Interview Taïchi

Destination Taïchi avec CHI et Taïpan pour guides tout mystiques. Une rumeur les devançait : "Avec eux, le rire tarde pas, et le sérieux part trop vite". De retour dans mon coin, me voilà victime d'une amnésie parfaite, presque magique. Seul témoin du voyage, mon dictaphone. Alors je rembobine ma cassette et presse "Play" - mais non sans trembler.

20/03/2005 | Propos recueillis par Aspeum

Interview : Taïchi

- ET AINSI NAQUIT TAÏCHI -

 

Abcdr du Son : Vous êtes sélectionneurs pour le All Star Game du rap américain. Taïpan, quel est ton cinq majeur (deux rappeurs, deux producteurs, un DJ) à l'est ?

Taïpan : Déjà, KRS One et Busta Rhymes. Avec eux, tu fais tout ce que tu veux, le show et l'intellect. Après, Primo, Just Blaze... et les Beatminerz, mais je ne sais pas lequel, parce qu'ils sont trop forts ! [rire]

A : CHI, ton cinq majeur à l'ouest ?

CHI : Alors, DJ Slip, parce qu'à l'époque de Compton Most Wanted, je trouvais que MC Eiht posait sur des purs samples, et Dre, parce que ça sonne fat. En rappeurs, Snoop, rien que pour Doggystyle, et MC Eiht. En DJ, Q-Bert. Et Ras Kass sur le banc de touche. [rire]

A : Quel est le premier morceau de rap qui vous a marqué ?

T : C'est dur ça, parce qu'au début, tu ne connais pas trop, alors tu prends tout et n'importe quoi. Ca serait un album, "Lethal injection" d'Ice Cube ; j'ai pété un câble quand je l'ai écouté. Et le Wu-Tang plus tard.

C : 'Chief Rocka' des Lords of the Underground. Pour la première fois, j'ai bougé la tête comme un bâtard. [rire]

A : Quelle est la première fois que vous avez bloqué sur un rappeur ?

T : Les rappeurs, j'ai su les apprécier assez tard, quand on m'a expliqué la technique. Avant, je kiffais les groupes dans leur ensemble, sans analyser : Mobb Deep, Wu-Tang. Après, niveau texte, je ne me penche pas trop dessus, finalement ; en tant que français, les textes ne nous touchent pas tant que ça. Donc, je me suis plus focalisé sur la technique et j'ai pété un câble sur OGC, Jay-Z, Biggie, etc. Si je comprenais OGC aussi facilement qu'un américain, je suis sûr que je ne l'écouterais même pas tellement ça ne doit pas être ouf. Mais les gars ont trop de technique, et le premier album d'OGC est rayé tellement il a tourné.

C : Fat Joe, par rapport à "Jealous one's envy". Trop de patate. Sur une cassette bootleg du Wu-Tang, j'étais à fond dedans à l'époque, j'avais eu le morceau avec Raekwon, j'étais fou. Sinon, je suis resté bloqué sur OC, un rappeur sur lequel tout le monde n'a pas accroché, à cause de sa voix nasillarde. Mais il a sorti deux énormes classiques.

A : Même question pour un producteur ?

T : Primo.

C : Primo.

A : Comment êtes-vous arrivés au rap ?

T : Par un processus tout simple d'identification, un délire entre potes. Au début, tes textes ne veulent rien dire. Puis tu te prends de plus en plus au sérieux, tu essayes de dire des trucs, et sans t'en rendre compte, tu es dedans.

C : Pour la prod, mon daron est musicien : guitariste blues. Donc, j'ai un peu baigné dedans depuis tout petit. Moi, je m'y suis intéressé, mais vu que je n'avais aucune notion de la musique et que c'était trop dur de rester plus de cinq minutes dans une pièce pour apprendre la guitare, je suis allé vers les machines. Au départ, c'était double-cassette-copier-coller, à l'arrache. Ensuite ordinateur, mais sans programme. Après, mon premier sampleur était un S-01, et MPC 2000 par la suite. Et aujourd'hui une MPC 3000.

A : Où est la limite entre l'inspiration et le pompage de ce qui peut se faire aux Etats-Unis ?

C : [il réfléchit] J'ai l'impression qu'on ne "pompe" jamais. Ou plutôt que pomper, à un moment, ça peut être une inspiration pour la suite. Par exemple, j'ai essayé de faire des sons à-la-Primo, parce que je kiffais ça. Et quand l'autre connard est venu avec des sons électro, j'ai pris un vieux synthé et j'ai essayé de faire des sons électro. J'ai essayé de faire des sons avec des voix pitchées. J'ai tout essayé pour me dire : "Bon, maintenant que je me suis imprégné de chaque truc, je peux créer mon son à moi". Et c'est la même chose pour le rap. On taffait avec des techniques comme le yaourt pour prendre les mêmes intonations que les cainri sur des textes bien précis. Même si ça ne voulait rien dire, ça nous entraînait pour le flow. Donc, dans le fond, le pompage, tu peux après le recycler et en fait simplement t'inspirer du truc.

T : Et c'est pareil dans d'autres musiques. Quand les groupes de rock se forment, à la base, ils font des reprises avant des faire des trucs à eux. Dans le rap, c'est le même processus : tu reproduis ce qui existe, et ensuite tu cherches ton truc. C'est un peu une constante dans toutes les musiques, avant de trouver ton truc, tu passes par ce qui est déjà fait.

A : Pouvez-vous retracer votre parcours ?

T : [il réfléchit] En fait, c'est assez désertique. Notre parcours ? Une street-tape. [rire] En mixtape, on a fait "Bombattack" et "Coup de poker" ,de Juvenil. Et c'est tout.

C : J'ai commencé en 1995, avec un gros collectif de Luxembourg qui s'appelait MDM, les Maraudeurs de Minuit, en hommage à A Tribe Called Quest. J'ai fait mes armes avec ces gens-là, mais ça n'a pas trop évolué, vu que le rap n'est pas très développé au Luxembourg. Alors on a décidé de faire un groupe ensemble avec Taïpan : Opium. On faisait du rap juste pour le délire, tous les deux. Ensuite, on s'est mis avec un groupe de potes et on a créé Dreamthil. Mais ça n'a pas marché, on évoluait différemment. Donc on a fait Taïchi. Au niveau des projets, pour compléter ce qu'a dit Taïpan, j'ai produit le premier maxi de l'Etat-Major. On aussi participé à Max de 109. Sinon, on a des apparitions à gauche et à droite (album de Rachid Wallas, "Bootleg remixes 2", EP de Dreyf, etc.).

A : Pourquoi avoir participé à Max de 109 ?

T : Skyrock, c'est un gros média. Donc à partir du moment où tu viens sans faire de compromis artistique, c'est intéressant.

C : On ne s'est pas ramené avec des faces B, on est venu avec nos sons. Pour nous, c'était tout bénéf', c'était de la promo. Et c'était un kiff avant tout ; de toutes façons, on n'avait rien à gagner et rien à perdre : on est passé en repêchage de quelqu'un qui n'était pas venu. On n'attendait rien de ça, et dans le fond, on n'a pas eu trop de retours par rapport à ça. On en a même eu moins que pour un petit article de Groove qui parlait de la street-tape.

A : Pouvez-vous expliquer l'histoire avec Quentin Bachelet, à laquelle vous faites allusion ?

T : A l'époque, Nakk taffait sur son album chez BMG. La directrice artistique - qu'on ne va pas nommer pour ne pas la sortir de son anonymat légitime - nous demande si l'on veut faire rejouer une boucle bien grillée. On se dit : "C'est un truc de soul, ça peut sonner comme The Roots". Présenté comme ils l'ont fait, c'était alléchant. Mais ce qu'ils ne disent pas, c'est que si tu fais rejouer le morceau par quelqu'un, il ne t'appartient plus.

C : Lorsqu'ils m'ont expliqué le truc, ils ont rapidement dû sentir que je n'avais aucune protection par rapport à ma musique. Je n'étais pas inscrit à la SACEM, toujours pas, d'ailleurs, mais ça, il ne faut pas que je le dise ! [rire] Donc ils ont compris qu'ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient. Je devais être présent lorsqu'ils devaient faire rejouer le morceau, je devais avoir une avance studio, etc., mais finalement, ils ne m'ont jamais rappelé. Par la suite, j'ai compris que le morceau avait déjà été rejoué et enregistré par Quentin Bachelet.

A : Est-ce que vous avez un regret sur votre parcours ?

T : [imitant Booba] Pas l'temps pour les regrets. [rires] Tu n'a pas à avoir de regret à partir du moment où tu n'as rien fait de grand.

C : Moi, je dirais quand même 'Showtime', le morceau de Nakk pour lequel il y a eu l'histoire avec Quentin Bachelet. Sinon, notre premier maxi avorté, je ne vais pas dire que c'est un regret parce qu'il ne nous représentait absolument pas.

A : Que s'est-il passé avec ce maxi ?

T : Tout simplement le mix qui était inexploitable.

C : Et comme on avait déjà tout dépensé le budget - qu'on n'avait même pas -, on n'a pas pu se relever de ça. Mais même les morceaux ne nous plaisaient pas tant que ça. On a fait des erreurs de débutants, on n'est pas arrivé carré en studio. Le mauvais mix a achevé d'enterrer le projet.

A : Quel est votre meilleur souvenir lié au rap ?

C : Le jour où j'ai eu mon premier sampler S-01 entre les mains.

T : C'est impossible d'en choisir un. Même les souvenirs les plus pourris sont terribles tellement on a vanné dessus. [rire]

A : Il doit bien en avoir un.

T : Bon, alors, le passage à Skyrock, parce qu'on est bling-bling, t'as vu, c'était on-top-of-the-world-mother-fucker ! [rires] Non, niveau concert, le meilleur qu'on ait fait, c'était avec Dreamthil. A chaque fois on se disait que les concerts qui foiraient, c'était à cause du matos : c'était le sale alibi. Et on a fait un concert à L'atelier, une boite sérieuse, et qui avait un bon ingé. Le show était carré, les gens étaient là. Avoir les moyens techniques de faire un bon show, c'était kiffant. Et ça me touche parce que le live, ça reste l'essence du truc, encore plus aujourd'hui où tout peut être téléchargé.

A : Dans le morceau 'Dans notre coin', vous parlez de certains concerts qui n'ont pas du aussi bien se dérouler. La scène est une priorité pour vous?

C : On cherche d'abord à faire de la bonne musique. Et quand ça sera le cas, on essaiera ensuite de l'amener de la meilleure manière sur scène. Pour l'instant, on y va trop au feeling.

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