Interview Immortal Technique

Authentique enragé au charisme fascinant, le MC de Harlem Immortal Technique déborde d'une énergie contagieuse, remettant constamment les pendules à l'heure sur tous les sujets. Présentation.

27/08/2005 | Propos recueillis par Nicobbl avec JB et Ameldabee

Interview : Immortal TechniqueAbcdr : Peux-tu te présenter, nous dire d'où tu viens, ce qui t'a poussé à rapper et à aborder ce que tu dénonces ?

Immortal Technique : Immortal Technique, New York, à Harlem, noir du Pérou, né en Amérique du Sud et vivant actuellement aux Etats-Unis, enfoiré. Je rappe sur ce qui est authentique à mes yeux.

A : Pourquoi ce nom ? Peux-tu nous éclairer sur sa signification exacte ?

I : On ne se débarrasse pas facilement d'un enfoiré comme moi, physiquement ou spirituellement.

A : Dans quelle mesure as-tu été influencé par des rappeurs comme KRS-One et Chuck D, certainement à L'avant-garde pour les messages à caractère social et politique dans le rap ?

I : Je n'ai pas plus été influencé par eux que par des personnes comme Malcolm X, Marcus Garvey, Che Guevara, Jose Carlos Mariategui, et les anciens sur lesquels j'ai beaucoup lu, ceux qui ont eu un rôle dans les luttes de pouvoir et de la vie à travers L'histoire de L'humanité. J'ai le plus grand respect pour KRS-One et Chuck D, Paris, X-Clan, Brand Nubian et tous ceux qui étaient là avant eux et qui ont représenté notre peuple par leurs messages. Mais j'essaie de porter plus d'attention à L'histoire du business du rap qu'à ce que les rappeurs ont pu dire, ça s'adresse bien plus au c�ur du problème d'aujourd'hui.

A : Quelle a été L'influence de ton séjour en prison, sur toi, en tant que personne et en tant que rappeur, écrivant et exprimant ton opposition à cette société et face à tous ces politiques véreux ; les mêmes qui, en coulisse, manipulent les médias pour propager la peur dans les foyers afin de mettre en place un véritable état policier ?

I: La prison c'est L'humiliation. Dans leurs films ils font en sorte que ce qu'ils te montrent te paraisse crédible, avec des noirs, des latinos aux airs méchants mais quand ce blanc, le chef propriétaire d'esclaves se ramène, tout ce bla-bla de mecs durs s'arrête, à moins que tu ne veuilles qu'ils t'éclatent à coups de pieds ou qu'ils t'électrocutent comme une merde. Se voir enfermé, pour ce qui est en réalité de L'esclavage, m'a fait comprendre la nature du système que j'avais en face de moi. Un système qui se nourrit jour après jour avec d'avantage d'armes, de pauvres gosses, de personnes qui ont besoin de soutien psychologique. Pour en arriver au résultat final : on produit des criminels professionnels pour continuer à entretenir des entreprises comme General Electrics qui paient leur hébergement. Il n'y a aucune gloire à être comme les mecs que L'on faisait venir en Amérique par bateau et qui devaient ensuite bosser des années pour rembourser le prix du voyage. Vraiment aucune gloire à tirer, quand les blancs racistes contrôlent ta vie, où L'on te parle, te nourrit, t'habille et te loge comme un animal.

IMMORTAL TECHNIQUE règle ses comptes sur scèneA : Tu t'es fait connaître dans L'underground grâce aux battles auxquelles tu participais. Quel regard portes-tu là-dessus, avec le recul ? C'était un moyen de te faire un nom avant de sortir ton premier album ?

I : Vu que je sortais de taule, cela n'a pas été un moment vraiment difficile. Je voulais m'assurer que les gens sachent que je n'étais pas un de ces backpackers à la con qui riment au milieu d'un cercle. J'allais aux shows avec plein de gars et j'ai toujours fait fermer sa gueule à celui qui avait un problème. Mais les battles, c'était différent. J'y allais seul. Pas même avec un pote. Je laçais mes Timberlands, entièrement vêtu de noir et je partais en guerre et si les juges ou le public votaient pour L'autre mec (ce qui est arrivé trois ou quatre fois sur environ quatre-vingt battles), j'avais toujours le respect de tous et ils reconnaissaient que j'emportais avec moi un morceau de cet enculé. Personne ne m'a détruit ou grillé, point final. Le menteur qui prétend le contraire condamne son père à se faire gifler et sa mère à se faire jeter dans un escalier. Je le dis froidement et je sais qu'un petit bâtard lit ça et se dit Non pédale. Je suis seulement qui je suis et c'est pourquoi je suis le champion des battles et que toi tu es là à faire la pute sur le coté, à porter ton costume de pom-pom girl pour ton copain homo. Si tu vas à une battle en te sentant moyen, alors tu seras moyen. J'y allais, prêt à gagner ou mourir, c'est tout. Et quand les gens ont vu ça, avec mon style sans pitié, j'imagine que ça a suscité de L'intérêt sur le thème de mes morceaux. Ensuite, je leur ai explosé la tête parce qu'il ne s'agissait pas seulement de violence gratuite ou de fausses histoires de crack. Je parlais de ma vie dans le morceau, je parlais de la rue et aussi de la vérité révolutionnaire dont nous sommes tous témoins.

A : Tu étais dans la rubrique Unsigned Hype du magazine The Source en novembre 2003. Est-ce que cela t'a aidé à accroître ta renommée ? L'as-tu vécu comme une forme de reconnaissance ?

I : Ce n'était pas le "Unsigned Hype" régional, et même si cela n'a pas le poids industriel que cela aurait pu avoir s'il était sorti entre 1994 et 2000, j'en reste fier. Je l'ai eu, je l'ai montré à quelques personnes, je L'ai envoyé et je me suis remis au travail. Certains connards ont ça et ensuite se rassoient et attendent des appels qui n'arriveront jamais ou bien ils se comportent comme des stars du ghetto. Pee Wee Kirkland [NDLR: légende du basket New-Yorkais], ça c'est une star du ghetto; tu peux être un rappeur de la rue, un rappeur sur cassette, un négro de L'underground, moi je vis toujours à fond. Je ne peux pas imaginer être arrivé ou penser que les gens devraient venir à moi. Je suis là tous les jours à faire la liste de ce que j'ai accompli et à m'assurer que j'avance. Enormément de gens ont des conneries à redire sur The Source et comment ça s'est cassé la gueule mais ça reste le premier magazine sur le Hip-Hop. Je conserve toujours mes anciens numéros, L'histoire du rap est là-dedans.

A : 'You never know' est le morceau le plus triste que j'ai entendu depuis un moment et sans doute L'un de tes plus personnels. Ce morceau constituait-il une façon de soulager ta douleur ?

I : Ca soulage que dalle mon négro. Ca met juste la vie en perspective. J'ai entendu des gens se plaindre quand ils se retrouvent drogués, comment ils ont du arrêter le teushi ou les alcools forts parce que ça pourrait les mener à des drogues plus sérieuses... J'ai entendu des gens se plaindre d'avoir des problèmes avec leur meuf, ou d'être juste disque d'or, ou bien d'être un peu trop gras ou trop maigre. Ces enfoirés sont heureux de pouvoir marcher et de voir, de ne pas être en phase terminale de cancer ou du sida, de ne pas avoir été frappés par leurs parents depuis le jour où ils ont pu se tenir debout. J'ai rencontré des gens comme ça toute ma vie et c'est pour ça que je me sens béni d'avoir une famille qui a tenu le coup au lieu de m'abandonner en prison. J'ai perdu des proches dans ma vie, nous perdons tous des gens mais je refuse de m'en servir comme d'une excuse pour gâcher ma vie ou de devenir un négro aigri par toute cette merde. Je suis prêt à me battre. Où vous voulez, quand vous voulez.

A : Dans quel état d'esprit étais-tu pendant L'enregistrement de ce morceau ?

I : J'ai enregistré ce morceau quand je finalisais "Revolutionary vol.2" mais L'écriture de ce titre remonte à bien avant, donc je voulais être sur que le morceau soit bon. Je n'avais même pas le refrain à L'époque. Je dois beaucoup à Jean Grae pour ce morceau. Elle est venue et a fait que ce morceau est ce qu'il est aujourd'hui.

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