Interview Loopjackerz

Chercheurs de boucles invétérés, les "frères de sons" Julius et Paul Poule ont livré avec la compilation "Loopjackerz" un bel hommage aux samples qui ont jalonné l'histoire du rap français. Les deux producteurs reviennent sur ce projet et évoquent avec passion leur vision de la production et du crate diggin'.

30/05/2004 | Propos recueillis par JB avec Shadok

Interview : LoopjackerzLa compilation Loopjackerz

Abcdr du son : Pourquoi avoir sorti ce mix en vinyl et non en CD ou tape comme c'est habituellement la cas ?

Paul Poule : En tant qu'amoureux du vinyle, on tenait absolument à le faire dans ce format, malgré les difficultés plus nombreuses rencontrées à la réalisation du 33 tours. Je pense notamment à la durée limitée qu'impose par nature ce support, mais aussi au mastering qui est différent et qui doit être réalisé par un vrai professionnel. Mais le jeu en valait la chandelle...

Julius : Ouais, et puis y a aussi le fait que les mixtapes c'est trop underground, les ventes sont vraiment ridicules, c'est pas toujours facile de se les procurer, etc. Les CD c'est l'inverse mais pour être bien distribués ça peut poser des problèmes à cause des droits d'auteurs. Le maxi vinyle était placé entre les deux, c'est ce qui nous a paru être le bon choix même si malheureusement tout le monde n'a pas de quoi écouter des vinyles chez lui.

A : Comment s'est opérée la sélection finale des morceaux ?

J : On avait chacun une grosse liste d'extraits intéressants, on s'est concertés et pour les samples qui figureraient sur le maxi on a gardé ceux qui font référence aux morceaux de rap les plus connus, mais aussi à ceux issus des albums qu'on estime être des "classiques" du rap français ou pas loin, tout ça pour que notre disque soit le plus intéressant possible et qu'il touche un maximum de monde.

P : Avec le recul, on peut dire que la phase "sélection des samples" a été celle qui a créé le plus de discordes entre nous : parfois lorsque je tenais à insérer un sample, Julius me faisait remarquer qu'il n'avait pas vraiment sa place dans le mix, soit parce que le rap qui utilisait ce sample n'était connu que des amateurs éclairés, ou bien plus simplement parce que le sample faisait tâche parmi les autres. Il a donc fallu sélectionner intelligemment les extraits afin que le tout soit cohérent.

A : Le mix est sobre, les passages très courts... Pour quelle raison ?

J : On est DJ ni l'un ni l'autre mais on tenait à tout faire nous-même, ça explique le fait que le mix soit assez simple, sans fioritures. En même temps c'est pas plus mal, le mix n'est pas mauvais, l'intérêt du disque c'est les samples tout simplement. Et puis on tenait à ce que les extraits soient bien audibles et distincts, qu'il n'y ait pas d'ambiguïté pour que l'auditeur ne soit pas perdu comme dans certains mix un peu du même genre où les instigateurs superposent plusieurs extraits, rajoutent des sons ou des scratches, ou redécoupent carrément le sample ! Pour la longueur, on a voulu mettre beaucoup d'extraits donc on était un peu limité en temps, et puis ça nous a paru bien comme ça : le passage samplé plus quelques mesures de la suite, c'était pas vraiment la peine d'en mettre plus.

P : La sobriété s'explique aussi par le nombre des extraits présents. Avec 80 passages différents, on ne voulait pas faire un mix pour la performance technique (qui aurait de toute façon été très vite trop répétitive) mais surtout un truc agréable à entendre, fluide et qui s'écoute tout seul...

A : Les morceaux originaux restent anonymes : est-ce une manière de protéger les artistes ou une volonté de garder secrètement l'identité de vos trouvailles ?

P : On a hésité (l'espace de quelques minutes) à dévoiler les titres qu'on allait utiliser, mais ça nous aurait causé plus de problèmes au niveau des droits qu'autre chose. Mais la question ne s'est pas posée bien longtemps : en tant que beatmakers, on aurait très mal réagi si quelqu'un balançait comme ça les titres samplés dans des instrus à nous. Quoiqu'on puisse penser de ce disque, on a surtout voulu rendre hommage aux gars qui ont fait ces sons, on ne pouvait pas décemment leur faire un tel coup de pute ! Pour ce genre de bassesses, faudra pas compter sur nous... Autant ça me dérange pas de partager des infos sur les samples utilisés par des cainris car elles finiront tôt ou tard sur le net, autant je me vois pas faire ça avec mes "collègues" beatmakers français...

J : C'est aussi pour que le maxi garde un maximum d'intérêt. C'est une manière de pousser les gens qui auraient pu se contenter de la liste à écouter notre disque. L'intérêt de ce maxi c'est juste divertir, diffuser de la bonne musique et montrer au public comment quelques instrus de rap français ont été conçues, c'est pas d'éduquer les gens sur la musique. C'est pas en voyant 80 noms de morceaux sur une pochette que ta culture musicale se développe de toute manière.

A : Peu de titres datent d'après 2000 et la compilation semble presque nostalgique d'une époque révolue. Aujourd'hui, le sample a-t'il encore sa chance ?

J : Bien sûr qu'il a encore sa chance ! Disons qu'aujourd'hui les belles boucles évidentes "inédites" dans les vieux disques ça devient très rare et que la plupart des beatmakers qui samplaient sans réelle conviction il y a 10 ans se sont tournés vers les synthétiseurs en partie à cause de ça. Il reste maintenant deux alternatives à quelqu'un qui souhaite sampler : acheter un nombre énorme de disques pour trouver LA boucle, ou "sampler différemment". On essaye de faire les deux.

P : Je me répète, mais ce disque est (à quelques exceptions près) un hommage aux beats qu'on a kiffés, alors malheureusement il n'y a quasiment que des sons de la belle époque, pas si lointaine, où la boucle jouait le beau rôle... En ce qui me concerne, on peut parler de nostalgie, oui. Le sample ne mourra pas comme ça du jour au lendemain, car il reste fort heureusement des irréductibles du sampler qui rejettent en bloc toutes formes d'expandeurs et synthés quels qu'ils soient ! C'est pas forcément la meilleure des philosophies non plus (même si elle me correspond assez, je dois l'avouer), faut savoir trouver le juste équilibre entre les deux... Mais personnellement j'ai toujours du mal à comprendre tous ces beatmakers actuels qui prétendent ne plus vouloir sampler des disques pour justifier une quelconque évolution artistique et vont jusqu'à se qualifier de "compositeurs" alors qu'ils ne savent pas enchaîner deux accords sur un clavier, c'est d'une absurdité ! Si encore ces mecs savaient créer une mélodie, mais non... ils se payent des claviers à plus de 1500 euros, pour au final utiliser toujours les mêmes sons synthétiques, qu'ils jouent à l'aide d'une main en n'utilisant que 9 ou 10 touches au grand maximum! Ok, je sais bien que le rap n'a pas à être mélodieux pour que la musique soit bonne, ce n'est pas ce que je lui demande d'ailleurs, mais il y a des limites à la cacophonie quand même ! En fait je crois que j'ai surtout un problème avec les synthés modernes utilisés dans les productions actuelles, si c'était des sonorités de vieux synthés analogiques ou d'autres claviers "à l'ancienne" (Rhodes, clavinet ou piano électrique par exemple), ça sonnerait tellement plus chaleureux, et je suis persuadé que ces mêmes "mélodies" sonneraient tout de suite mieux comme par magie... Je demande pas de la virtuosité dans chaque beat au synthé, mais ce qu'on entend aujourd'hui à la radio prendra un énorme coup de vieux dans même pas 10 ans ! On en rira comme on peut rire aujourd'hui de toutes ces sonorités des productions pop des années 80 qui sonnent tellement cheap! C'est un problème inévitable, inhérent au fait de tout miser sur l'originalité d'une sonorité, dès que cette sonorité ne surprend plus, elle commence à mal vieillir...

Toutes proportions gardées, on pourrait aussi comparer ça à un certain jazz-funk apparu vers la fin des années 70, qui s'est amouraché des synthés et qui a usé et abusé de ces sonorités nouvelles pour l'époque... beaucoup y ont succombé, et ça a donné des albums trop brouillons, pas toujours écoutables et lourds à digérer, surtout avec le recul... OK, ça sonnait frais sur le moment, mais aujourd'hui, plus personne ne veut écouter ces disques ! Sans trop m'avancer, je pense que ça fera pareil pour le rap d'aujourd'hui quand on le réécoutera dans quelques temps... mais en pire, car les claviéristes du rap d'aujourd'hui n'ont rien à voir avec ceux du jazz-funk de cette époque... Donc au mieux, on pourra prendre du plaisir à écouter le rap d'aujourd'hui en lui trouvant un côté kitsch qui fera son charme, comme on le fait aujourd'hui avec une certaine pop des années 80... J'exagère peut-être un peu, car il y a toujours des exceptions, mais j'ai malheureusement l'impression que l'âge d'or du rap est passé, tout comme l'âge d'or de la Soul et du Funk sont passés... Il y aura toujours de bonnes choses dans chaque genre musicaux, mais force est de constater que le rap n'est plus à son apogée en matière de qualité... Mais le fait que cela coïncidence avec la mise en retrait du sample n'est peut-être pas anodin, c'est tout. Je dis ça sans prétention d'ailleurs, je ne dis pas que sous prétexte que je sample plus que je ne joue je ferai forcément des beats terribles.

A : La compil' réunit plusieurs familles de rappeurs (Côté obscur, NTM, Secteur ä). De la même façon, peut-on parler de "familles de samples" dans le rap français ?

J : Hum, je suis pas sûr d'avoir bien compris ta question... Les groupes ont plus ou moins leur identité sonore mais ça dépend de leurs beatmakers en fait. IAM ce serait plutôt soul, Oxmo, Solaar et Fabe : jazz, Fonky Family : pop 80's...

P : Et en même temps, en France on ne peut pas généraliser autant qu'avec les beatmakers américains... A croire qu'un Français est prêt à sampler n'importe quoi pourvu que le résultat soit correct, il tombe sur un disque qui sonne bien, il va le sampler, que ce soit de la bonne vieille variété ou un classique de Soul U.S.... Un Américain par contre va avoir davantage tendance à rester toujours dans un même genre musical... On peut appeler ça de la cohérence dans ses idées, si on veut... Ca n'a pas vraiment d'importance je trouve.

A : Qu'est-ce qui différencie la démarche de Loopjackerz de celle de Kon & Amir ou encore de DJ Marrrtin avec ses "Dirty Deezer" ?

J : C'est le même esprit que les mix de Kon & Amir, faire découvrir aux gens des extraits des morceaux originaux samplés dans leurs instrus préférées. A la différence près qu'il s'agit ici de samples de rap français. Je ne connais pas DJ Marrrtin par contre...

P : On a préféré faire un mix de tous ces morceaux à la manière d'un DJ Riz plutôt que de faire une compile avec des morceaux entiers, ça nous a permit de faire un disque qu'on estime plus riche, et plus agréable à écouter de bout en bout car les extraits s'enchaînent relativement vite.

A : Envisagez-vous un volume 2 ?

J : On ne sait pas encore, ça dépendra de plusieurs choses, des ventes notamment... Mais rien n'est sûr parce que ça représente quand même un sacré travail mine de rien, et réunir encore une centaine de samples intéressants ne se fait pas en quelques jours.

P : C'est un travail colossal pour la simple et bonne raison que Julius est à Lyon, et moi à Paris, que ça nécessite beaucoup de temps, d'organisation et d'huile de coude. Sans compter qu'il faudrait déjà qu'on rentre dans nos frais... Mais bon, si on écoule tout le stock de "Loopjackerz 1", on fera un volume 2 sympathique et surprenant, sans doute...

A : Comptez-vous rester dans le rap français ?

J : Non mais je t'arrête là... Comme je t'ai dit on n'est pas des DJ's, on est beatmakers avant tout et ce maxi était un peu un délire pour nous et puis un bon moyen de nous faire connaître. Alors bien sûr faut jamais dire jamais mais à priori on ne sortira pas d'autres mix de ce genre à part peut-être éventuellement un volume 2. Et puis les mix de samples de rap américain y en a des dizaines qui sortent chaque année, on aurait pas la prétention de faire ça mieux que les ricains eux même de toute façon.

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