Interview Defré Baccara

Producteur principal de la Cinquième Kolonne, Defré Baccara est aussi connu pour ses instrus entendus d'autres artistes tels que Matew Star ou Eska Crew. Après les bijoux placés sur 'Derrière nos feuilles blanches', il était temps de lui adresser notre questionnaire producteur.

27/07/2003 | Propos recueillis par Aspeum

Interview : Defré BaccaraLES DEBUTS

Abcdr du son : Première instru marquante entendue ?

Defré Baccara : Je ne me souviens plus du tout... J'ai accroché sur le rap en bloquant à la fois sur les MCs et les beats. Je suis assez jeune, j'ai découvert le hiphop tardivement, en 92 - j'avais alors 10 ans - grâce à un pote qui avait récupéré les skeuds de son oncle. Et j'ai pris une grosse claque sur les 3 seuls disques/K7 que j'avais : LL Cool J ("Bad - Bigger And Deffer"), Run D.M.C. ("Tougher than leather") et Public Enemy ("Yo ! Bum rush the show"). C'est d'ailleurs sur un morceau de ce dernier album ('Megablast') que j'ai vraiment ressenti un truc. Donc, je n'ai pas vraiment de première instru marquante - du moins je ne m'en souviens plus -, c'est plutôt un morceau.

A : Comment es-tu arrivé à la prod ?

D : Je me suis mis à faire du rap quand j'avais 14 ans. C'était en 96. J'ai commencé par rapper au sein d'un groupe que j'avais formé avec des potes. Et c'est aussi à cette époque que j'ai rencontré Piloophaz - qui était dans un groupe qui s'appelait... allez, je balance aussi : Da White Niggaz ! Mais très vite ça m'a saoulé de rapper. Et puis, je ne voulais pas vraiment m'investir dans l'écriture. A l'époque, j'étais jeune et je savais que j'allais probablement dire beaucoup de conneries. Ne voulant pas regretter quoi que ce soit, j'ai préféré m'abstenir d'écrire et me tourner vers la production. Je me suis rendu compte que j'avais carrément plus de plaisir à me poser derrière les machines. Et puis ça me permettait de préserver une certaine discrétion.

A : Rétrospectivement, quel regard portes-tu sur tes premières instrus ?

D : Assez pathétique mais fallait bien passer par-là. Déjà, mes toutes premières instrus ont été faites sur la Groove Box de chez Roland. Donc, tout était joué et j'étais super frustré de voir que mes sons ne "sonnaient" pas. Après, j'ai continué à produire avec du matos de misère mais je me suis bien fait la main dessus. Donc, des débuts super laborieux et maintenant, je pense pouvoir proposer des trucs "écoutables".

A : Ta manière de travailler a-t-elle évolué ?

D : En fait, pas tellement. Quand je réécoute mes vieux beats, j'avais à peu près la même façon de construire mes instrus. Ma manière s'est juste - considérablement - affinée, et je travaille beaucoup plus rapidement aussi. Ce qui me prend le plus de temps, c'est la recherche de samples. En même temps, c'est ce que je préfère. Poser un disque sur sa platine ou dans son lecteur et, à chaque début de chanson, s'accrocher à l'idée qu'il puisse y avoir un sample de fou. Je trouve ça assez excitant bien que je finisse souvent déçu. Ensuite, une fois mon sample principal trouvé, je termine mon instru assez rapidement. Je me questionne pour savoir ce que je veux rajouter et je sais quel disque contient ce que je cherche. C'est un bon gain de temps. J'ai quelques disques que j'utilise de la même façon qu'un bricoleur pourrait utiliser son marteau. Ce sont des "outils" que j'emploie très régulièrement. C'est super utile d'avoir ce genre de skeuds dans son sac.

LA TECHNIQUE

A : Premières machines ? Machines utilisées actuellement ?

D : J'ai commencé la production vers 1996 avec de vraies machines de clando. Comme je ne connaissais personne qui avait du matos et qui pouvait éventuellement me conseiller, j'ai cherché par moi même et... j'aurais du m'abstenir. J'avais lu un article dans un vieux Radikal qui présentait la Groove Box MC-303 de chez Roland. Apparemment, ça avait l'air pas mal. Je l'ai donc achetée mais vu que je ne suis pas super fan des sons synthétiques, je suis resté un peu sur ma faim. Et puis ce n'est pas vraiment destiné au rap. J'ai rapidement complété tout ça avec le petit S-20 de chez Akaï qu'un mec m'a revendu. J'ai produit avec ces deux machines jusqu'en mai 2000. Je me suis fait la main dessus et je ne regrette pas du tout cette période où je n'avais même pas de séquenceur. Je balançais tous les sons à la main. Les instrus que j'ai réalisé sur la mix-tape "Mikrophage vol.1" (produite par la Cinquième Kolonne / 1999) et une partie des sons de "Etat des lieux" (premier (faux) album de la Cinquième Ko.) proviennent du S-20 et de la Groove Box. En mai 2000, je me suis donc procuré la fameuse MPC 2000 XL. Et, depuis, je suis toujours dessus. Je n'ai rien d'autre à côté, pas d'ordinateur, pas de racks d'effets, pas de clavier, rien du tout.

A : Ton avis sur la production assistée par ordinateur, sans samples et sans vinyls ?

D : C'est vraiment pas mon délire. Déjà, il y a le son que je trouve trop propre et puis le mec derrière les machines a intérêt à déchirer. Mais surtout, ce que je trouve dommage, c'est qu'on s'écarte de cette culture du sampling qui a "fait" le rap. L'idée de faire du neuf avec du vieux est plus qu'intéressante. Et c'est ce qui fait toute l'originalité et l'intérêt d'une telle musique. Ca me fait un peu chier que certains producteurs préfèrent se tourner vers un synthé ou un expandeur plutôt qu'un sampleur. Je pense qu'on s'écarte de l'essence même de cette musique. Après, c'est vrai qu'il faut aussi savoir évoluer, mais il est tout à fait possible de le faire tout en restant sur cette matière première qu'est le sample. Et pour la question du vinyl, je ne vois pas de mal à sampler sur un autre format...

A : Boucle ou composition ?

D : Je suis un fervent partisan de la boucle ! J'aime bien les délires une loop - et si possible plusieurs - et un rythme. Après, c'est ce que je disais précédemment, la compo à partir de synthé et tout ça, je ne kiffe vraiment pas. Mais si les gars se pointent avec leurs instruments, ça me pose aucun problème, bien au contraire. Des groupes comme The Roots, Mission ou ce que peut faire Hocus Pocus en France, j'apprécie énormément. Bon, ils ne placent pas des variations à longueur de morceau, c'est souvent la même mélodie qui revient. Mais ça reste très agréable à écouter et super intéressant.

A : T'imposes-tu des limites dans le choix des samples ? Genres proscrits ?

D : Ouais, maintenant je fais un peu plus attention à ce que je sample. Autant quand j'ai commencé, j'aurais pu pillé un Aznavour sans pitié, mais maintenant, j'essaie d'aller chercher autre chose. Des choses un peu moins connues où les crate-diggers acharnés ne sont pas forcément passés. Mais ceci n'empêche pas que je puisse sampler des trucs assez grillés. Sur le morceau instrumental 'Altérité' qui est sur l'album de la Cinquième Kolonne ("Derrière nos feuilles blanches"), j'ai pris une boucle d'un titre du premier album de Souad Massi. Quand je kiffe vraiment une boucle, j'ai quand même du mal à me retenir... Mais j'essaie de limiter les samples que tout le monde peut trouver sur un skeud qu'il va acheter à Auchan. Je n'ai pas vraiment de genres proscrits en fait, c'est davantage la côte de popularité de l'artiste qui rentre en jeu. Je n'ai aucune fierté à sampler une boucle d'un disque que tout le monde possède ou a déjà entendu - bien qu'il m'arrive de le faire. Et pour les genres, il y a peut-être la musique classique qui me gonfle royalement et sur laquelle je ne m'attarde guère.

A : Méthode de travail : par quoi commences-tu : beat, basse, sample ?

D : Généralement, je pars d'une boucle. Je la fais tourner sur mon sampleur pendant quelques minutes - voire beaucoup plus - et j'essaie d'imaginer ce que je pourrais en faire, quelle direction je veux donner à mon instru. Ensuite, je tape toujours un petit beat vite fait afin d'habiller la boucle rapidement et pouvoir, par la suite, mieux trouver les autres samples qui vont s'ajouter à la boucle initiale. Une fois tous mes sons réunis, je rectifie un peu ma rythmique afin qu'elle colle avec la basse - que je joue souvent en dernier, en même temps que je rectifie mon beat. Mais très souvent, ma basse, c'est un sample filtré. Ca donne un peu plus d'ampleur ; et puis, je ne sais vraiment pas jouer les basses ! Faire ma ligne avec les pads de la MPC, c'est assez chaud. J'opère souvent de cette façon mais il m'arrive de faire autrement. Ces derniers temps, j'ai fait quelques sons où je suis parti de la rythmique... Ma façon de travailler n'est pas "pré-définie". J'expérimente souvent des choses au niveau de la construction de mes beats et, par conséquent, au niveau de ma façon de travailler. Régulièrement, je me mets devant ma MPC, je bosse dessus durant plusieurs heures, et à la fin, j'éteins tout, sans même sauvegarder quoique ce soit. C'est un peu le même le délire qu'un sportif qui fait des tours de stade pour garder la forme. C'est de l'entraînement. Et il arrive parfois qu'il en sorte quelque chose d'intéressant.

A : Où trouves-tu tes kits de batterie ? Pour ou contre l'utilisation de kits issus du rap ?

D : La plupart de mes kits proviennent de morceaux hiphop. Je n'ai pas les moyens de pouvoir modifier à souhait mes éléments rythmiques, je suis presque "forcé" de faire de la sorte si je veux que mon son pète un minimum. Et pour répondre à la question, je suis tout à fait pour l'utilisation de kits issus du rap. Après, si tout le monde sonne pareil, si tout le monde prend le kit du 'Watch out now' des Beatnuts, ce n'est pas génial. Et, en samplant des kits déjà utilisés dans le rap, ça t'empêche de développer une certaine sonorité qui te serait propre. Pour le moment, je sonne un peu comme tout le monde. Alors j'essaie de faire un effort dans la recherche des boucles ou autres sons.

A : Arrives-tu à écouter des disques en entier sans y chercher, même inconsciemment, de la matière à sampler ?

D : A vrai dire, non ! Mon oreille est automatiquement attirée par la boucle qui tue. Même si j'écoute passivement un truc, inconsciemment, je suis toujours à l'affût. Quand mes parents écoutent Nostalgie et que je suis avec eux, je ne fais pas attention à ce qui est diffusé. Mais la moindre boucle intéressante va frapper violemment mes tympans. Je ne sais pas comment expliquer ça, je dois sans doute être un vrai crevard du sample !

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