Interview Dreyf

Entre ombre et lumière, Dreyf jongle avec les nuances et fait étalage d'une impressionnante maturité artistique. Son premier EP, "Son d'automne", dévoile une palette d'impressions et de sentiments qui méritaient bien une petite discussion, en toute simplicité.

04/09/2005 | Propos recueillis par Reivax

Interview : Dreyf

Abcdr : Ton parcours jusqu'à aujourd'hui ?

Dreyf : J'ai commencé à rapper sérieusement en 99. Je m'étais essayé à l'écriture de morceaux, ou disons à une "écriture qui se voulait rap", vers 97. J'étais super jeune à l'époque, je devais avoir 13-14 ans. Bon, c'était pas terrible. Je faisais ça vraiment parce que j'écoutais des trucs et je voulais faire pareil. J'ai arrêté pendant un petit moment, pendant quelques mois, et je m'y suis remis sérieusement en 99. Rien de spécial à signaler entre ça et 2001. En 2001 j'ai monté mon premier collectif, avec Viny et Aryn. Ensemble on a monté le collectif Les H.A.L.L.S. Ça voulait dire "Haine, Amour et Lois Lyricales Sanguinaires" ! [rires] On était jeunes, désolé ! Maintenant, du fait que Aryn est parti habiter à Los Angeles, que moi à l'époque j'habitais pas en France non plus, on était tous dispersés, y'avait pas réellement de dynamique donc au bout de deux ans on a décidé de dissoudre le crew. Depuis 2003 je suis en solo. J'ai bossé sur un projet, un EP 7 titres qui s'intitule "Son d'automne", qui est sorti il y a quelques mois en 2005. C'est un parcours classique : j'ai fait des mixtapes, j'ai fait des petites compilations, j'ai fait des petites scènes, pas énormément. Je préfère écrire tranquillement chez moi plutôt qu'écrire en studio directement. Je suis pas super dynamique à ce niveau là, je préfère prendre mon temps. Donc voilà ça résume un petit peu le parcours jusque là.

A : J'ai lu que t'avais pas mal bougé dans ta vie. Tu disais aussi que t'étais pas en France à une époque... Est-ce que ça a apporté quelque chose concrètement dans ta musique, ou bien même dans le fait que tu te mettes à rapper ?

D : Dans le fait que je me mette à rapper je pense pas, parce que même si j'avais vécu en France toute ma vie je pense que j'écouterais du rap. A partir du moment où j'écoute du rap je pense que j'aurais eu envie de m'y mettre à un moment. Par contre, forcément ça a une influence sur ma vie, ça a "forgé" la personnalité que j'ai aujourd'hui. Donc forcément ça a une influence sur mon rap, parce que le rap c'est un miroir de ta "personnalité". Forcément, je rapperais pas les même choses si j'avais pas autant bougé.

A : Je te disais ça aussi par rapport à la phrase de Kohndo que t'as samplé à la fin de ton EP, qui dit : "Voyage à travers sillage musical"… Comme une manière de prolonger le véritable voyage par l'intermédaire de la musique…

D : Ouais voilà, c'est un peu ça.

A : Pour continuer sur cette idée, j'ai lu dans une interview que t'as donné pour le magazine Unité que tu rappais en hébreu à un moment. Est-ce que tu rappes encore en hébreu, et est-ce que tu maîtrises éventuellement d'autres langues pour rapper, en anglais par exemple…

D: Je rappe aussi en hébreu, parce que c'est une langue que je maîtrise – je maîtrise mieux l'hébreu que le français d'ailleurs. L'anglais, non. Je sais le parler, je le comprends, mais c'est pas une langue que je maîtrise, donc je me vois mal rapper en anglais aujourd'hui. Mais effectivement, je rappe en hébreu. J'ai pas fait de morceaux en hébreu, c'est plus des petits couplets de temps à autre. Pour l'instant, j'éprouve pas autant de plaisir à écrire en hébreu qu'en français bizarrement. C'est selon les envies en fait. En ce moment, je préfère écrire en français, mais si un jour j'ai l'envie de faire des morceaux un peu plus poussés, un peu plus aboutis en hébreu, ça viendra tout seul.

A : Ça serait plutôt quelque chose de totalement indépendant des autres projets, où ça serait plus sous forme de mélange ?

D : Je pense que des passage en hébreu, des couplets, risquent d'atterrir dans mes futurs projets. Par contre un projet complètement en hébreu pour l'instant c'est pas d'actualité. Je ressens pas le besoin de faire un projet en hébreu pour l'instant. Je marche à l'envie, un peu comme tout le monde je pense, donc pour l'instant c'est français.

A : T'as parlé de mixtapes et de compilations dans ton parcours… J'ai entendu deux morceaux que t'as fait avec Chakra Alpha. Je trouve qu'il y a une bonne complémentarité entre vous deux, donc je voulais savoir si y'avait d'autres choses de prévues ?

D : Ouais, Chakra c'est un super bon pote. A chaque fois qu'on se voit on déconne grave, c'est vraiment un mec que j'apprécie énormément, donc forcément ça va se ressentir dans la musique… Lui, il est un petit peu en stand by, il a plus trop envie. Mais de temps à autre ça lui plait de faire un petit morceau par-ci par-là, histoire de pas perdre la main. Et là y'a un morceau de prévu, on va entrer en studio prochainement. On va faire un morceau sur les galères en studio. A priori, ça atterrira sur un prochain projet que je prépare actuellement. Donc ouais, on risque de bosser ensemble. Après, tout dépend de son envie aussi, mais bon, c'est prévu.

A : Bonne nouvelle. Faut pas qu'il arrête !

D : Il écrit très bien, et y'a beaucoup d'humour dans ce qu'il fait. On entend pas ça tout le temps, donc c'est clair, ça fait du bien.

A : A propos de "Son d'automne", j'imagine que c'est pas évident de sortir son premier projet. Peux-tu nous parler des conditions de sorties du disque, à la fois au niveau matériel, le fait d'être en autoprod, etc…

D : Comme je l'ai déjà dit, y'a sept titres sur le EP. Tout a été enregistré dans un studio professionnel, ou semi-professionnel. C'est un home studio, mais la conception de home studio aujourd'hui s'est super banalisé : c'est avoir un micro chez soi avec une m-box et un casque ! Mais bon, ça a pas été fait comme ça. Ça a été fait avec du vrai matos, une vraie table de mixage, etc… J'ai tout enregistré là-bas. J'ai pas mixé là-bas, j'ai mixé ailleurs chez un autre artiste, un mec qui fait des prods et qui mix également qui s'appelle Phénovenom. Ça c'est pour l'aspect artistique. Ça s'est étalé sur plusieurs mois, je ne suis pas rentré en studio sur une période concentrée. J'écrivais mes morceaux, je rentrais en studio et je posais le morceau. Quelques mois plus tard je reposais un autre morceau et si j'étais plus satisfait du morceau antérieur je le reposais. Donc ça c'est étalé plus ou moins sur un an. Ensuite, pour ce qui est de la sortie faut savoir que le EP est en co-production avec un petit label indépendant qui s'appelle Utopie Music, qui est dirigé par Félix. Il a bien aimé les maquettes qu'il avait écouté, il avait envie de co-produire le CD. Co-produire parce que je tenais à produire mon propre disque, c'est un aspect qui m'intéressais beaucoup, voir comment c'est foutu. Je suis pas du genre à faire des morceaux et après me désintéresser de ce qu'il se passe…

A : T'aimes pas trop déléguer, tu préfères avoir le contrôle sur ton disque…

D : Exactement. J'aime bien tout faire moi-même. Savoir de quoi je parle et savoir qu'est-ce qu'il se passe avec mon disque, c'est important. Mais bon, pour des questions financières aussi, ça m'arrangeait que quelqu'un co-produise le CD, d'autant qu'on s'entend très bien avec Félix. Ensuite est venue l'étape de la promo et de la distrib'. La promo s'est relativement bien passée. On a eu des passages en radio, dans la presse écrite et tout ce qui est webzine… Je suis assez content de l'accueil que le CD a eu pour l'instant. En ce qui concerne la distrib', on a eu quelques soucis de distributeur. On était chez un premier distributeur dans un premier temps, et ça c'est pas très bien passé parce que c'est le genre de distributeur à signer toute une pléthore d'artistes indépendants français, et au final ils bossent uniquement ceux qui ont un buzz, une attente immédiate. Je comprends la logique mais n'empêche que j'ai sorti mon CD, et le CD de mon voisin ne m'intéresse pas à ce niveau-là : je veux défendre mon CD comme il se doit. Donc j'ai cassé le contrat et j'ai trouvé une autre distrib', donc du coup le CD a été dans les bacs des FNAC/Virgin pendant un mois - pas toutes les FNAC/Virgin par contre, d'où le problème principal. J'ai cassé le contrat et là je suis chez un autre distributeur et le CD ressortira aux alentours de la mi-septembre, simultanément à la sortie de Less du Neuf, le deuxième album.

A : Chez le même distributeur ?

D : Oui voilà, c'est les deux sorties du mois de septembre. C'est un distributeur qui prend pas en charge beaucoup de CDs par mois, il en prend deux-trois, donc ils ont pas d'autres choix que de bosser ce qu'ils signent. A priori ça devrait aller, ils ont beaucoup aimé le CD. Donc j'attends septembre, je vais relancer un peu la machine promo et voir comment ça s'enquillera d'ici là.

A : Compliqué hein…

D : Super relou et très compliqué. Et c'est vraiment l'aspect qui m'intéresse le moins dans tout ce qui est création d'un CD. J'ai quand même été assez épaulé, notamment par Félix, mais à 80% je m'occupe de tout tout seul donc c'est vrai que c'est fastidieux.

A : T'as pensé à un moment à le mettre sur Internet, à faire une page de téléchargement ?

D : En fait, je sais très bien qu'aujourd'hui tout atterri sur Internet, c'est tout à fait normal. Moi-même je télécharge, on va pas se leurrer. Et je vais pas faire le mec qui télécharge pas de rap français indépendant "parce que faut soutenir, man" ! Je télécharge ce qui m'intéresse, et si j'aime un album je vais l'acheter. Aujourd'hui je marche comme ça et je pense que c'est la démarche qu'il faudrait avoir : à partir du moment où t'apprécies un album, tu vas l'acheter. Sinon t'écoutes pas de la musique, t'es un peu un récupérateur… Pour répondre à ta question, j'avais envie de balancer ça sur Internet, sur un vrai site avec une vraie gueule en parallèle au magasin. Mais comme dirait Oxmo : "t'y croirais pas si c'était gratuit". Et c'est totalement vrai. Y'a des mecs, surtout récemment, qui font des projets et qui balancent ça sur Internet, qui sont mortels, où ça rappe super bien et où ça produit super bien, mais tout le monde s'en bat les couilles ! Tout le monde s'en bat les couilles parce que c'est gratuit et que c'est sur une page Internet. Le fait d'être en magasin et d'avoir une page en magazine, c'est censé crédibiliser ton truc. C'est super ridicule, mais c'est comme ça. Et je t'avoue que si je mets autant d'énergie sur un projet, que je balance de la thune, etc… autant ça me dérange pas que les gens le téléchargent - parce que c'est une réalité, je vais pas faire le faux-cul – mais à côté de ça, je le sors en magasin parce que y'a un réel travail derrière. Si c'est faire un album et bosser super dur dessus pendant un an pour qu'il atterrisse sur Internet, et que les seuls retours que j'ai c'est trois posts sur un forum, ça te donne pas envie de continuer et de faire autre chose. Parce qu'au final, la musique c'est intéressant seulement quand ça suscite des discussions et que les gens s'intéressent à ce que tu fais un minimum.

A : Je me faisais la même réflexion récemment par rapport à la mixtape de Zéphyr en libre téléchargement…

D : Bah ouais, elle défonce. Elle serait dans les bacs elle aurait beaucoup plus d'impact, malheureusement

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