Interview Djamal

Djamal et Kabal auront marqué au fer rouge le rap français en 1998 avec "Etats d'âmes", album dense et complexe. Désormais seul derrière le micro au sein d'In Vivo, le projet de l'ex guitariste de Lofofora, Djamal est avant tout une des plumes les plus aiguisées que le rap français possède.

15/02/2003 | Propos recueillis par Shadok

Interview : DjamalAbcdr du son : Tu peux te présenter rapidement ?

Djamal : Ouais, je m'appelle Djamal, j'ai 28 ans et j'habite à Bobigny depuis 28 ans.

LE RAP

Le rap, c'est un moyen d'expression à la base pour toi, ou tu le percevais différemment ?

Oui c'est carrément un moyen d'expression... J'ai appris le rap avec des groupes comme Assassin ou NTM, comme beaucoup de jeunes qui ont mon âge aujourd'hui. J'ai découvert IAM bien plus tard. Pour moi le rap servait à dire des vérités : prendre position sur ci ou ça, être en rapport avec l'actualité ou l'histoire etc... Ca devait évoluer, être en perpétuel renouvellement et puis avoir une certaine densité, t'apprendre des choses, soit sur la vie en banlieue (comme souvent c'est le cas, le rap c'est souvent un témoignage), soit sur la vie en général, soit sur le monde, la politique. Donc Assassin, ça m'a concerné dès le début : "Je ne veux pas être esclave de votre société" pour moi c'était la révolution, incroyable de dire ça ! On était là avec mes potes au premier rang, on gueulait, on kiffait ça mortel. Pareil quand on allait voir NTM. Pour moi c'est ça le rap, ça sert à faire bouger les choses. Le rap, ce n'est pas raviver les bas instincts.

Quand le Hip Hop est arrivé dans ma vie, parce que je n'étais pas là dès le début, pas comme certains le prétende et comme si ça avait une importance, il y avait la danse et la peinture, plein de choses qui étaient vraiment là. J'ai taggé des murs avant d'écrire des textes.

Et tagger c'était pour les mêmes raisons ?

J'ai l'impression que c'est un moyen d'expression aujourd'hui. Si j'avais un autre biais pour dire ce que j'ai à dire, écrire ce que j'ai à écrire ou communiquer ce que j'ai à communiquer, pour provoquer des dialogues et des réactions, peut-être que je ferais autre chose que de la musique. Possible.

En fait ça s'est fait sur l'instant ?

Voilà, et puis le rap c'était parfait. C'était poum tchac poum tchac, il y avait l'ambiance, et tout ce qui était autour était parfait pour ça. Le texte que j'écris je vais le faire écouter à mon petit frère, à mon meilleur pote et après ça va aller plus haut. Mais je suis responsable de ce que j'écris et de ce que je fais écouter à mon petit frère, et même si parfois j'ai eu des envies de brûler un commissariat ou des conneries comme ça, jamais on est passé à l'acte. Jamais j'aurais mis ça dans un texte, jamais j'aurais incité d'autre gens à faire ce que moi-même je n'ai pas fait et faire un raccourci dans la réflexion. J'ai pas à inciter à faire ci ou ça, j'ai a inciter à choisir, ça ça me parle. Et si mon petit frère en entendant mes textes ce dit : "putain la solution c'est d'aller crever un keuf, d'aller brûler un commissariat ou de porter une arme tout le temps", ben ça non, ça ne m'intéresse pas. Je n'ai pas envie de foutre mon petit frère là-dedans, comme je n'ai pas envie que le pote à mon petit frère soit là-dedans. Si ça existe, ben tant mieux, parfois j'en écoute et je suis content d'entendre du rap comme ça, cependant je ne pense pas que ma place soit là-dedans. Et ce qu'on disait déjà à l'époque de Kabal c'est que si on a fait du rap c'était pour amener notre pierre à l'édifice, faire quelque chose de différent. Si c'est pour faire comme quelqu'un d'autre, fais-le pas, il y en a qui le font mieux que toi, fais ton truc à toi. Aujourd'hui c'est comme ça que je vois ça et c'est pareil pour mes textes, je me dis qu'il faut apporter quelque chose de différent, il faut toujours trouver un moyen d'une façon ou d'une autre de dire le truc.

Justement, tu parles d'apporter de nouvelles choses, comme Rimbaud pour 'Le dormeur du val', ou même à La Fontaine dans 'De par les yeux d'un disciple', c'est quand même pas le trip de tout le monde d'apporter ce genre de thèmes dans le rap ? C'était calculé ou c'était simplement ton truc à toi et c'est venu de façon naturelle ?

Alors déjà, petit préambule à la réponse : ce que je vais dire maintenant, vu que ça s'applique à Kabal c'est un truc qu'on partageait avec D', donc on était deux dedans. Par exemple 'Le dormeur du val' c'est lui qui a apporté la thématique pour qu'on puisse en faire un texte. Après le morceau tel qu'il s'est fait, c'est une autre histoire. Mais la base, c'est ça, c'était à deux, il y avait une évolution. Et puis au début, on se faisait faire des dossiers par des amis à nous pour nous aiguiller sur un thème. Si on voulait faire un texte sur tel mouvement politique, on demandait à quelqu'un qu'il nous fasse une revue de presse sur ci ou ça, sur l'actualité, le passé... Evidemment on le faisait aussi nous-même, mais on se faisait aider également. Mais aujourd'hui avec Internet, tel que ça s'est développé, tu as vraiment besoin de personne, tu peux faire ton truc tout seul, t'as ton dossier super complet et t'es content. Il y avait de l'émulation, on était deux à écrire les textes mais il y avait toute une troupe de gars, parce qu'on était une bande de potes. Le fait qu'on soit un groupe c'était vachement important. Donc l'initiative que Kabal a eu ne venait pas que de moi-même. Ca, c'était le préambule (sourire)... mais est-ce que tu peux me rappeler la question ?

Rimbaud...

Je crois qu'on s'est senti minuscule devant beaucoup d'auteurs en tant que petits auteurs que nous étions. Et pour nous, plutôt que de réutiliser ce qu'on avait lu et de le tourner à notre sauce, parfois on faisait une simple citation. Donc oui, je pense que c'était calculé. On était du genre à calculer tout au niveau de nos textes, de nos mots, à se dire "Hé, pourquoi t'as dit ça ? Moi je dirais ça". Et oui, on savait très bien que le hip-hopeux de base il en a rien à secouer de La Fontaine et qu'il s'en bat les couilles, mais nous on s'en fout. C'était calculé parce qu'on voulait provoquer quelque chose de différent et qu'on pouvait se dire qu'il était possible d'amener à la lecture des potes à nous, et même d'autre gens qui vont écouter notre musique et à qui ça va plaire. Et encore aujourd'hui, dix ans après l'enregistrement du premier maxi de Kabal, je croise des mecs dans le centre commercial de Bobigny qui connaisse encore les couplets de Kabal. Y'a 'Grenade à plâtre dans ta face', "Tchac tchac deux coups d'surin dans l'ventre de l'état", y'a plein de trucs comme ça, il reste des choses. Et ça je sais que ça vaut cher, parce que s'il reste des choses positives, c'est que c'est quand même bien. Et si ça a pu à un moment faire ouvrir un bouquin de La Fontaine à quelqu'un ou ouvrir un dictionnaire : grosse victoire ! Parce qu'on sait très bien que ça n'arrive pas tous les jours. Nous-mêmes dans notre vie, il nous a fallu beaucoup de claques dans la gueule pour qu'on se dise que c'était important.

Il faut simplement trouver le vecteur pour l'amener.

Ben ouais, et le rap c'est un vecteur idéal dans le sens où t'es proche de la rue, c'est populaire. Je sais pas si c'est le rap nous a fait ou si on a fait du rap, mais en tous cas on était là... je vois pas autre chose. Pour nous provoquer la réaction, se servir d'un truc qui concernait pas forcément les gens qui lisaient des bouquins ou qui n'était pas concernés par la politique, c'était parfait. Mais on savait très bien qu'on faisait cela à notre petite échelle, qu'on était minuscule. Et c'est ça qui était intéressant : de sortir 1000 exemplaires de la compil' (cf "Plein phares sur le 93"), 1250 de "Fou à nier", et puis "La conscience s'élève" (1996) sur Assassin Productions et enfin sortir notre album (cf "Etats d'âmes" en 1998) en autoproduction. Là on sentait qu'on était nous-même et qu'on faisait notre chemin, et on nous le renvoyait positivement ou négativement. De toutes façons on a eu très peu de critique négative dans le milieu du hip hop, mais beaucoup d'ignorance, les gens en avait rien à foutre de Kabal. On ne faisait même pas du hip hop pour eux. Il y avait un pote avec qui on peignait à Montpellier qui nous appelait les 'punk du rap', parce qu'il nous avait vu sur scène avec un guitariste. Mais il aimait ça. Mais pour le hip-hopeur, on était loin du délire de base. Pareil dans nos vêtements ou nos attitudes, on en avait rien à secouer : en noir avec les sweet à capuche, c'était notre trip, on était dans notre petit monde. On ne construisait pas une image, c'était nous. C'est pour ça qu'on a été surpris par l'impact que ça a eu, de voir qu'il y a des gens que ça concerne. Ca aurait très bien pu concerner personne. Moi j'ai déjà entendu dire que c'était du rap d'intellos, du rock. Mais il a fallu 3 ou 4 ans pour que des gens qui écoutent du hip hop se mette à dire que Kabal avait fait quelque chose qui était hip hop à une époque. Moi j'ai aucune rancœur vis à vis de ça, si on a fait ça à l'époque et que c'est aujourd'hui qu'on se rend compte qu'on était quand même dans le créneau du rap, c'est que quelque part il y avait un truc de faussé à l'époque. Mais on a poussé le rap à ses limites, tant au niveau du texte, que de la musique, que de la prestation scénique. Pas 'à ses limites' dans le sens on en a fait un truc super bon, mais on a été à la frontière de ce qu'on pouvait faire en étant considéré encore comme des rappeurs... Moi j'ai l'impression qu'il y a des textes de Kabal qui peuvent se lire simplement, sans pour autant être rappé, je trouve ça intéressant. Ce n'est pas forcément ça qui fait le rappeur... On peut discuter rap et machin, mais pour nous le rap c'était 'à définir'.

Comme si on cherchait à chaque fois ?

Ouais, ce n'était pas un truc où il fallait être comme ça ou dire ça pour être 'rap'. Pour nous, on a toujours fait du rap, toujours, même avec deux guitares électriques et une batterie sur scène, et on était trois MCs, voilà ce que c'était. Pour nous c'était ça, et même si on était différent des autres, ça cognait et on était content.

Pour revenir à la question précédente, ce qui est beau aussi c'est quand tu écris quelque chose et que ça te dépasse : toi-même ça te fait penser ce que tu écris. Tu te dis : "avec cette pensée j'ai ouvert une porte", et ça c'est intéressant. Ca on s'en est rendu compte après, mais il y a un fossé entre ce que tu écris et veut dire, ce que tu obtiens comme résultat et ce que le gars comprend et interprète. De toutes façon la musique tu la comprends avec ce que tu as vécu, ce que tu as écouté avant. L'impulsion initiale de la musique c'est de faire ton truc, le lâcher et de faire en sorte que les gens puissent l'interpréter à leur guise, tripper dessus et se faire plaisir. Quand je peux provoquer le plaisir ou la réflexion, moi je suis content. Et je pense que c'est pareil pour tous les musiciens, même si ils font des choses qu'on pourrait qualifier de simples ou simplistes, ou de la musique pour danser. On veut tous la même chose, on veut provoquer du plaisir aux gens. Philosophiquement, si tu veux procurer du plaisir à quelqu'un, c'est comment toi tu prends du plaisir, et tu le projettes sur la personne et tu te dis qu'on faisant cela elle prendra du plaisir comme moi. Donc nous ça nous faisait plaisir de prendre des tartes par La Fontaine et en même temps de tripper sur Assassin ou le Mouvement d'Immigration et des Banlieues ou le Cosimap ou la CNT, on a été à fond là-dedans et on a tout pris à bras le corps. On s'est dis qu'avec ça, ce qui nous faisait plaisir, on arriverait à faire plaisir à certaines personnes. Et ça a été le cas d'une certaine façon, à une petite échelle. Moi le fait qu'il y ait eu peu de gens, mais que les peu de gens qui ont embarqué dans le trip de Kabal, il reste quelque chose, c'est sûr.

LES COLLABORATIONS

En parlant des gens qui étaient embarqués, il y a eu Lofofora à une période, avec le titre La bête notamment. Et encore une fois ça a aboutit sur quelque chose assez loin du hip hop dit 'traditionnel'...

Travailler avec Reuno (cf le chanteur de Lofofora) c'est un plaisir, parce que c'est un mec qui a une culture musicale et littéraire qu'on ne peut qu'envier, et il a une ouverture d'esprit incroyable. C'est vrai que partager des points de vues, confronter des idées, des genres, c'était un leitmotiv pour Kabal. C'est vrai que quand tu regardes on a 19 morceaux sur l'album, il y a 13 invités, et quand on trouvait la bonne personne on faisait notre truc. Le morceau avec Melaaz (cf 'L'autre monde') c'était une super expérience pour nous.

Hasheem aussi.

Asheem aussi. C'est classe, pour nous c'était mortel. Moi par exempleavant quand on a fait le morceau(cf 'Là-bas') avec Asheem, je n'écoutais pas de RnB français, j'en avais strictement rien à foutre, ça ne me faisait aucun effet, mais quand on a discuté du morceau avec Asheem, et bien j'ai trouvé ça super. C'était super parce que c'était vrai, parce qu'on avait réfléchit, on avait pensé, on était d'accord, on exprimait nos trucs... "J'aimerais partir là-bas" (en chantant le refrain), c'était mortel ! Alors qu'avant c'était dur de me faire écouter du RnB. Et avec Lofofora c'est pareil, quand on les a vu en concert, j'ai entendu la musique, j'ai écouté les paroles et je me suis dit 'houlala', mais voilà c'est ça ! Je regardais les gamins dans le public et ils me faisaient penser à moi quatre ans en arrière quand je regardais Assassin. C'est pareil, c'est pareil... je sais c'est difficile à définir, mais il y a une famille de groupes qui résonnent de cette façon là. Et pour Doctor L (cf il produit Le dormeur du val sur Etats d'âmes) c'est le genre de gars qui peux te pousser à faire quelque chose dont tu ne te sentais pas capable en entrant dans le studio. Ca c'est excitant.

Ouais c'est là que je voulais en venir, c'est que tu n'allais pas systématiquement vers ton genre, le hip-hop, et c'est peut-être pour cette raison que Kabal n'a pas eu un public exclusivement hip hop, loin de là même.

Nous, quand on a sorti notre premier maxi, on était super étonné, il y avait des gens qui avait quarante-cinq ans qui écoutaient le maxi, qui achetaient le vinyle et qui trippaient. On se disait "Mais qu'est-ce que c'est que ce délire ?". Et c'était le top en fait, on était super fier de ça : de na pas s'adresser directement qu'aux gens qui avaient des casquettes. Ca sert à rien de brosser les gens dans le sens du poil, il y en a qui le font très bien. Si j'avais une casquette, un pull Carhartt, des grosses chaussures, ok faudrait que je fasse du rap plus conventionnel et machin, mais bon je m'en fous de Bobigny, ce n'est pas une ville de rap, c'est une ville de funk. Aujourd'hui ça a changé, mais à l'époque c'était comme ça. On se foutait de ma gueule quand je portais un bandana, alors qu'on était à l'époque d'Ice-T, pour moi c'était normal. Et quand on écoutait du rap, on se foutait de notre gueule aussi, et puis après ça a évolué tout doucement.

Et votre conception du rap, c'était de faire un rap différent ?

Pour nous le rap a toujours été 'différent', maintenant difficile de te dire si lui ou lui ou lui font le même rap, non ce n'est pas vrai ils font tous des rap différents.

Même l'égotrip ?

Le rap égotrip je trouve ça drôle, parfois plaisant, c'est de la musique, c'est kiffant...

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