Interview kris ex

Journaliste multi-facettes (The Source, XXL, RollingStone), kris ex est un témoin privilégié du hip-hop aux Etats-Unis. Amoureux de l'écriture et blogger assidu, il signera prochainement la biographie de 50 Cent. Nous l'avons interrogé sur son parcours, ses souvenirs et sa méthode. Une correspondance passionnante avec un véritable phénomène.

13/02/2005 | Propos recueillis par JB avec Nicobbl et Aspeum | English version

Interview : kris exAbcdr du Son : kris ex n'est pas un nom familier pour tout le monde, sauf pour quelques lecteurs acharnés de magazines. Comment te présenterais-tu ?

kris ex : Pourquoi pas en disant... "Bonjour" ?
Par souci de communication, je vais dire que je suis un écrivain, un écrivain hip-hop. Et à travers ça je veux dire que je suis un écrivain informé par le hip-hop ; pas nécessairement quelqu'un qui écrit sur le hip-hop. Le truc, c'est que les gens ne me connaissent pas en tant qu'écrivain, ils me connaissent en tant que journaliste. J'ai écrit pour XXL, Vibe, The Source, Village Voice, le LA Times, RollingStone, Blender, ego trip, RapPages, Hip-Hop Connection et beaucoup, beaucoup d'autres. Au milieu de tout ça, on dit qu'il y a eu quelques articles pas mals.

A : J'ai lu une interview dans laquelle tu rendais hommage à de nombreux journalistes que tu appréciais. Tu décrivais leur style avec beaucoup de précision et de passion. Aimes-tu le journalisme rap plus que le rap lui-même ?

k : J'aime l'écriture et le flow. Je suis amoureux de la maîtrise des mots, qu'elle vienne de Biggie, Jay-Z ou 2 Pac ; Selwyn Hinds, Karen Good, ou dream hampton ; Gabriel Garcia Marquez, Stephen King ou Chester Himes. Récemment, je me suis plongé dans le travail d'une jeune femme qui s'appelle Jilly Hunter. Elle fait de la poésie, parfois de la prose, et à chaque fois que je lis un de ses écrits, mon crâne explose en mille morceaux qui éclaboussent le mur. Je découvre aussi Joan Didion, un critique culturel dont le travail dans les années 70 est absolument stupéfiant.

A : Te rappelles-tu d'articles ou des couvertures de magazines qui t'ont frappé l'esprit par le passé ?

k : A l'époque, tout me faisait halluciner. La première fois que j'ai eu l'occasion de lire The Source, à l'époque de la sortie d'"Amerikkkka'z most wanted" d'Ice Cube, tout était excitant. C'était comme être aveugle et voir pour la première fois. Ce dont je me rappelle de cette époque ? La couleur. Pour la première fois de ma vie, je voyais de la couleur - une couleur brillante, jouissive. Je me rappelle de nombreuses couvertures de The Source à cette période : Slick Rick qui portait absolument TOUS ses bijoux ; Eazy-E qui pointait son flingue sur toi ; Dre avec un pistolet sur la tempe ; le X-Clan, "too black too strong" avec leurs colliers de perles, leurs anneaux dans le nez et leurs cannes. Et puis RapPages a suivi, ils ont mis Brand Nubian en couverture. Je n'en revenais pas. A l'époque, Brand Nubian était un groupe mortel, mais je ne m'attendais pas à les voir en couverture d'un vrai magazine. C'était vraiment un choc. RapPages a continué pendant un moment sur sa lancée et a fait des couv' vraiment magnifiques : ma préférée est sans doute celle avec Kool G Rap, celle où il fume un cigare, les yeux bandés, avec des impacts de balles autour de lui. Putain, c'était carrément "binoculaire".
Par contre, je ne peux vraiment me souvenir d'articles précis sur cette époque. Je me souviens bien qu'un des types de The Source - c'était soit James Bernard soit Reggie Denis - avait fait un portrait d'Heavy D écrit à la deuxième personne. Je ne me rappelle plus exactement du papier, mais je sais que ça m'avait éjecté de mon siège. Je l'ai fait lire autour de moi pendant des jours. J'arrivais vers les gens en disant : "Tu vois ce truc ? Tu comprends ce qu'il se passe là ?". Avant ça, je n'avais jamais lu un article sur le hip-hop écrit à la deuxième personne comme ça. Jamais.

A : As-tu jamais envisagé d'utiliser tes capacités d'écriture pour devenir un MC ?

k : J'ai 32 ans et je pense que n'importe quelle personne qui a grandi à mon époque a rappé. Tu n'étais pas un bon rappeur. Tu n'étais même pas un rappeur. Tu rappais, c'est tout. C'était ce que tu faisais. Tu mangeais, tu dormais, tu allais chier, tu rappais. Mais je n'ai jamais vraiment eu l'envie de devenir un MC. Et je ne pense pas que quiconque le voulait vraiment à l'époque. J'ai rappé, j'ai fait un peu de graf, du b-boying, la seule chose que je n'ai pas fait c'est le DJ. Je n'étais pas extrêmement doué. Je me suis contenté de faire ça parce que c'est ce qu'il se faisait à cette époque. Mon frère aîné était doué derrière les platines et il avait une bonne réputation. Un autre de mes frères se débrouillait pas mal en B-Boying. Son crew était l'un des meilleurs à Brooklyn. Ils s'appelaient le Rock Steady Crew. Et puis un jour ils ont du affronter quelques types du Bronx qui portaient le même nom, et inutile de te préciser qui a gardé le nom Rock Steady après ça. Mais ils étaient plutôt bons. Ils ont notamment affronté les New York City Breakers. Moi, je faisais mes petites routines dans le quartier. Au sol, j'étais naze et mon pop-lock était correct. Mes rimes ? Mon Dieu, qui sait ? Je n'ai jamais clashé personne ou d'autres choses du genre. Comme j'ai dit, c'était juste un truc à faire. Personne n'y réfléchissait vraiment.
Je n'ai jamais pensé à rapper de manière sérieuse. A part ça, je ne me sentirais pas capable de rapper en rythme pour sauver ma vie.

"J'ai 32 ans et je pense que n'importe quelle personne qui a grandi à mon époque a rappé. Tu n'étais pas un bon rappeur. Tu n'étais même pas un rappeur. Tu rappais, c'est tout. "

A : Quand tu repenses à tous les articles que tu as écrit, quels sont tes meilleurs souvenirs ?

 

k : Oh, je peux pas répondre à ça. Les raisons pour lesquelles j'aime mes papiers ont très rarement quelque chose à voir avec l'écriture. C'est surtout lié aux circonstances qui les entourent. En l'occurrence : juste après la fameuse grève à The Source [NB : fin 1994, un groupe de journalistes s'étaient insurgé suite à la publication d'un article sur les Made Men, groupe confidentiel de Benzino, prétendu "co-fondateur" du magazine], ils ont essayé de me faire écrire pour eux pendant des mois, et je refusais tout article. Finalement ils m'ont proposé un sujet de couverture avec KRS-One, j'y ai réfléchi longuement et au final j'ai accepté. C'était quand même KRS-One et c'était une couverture. J'allais faire cette couv' là, et ensuite je serais quitte avec eux. J'ai adoré cet article. Puis RapPages a mis KRS-One à la une avant que The Source ne sorte et mon article a été retiré de la couverture. A ce moment-là de l'histoire, je haïssais l'article. Quelques années plus tard, je me suis retrouvé à fumer de la weed avec mon cousin et quelques uns de ses amis quand l'un d'entre eux a cité une phrase extraite de l'article. Ça devait être trois ou quatre ans plus tard. Je l'ai regardé avec de grands yeux, j'ai posé la weed, je suis parti dans la chambre et je suis tombé dans les pommes. C'était trop pour moi. En fait, j'avais arrêté d'écrire à ce moment-là. Je venais d'avoir un fils, et je me disais "Cette connerie d'écriture ne rapporte rien. Il faut que je trouve un job qui paye". Mais là, le fait que ce mec cite quelque chose que j'avais écrit trois ans plus tôt, ça m'a fait revenir dans le milieu. Donc, aujourd'hui, j'aime de nouveau cet article sur KRS-One. C'est comme ça. J'ai aimé l'article de couverture sur Nas que j'ai fait pour The Source, parce que j'ai reçu une lettre vraiment dingue d'un mec en prison. Je ne le connaissais pas, mais il m'a écrit simplement parce que l'article l'avait touché. J'ai aimé ma couv' avec les Hot Boys dans The Source parce que c'était la première fois que je travaillais sous la direction de Selwyn Hinds. Je me disais "Wow ! Il veut faire une session de relecture avec moi !". Dans ma tête, c'était genre "Selwyn est entrain de relire mon truc, putain c'est trop cool".
J'aime de nombreuses choses que j'ai écrites pour Vibe quand Danyel Smith était en fonction parce que je pense qu'elle a été le meilleur rédacteur en chef qu'aucune publication urbaine n'ait jamais connu. Selwyn était un grand directeur mais il était toujours tiraillé car c'est un écrivain de coeur et il n'a jamais su gérer complétement cette dualité. Alors que Danyel, elle a mis sa casquette de directrice, elle a enfermé son âme d'écrivain dans un tiroir pendant quelques années et elle a sorti les meilleurs papiers que Vibe n'ait jamais produit. C'est là-bas que j'ai vraiment pu apprendre comment assembler un récit. J'aime également beaucoup mes trucs avec XXL parce qu'ils m'ont donné une vraie liberté d'action. Je pouvais m'affranchir de toutes les règles que j'avais appris au fil des années. Enfin, j'aime bien les choses que j'ai faites avec Hip Hop Connection car ils m'ont vraiment laissé faire beaucoup de choses et ça m'a permis d'expérimenter ma plume. Je trouve que les publications européennes sont beaucoup plus ouvertes d'esprit et créatives que les magazines US.
Le seul travail dont je ne suis pas fier, de manière générale, c'est mon boulot pour RollingStone et Blender. Je ne dis pas que c'était pas bon, parce que pour la plupart c'était des travaux vraiment réussis et probablement les trucs les plus techniquement aboutis que j'aie jamais fait. Et ce n'est pas que je n'avais rien à apprendre d'eux. C'est juste que je pense que les lecteurs de RollingStone et Blender ne sont pas mon public cible. J'ai l'impression que ma plume a souffert d'écrire pour un groupe de personnes que je ne comprends vraiment pas. Ce sont de grandes publications, mais je pense que les gens avec qui je suis le plus à l'aise pour parler lisent XXL et Vibe.

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