Interview Vgtah

Membre du groupe Steus, Vgtah avait déjà répondu à nos questions à l'occasion de la sortie du projet "Mémoires vives". Ici, c'est le producteur qui prend la parole, tout en faisant parfois place au supporter numéro 1 de la culture home-studio, au monteur vidéo et au responsable d'une structure indépendante.

07/11/2004 | Propos recueillis par Aspeum

Interview : VgtahLES DEBUTS

Abcdrduson : Quelle est la première instru qui t'a marquée ?

Vgtah : Tout l'album des Lords of the Underground, "Here comes the Lords" : on écoutait ça avant de partir tagguer. C'était un stimulant non chimique qui nous remontait.

A : Comment es-tu arrivé à la prod ?

V : J'étais le premier à investir mais le dernier à comprendre comment marchaient les machines ; je suis très impatient de nature. Au sein de Steus, un jour où le matos était installé chez moi, Gaspoux a pris le temps de m'expliquer les bases et j'étais parti dans la spirale infernale...

A : Quel regard portes-tu sur tes premières instrus ?

V : Le kiff personnel de faire claquer les premières batteries, des beats chelous, des ambiances mystiques... Je ne suis pas parti dans l'imitation parce que je n'avais pas l'oreille musicale. Je ne décomposais pas les beats des autres, du coup j'étais "vierge" de références. Du coup j'étais décalé aussi.

A : Penses-tu avoir gardé ce décalage ? Penses-tu avoir un son qui t'es propre ?

V : Je parlais de décalage au sens de mes quantisations qui flirtaient avec le hors beat... Je n'ai pas d'étiquette de type de son, j'ai des périodes patates, puis mélo, puis ambiant, puis manga... Mes époques sont souvent déterminées par rapport à mes sources de samples ou mes humeurs.

A : Ta manière de travailler a-t-elle évolué ?

V : Entre se faire chier avec un sampleur et un zip et tout faire en lap top... on gagne du temps contre sa flemme. Je suis de plus en plus impatient, je mets 1'30 à assigner 10 samples, je suis le champion du monde de l'assignation virtuelle (hors Japon). Je n'utilise pas le clavier - ça me saoule de le sortir du meuble -, je compose à la souris, mais récemment pour un projet j'ai quand même réalisé que pour des compos de 3'30, c'était utile et plus intuitif. Ma copine Marie Piecoup m'a expliqué la semaine dernière où était le do, ça fait 8 ans que j'ai commencé le son [rire].

LA TECHNIQUE

A : Quelles étaient tes premières machines ? Sur quoi travailles-tu actuellement ?

V : Atari ST / S2000, puis S 2000 / PC, puis PC / PC.

A : Quel est ton avis sur la production assistée par ordinateur, sans samples et sans vinyles ?

V : Ce n'est pas plus louable. Tu peux prendre 12 secondes à trouver une mélodie et passer 5 heures a redécouper un sample. Le mix des deux techniques est devenu une norme, je pense.

A : T'imposes-tu des limites dans le choix des samples ?

V : Ma limite, c'est un sample déjà bouclé comme beaucoup ; le reprendre et le défoncer autrement, c'est aussi un challenge. La où je puise (le manga), il y a peu de pointures qui s'y sont enfoncées, donc j'ai pas trop ce problème.

A : Méthode de travail : par quoi commences-tu : beat, basse, sample ?

V : Souvent, j'agence les samples, puis le beat et enfin une basse fausse.

A : Une basse fausse ?

V : Oui, je n'ai pas reçu l'oreille universelle à la naissance, je peux écouter une basse qui tourne fausse pendant des heures sans être dérangé. Après, je fais écouter à Steus et ils se foutent de ma gueule toute la journée, je leur demande de corriger et ils m'envoient chier en disant : "Depuis le temps, c'est désespérant, on peut plus rien faire pour toi, mets toi à la vidéo !". Je suis leurs conseils, mais par fierté je reprends le son [rire].

A : Où trouves-tu tes kits de batterie ? Pour ou contre l'utilisation de kits issus du rap ?

V : Mes kits et claps je les trouve dans la chambre à Adrien de Frer200, je lance une pile contre son radiateur ou alors je tape une semelle de basket contre son mur taggué. Ainsi j'ai un kit original et percutant. Je suis pour l'euthanasie des kits issus du rap : à mort le kit rap ! (www.amortlekitrap.fr)

A : Arrives-tu à écouter des disques en entier sans y chercher, même inconsciemment, de la matière à sampler ?

V : Si c'est inconscient, je ne peux en être conscient, donc n'en étant pas conscient c'est peut être oui, peut être non, il faut que j'en parle à Jung. C'est très chiant d'écouter un son en cherchant la boucle, ça devient obsédant. Le problème, c'est que c'est le cas avec n'importe quelle source sonore, télévision, cinéma, chasse d'eau, bruit de pc, chant de pélican, etc.. Combien de fois je me suis jeté sur une cassette VHS de film de boule chan-mé pour la repasser avec un vieux Columbo pourri juste parce qu'il y avait 15 seconde d'ambiance terrible. C'est pourquoi je me suis mis à la vidéo, là il n'y a pas d'effet de redondance, tu t'endors pas avec une boucle relou dans le crâne. En sachant que la bonne méthode pour effacer une boucle de son cortex, c'est d'en créer une autre, c'est un cercle vicieux.

LE PRODUCTEUR, LE DJ ET LE MC

A : Est-ce un avantage d'avoir une approche du rap par le biais du emceing et de la production ?

V : La voie est vaste, beaucoup prennent les chemins de traverse, seul le résultat compte.

A : Oui, mais est-ce que le fait de rapper joue dans la conception d'instrus ?

V : Ça joue dans la motivation si t'as un mic chez toi... Le but, c'est d'oublier que tu rappes pour justement ne pas faire des beats que pour rapper. Il faut s'en détacher pour ouvrir de nouvelles voies.

A : Dans quelle mesure es-tu impliqué par rapport aux textes des rappeurs qui posent sur tes sons ?

V : Implication importante : des propos freestyle, machiste, sexiste, homophobe, éthnocentriste ne sont pas compatibles avec mes kits et claps. Je pense que je devrais produire pour la variété, car plus ça va plus ça se dégrade dans ce domaine. Au moins, dans la variété, je pourrais faire le ghost-writer. Je rêve de produire un beat avec des samples de Ken le survivant pour Isabelle Boulay ou Calogero.

A : Est-il important pour toi d'appartenir à un groupe, en tant que producteur ?

V : Pour couler, le groupe est important. Le groupe se forme, il rigole avec toi, puis lorsque ça devient sérieux, le groupe devient un ensemble d'individualités qui veut soit tirer la couverture à soi, soit reprendre les études car il chie dans son froc, soit te plomber en sortant des dossiers inexistants si tu veux sortir en solo. Le groupe c'est le plus gros boulet à gérer. Moi, il m'a permis de me lancer et d'évoluer. Ensuite, il y a toujours des intensités de motivations qui diffèrent et la frustration s'installe. Etre solo, c'est la grande respiration ; maintenant il faut avoir les épaules et la structure pour... et c'est le cas de quasiment personne. Le hip hop en France est une piscine sans eau, donc je comprends que beaucoup aient peur faire le grand saut.

A : Exister au sein d'un pool de producteurs n'a donc pas été un avantage, dans votre cas, une force pour justement pallier les aléas de motivation ?

V : Je parle pas forcément de mon cas mais de ce que mes yeux voient et mes oreilles entendent. Un groupe a permis de construire l'aventure, de monter un studio et de pouvoir travailler à son propre compte - compte souvent bloqué parce qu'emploi jeune, ça ne te permet même pas de louer une cab' pour faire semblant d'être riche dans un clip. Par contre, avec une mini DV, tu peux faire semblant de partir à l'étranger et de finir dans un champs de cannabis alors que tu fumes pas (cf : voir fin du clip 'Flaire').

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