ans, mon petit frère en avait 11. Pour nous, ce fut un choc : sur les portes des maisons du village, la moitié des sonnettes portaient le nom de jeune fille de ma grand-mère, l'autre moitié portait le nom de mon grand-père. C'est aussi ce jour-là que j'ai découvert que mon père parlait italien.

A : Il ne parlait pas italien, à la maison ?

S: Non. Je pense que mon père fait partie de ces gens qui croyaient que pour être acceptés des français, il fallait presque devenir plus français que les français eux-mêmes. Il ne parlait jamais de l'Italie, ni des raisons qui ont poussé mon grand-père à venir ici, puis à s'éloigner de la famille. Ils sont allé jusqu’à franciser leurs prénoms, renoncer à parler italien à la maison, tout ça.

A : Mais il savait quand même parler italien ?

S: Oui, parce que bien qu'il soit né en France, il y a passé quelques étés dans son enfance. Du coup, lors de notre retour en 1998, il a retrouvé plein de gens avec qui il jouait quand il était petit... Pour moi, cette découverte fut vraiment un choc. Cela a débouché chez moi sur des mouvements de quête.

A : Cette nécessité de comprendre s'est-elle imposée à toi tout de suite, dès 1998 ?

S: Pas vraiment. Cela est venu petit à petit, naturellement.

A : Aurais-tu préféré que ces échanges commencent plus tôt ?

S: Oui et non. Tu sais, mon père n'a jamais été d'un naturel très loquace. Lorsqu'il nous a emmené à Schignano, mon frère et moi, par exemple, il nous a juste dit : "Bon, j'ai tout réservé, nous allons au village." En fait, dans sa bouche, ça voulait dire : "Nous venons de là, voilà." Au début, je n'ai pas compris la portée de son acte. Avec le recul, je me rends mieux compte de ce que cela a représenté, pour lui comme pour nous... Je crois que c'est le rôle d'un père que d'accomplir ce genre de gestes.

A : Justement, comment ta famille t'a-t-elle transmise la part de ton histoire que tu n'as pas vécue ?

S: Nous n'en parlions jamais à la maison. Non pas que c'était tabou, mais parce qu'il était naturel de ne pas en parler. Les questions que j'ai un jour commencé à me poser à propos de mon grand-père paternel, ce sont mes cousins qui y ont répondu, pas mon père. Mon père était d'ailleurs étonné d'entendre leurs versions. Il faut dire que, du côté de mon père, la famille fonctionne sur un schéma presque matriarcal : les soeurs de mon père sont les aînées de la famille. Ce sont donc elles qui définissent, en quelque sorte, ce qu'est notre histoire familiale.

A : Regrettes-tu cela ?

S: Je ne sais pas si j'ai des regrets, de la nostalgie. Le fait est que ce n'est qu'aujourd'hui que nous commençons à aborder ces questions-là. Peut-être aura-t-il fallu attendre d'avoir trente ans. Jusqu'alors, comme je te le disais, il était en quelque sorte naturel de ne pas en parler.

A : Du côté de ta mère, l'histoire est-elle aussi compliquée ?

S: Ma mère n'a su qu'il y a peu qui était son père. C'était un soldat de l'armée canadienne, que ma grand-mère avait rencontré à Cannes au moment de la Libération. Quand elle a su ça, ma mère a pris contact avec Salt-Lake City, dans l'Utah. Il existe là-bas, chez les mormons, la plus grosse base de données au monde, en matière d'état-civil. Toi, moi, nous ne le savons pas, mais nous sommes tous fichés là-bas. De là, elle a pu savoir qui était cet homme, et où il vivait.

A : Tous ces silences t'ont-ils pesé ?

S: Je dirais plutôt qu'il n'y a jamais vraiment eu de manque, dans le sens où nous avons toujours fait sans. Mes parents se sont séparés tôt, et du coup ma mère a toujours joué les deux rôles. Et j'ai en partie été élevé par mes tantes.

A : Ce que tu as raconté pour la première fois l'année dernière dans le morceau 'Fragile'...

S: Oui, 'Fragile' a eu un impact dans ma famille. Là encore, ça ne fait que cinq, six ans que ces réflexions se développent. Jusqu'alors, nous vivions très bien comme ça.

A : 'Le dos courbé' a dû toucher du monde aussi, en son temps... D'une manière générale, comment ta famille réagit-elle à tes morceaux, en particulier à ceux qui "n'exhortent qu'à l'introspection" ?

S: Tu sais, la majorité des membres de ma famille - je parle notamment de mes cousins - sont aujourd'hui quadragénaires. Ils ne sont pas spécialement à l'affût de ce que je fais, mais quand ils tombent sur des morceaux, ils les écoutent. En général, leurs retours sont plutôt positifs. Ils trouvent que parler de ces choses a un côté très positif, salvateur, parce qu'ils estiment que ces choses devaient, d'une manière ou d'une autre, être dîtes.

A : Et ton père ?

S: Mon père, c'est la même chose. Il ne court pas après mes textes, mais c'est vrai que s'il tombe dessus il va les écouter. Dans le morceau sur "Sad Hill Impact" ('Pour de meilleurs lendemains', 2000, NDLR), je disais que "J'espère qu'on ne communiquera pas que par chèques", eh bien, je crois qu'aujourd'hui, avec mon père, nous communiquons essentiellement par disques interposés [Sourire].

A : C'est marrant, parce que le cheminement qui semble être le tien à l'échelle de ta famille, semble le même que celui que connaît la France vis-à-vis de son histoire : comprendre pour avancer...

S: C'est sans doute vrai, les deux se rejoignent peut-être, d'une certaine façon...

A : Justement, à propos de l'enseignement de l'histoire, l'école a-t-elle favorisé ton éveil à ces questions-là ? A-t-elle apporté des réponses à ce que ta famille ne te disait pas ?

S : Pas du tout. Comme dit Dieudonné, pour l'école, je ne sais pas, y'a avait un truc qui faisait que ça ne passait pas [Rires]. J'ai toujours vu ça comme un savoir conventionné, notamment les cours d'histoire. Sauf peut-être en seconde... Nous étions dans des classes vraiment bordéliques, où le rôle des profs se limitait - déjà - à essayer de limiter la casse. Et, contrairement aux idées reçues, c'est par le rap que j'ai commencé à entrer dans des bibliothèques, à chercher des livres, les lire, les relire. Je crois que cette boulimie de lectures n'était que la conséquence de ces années perdues.

A : A cette époque, ton "italianité" avait-elle vocation à s'exprimer en dehors de la maison ?

S: Comme je te le disais tout à l'heure, à la maison comme en dehors, nous parlions français, point barre. Mes tantes, qui m'ont en partie élevé, ont vraiment souffert d'être italiennes. Le contexte, l'environnement, tout était fait pour qu'elles-mêmes détestent le fait d'être italiennes. Pour aller à l'école, par exemple, quand elles étaient petites, elles devaient se taper des kilomètres à pied tous les matins. Si elles avaient le malheur d'arriver en retard en classe, leur prof leur disait : "Vous, les sales italiennes, au piquet !"

 

A : Comment ont-elles encaissé ces brimades ?

S: Il n'est pas difficile d'imaginer ce que l'on peut ressentir lorqu'on te blâme de n'être qu'un étranger et surtout, qu'on ne te résume qu'à ça. Les cicatrices sont encore là.

A : J'imagine que cela doit générer quelques tensions familiales...

S: Sur le papier, oui. Mais comme je te le rappelais tout à l'heure, le côté italien de ma famille obéit à une structure de type matriarcal. Mes tantes sont les aînées de la famille et, chez nous, répondre aux aînés, ça ne se fait pas. On les écoute, on leur sourit, on élude et on passe à autre chose. C'est comme ça.

A : Ressens-tu une urgence à mettre ces questions-là sur la table ?

S: Le temps nous presse, oui. J'avais cinq tantes, et l'une d'entre elles est décédée à l'automne dernier. Ses derniers jours sont d'ailleurs l'illustration de cette volonté de garder le silence sur les circonstances de l'arrivée en France et du départ de mon grand-père. Mais je préfère ne pas revenir là-dessus.

A : As-tu toujours vécu ta double culture comme une richesse, ou t'est-il arrivé de la vivre comme un handicap ?

S: Ni l'un ni l'autre. A un moment de ma vie, j'ai même moi-même véhiculé les clichés que les français ont sur les italiens. Et ni mon père, ni mes tantes - qui se sont occupées de moi jusqu'au lycée - ne m'ont dit quelque chose sur ce point.

A : Toi même, comment envisages-tu la question de la transmission de cette histoire vis-à-vis de tes enfants, tels que tu les décris dans 'Aux derniers mots' ?

S: Mieux vaut regarder devant que derrière, disent les gens. La question de la transmission est quelque chose qui me touche beaucoup. Elle implique de remuer beaucoup de choses, pas forcément agréables, pour y répondre. Je pense que ça va faire fulminer certains membres de ma famille de voir que tout ça est retranscrit sur Internet. Mais c'est bien, ça va mettre un coup de pied dans la fourmilière. Cela fait partie du processus [Silence].

A : Ces questions que tu te poses constitueraient donc un frein, pour l'instant ?

S: Je pense que tous ces secrets de famille y prennent une large part. Les descendants souffrent de ces non-dits. A mon échelle, cela a généré une frénésie de recherches. Je m'intéresse notamment à une théorie qui tourne autour de la notion de crypte. La crypte, c'est l'endroit au fond de chacun où est enfoui le secret familial. Le problème, c'est que les secrets familiaux s'éteignent avec les générations, et dans le même temps leurs conséquences sur les survivants vont en augmentant. Partir à la recherche de sa crypte, c'est avoir la volonté d'effectuer le chemin en sens inverse. Quoi qu'il en soit, tout cela reste un travail pénible, d'autant plus qu'il n'y a aucune certitude de le voir aboutir.

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