Interview JMDee

La rencontre est prévue avec JMDee et Disiz. Coïncidence du calendrier, l'entretien survient aux lendemains des premiers désaccords entre le producteur et le rappeur. Le premier affronte seul nos questions, sans tenter de répondre à la place du second. Lucide face à ses erreurs et attentif aux critiques, JMDee revient sur son parcours peu connu.

17/11/2002 | Propos recueillis par Aspeum

Interview : JMDeeAbcdr du Son : JMDee, peux-tu revenir sur ta rencontre avec Disiz et les Rimeurs à Gage ?

JMDee : Avec Laurent, quand on a monté Indépendant, on recherchait des rappeurs. Metrogoldmain, un gars qui fait de la house actuellement nous a présenté Disiz, à DJ Bomb, qui habitait à l'époque à Aubervilliers, et à moi. Entre-temps, je connaissais depuis 90 Fdy, Karl, et Fouta, qui s'appelaient Africa Power Gang - c'était l'époque de Public Enemy [rires]. Je faisais des instrus dans mon coin, et je leur en fournissais des fois. Puis, vers 95, ça a commencé à devenir plus sérieux pour nous tous.

A : Le parcours de Rimeurs à Gage ?

J : Rimeurs à Gage, c'était Fouta, Moci, Fdy et moi. Et moi, je travaillais à côté avec Disiz. En général, c'était rendez-vous à 14h avec Rimeurs à Gage, ensuite, rendez-vous avec Disiz à 17h... Donc, Disiz s'est greffé à Rimeurs à Gage par commodité. Pour tout le monde, c'était plus simple à gérer. Au lieu de balancer des bios et des dossiers de presse pour deux entités, on réunissait tout sur une. L'osmose se faisait, les quatre gars amenaient un truc pêchu.Et ça a donné Rimeurs à Gage dans sa version la plus connue, qui est celle avec Disiz. On a pas mal tourné, parce qu'on n'avait aucun support discographique. Le premier, ça a été donné la compil "Nouvelle Donne", la toute première. Le morceau s'appelait 'Trajectoire', avec Eloquence, qui s'appelait à l'époque Gorbatchev. On démarchait pas mal de concerts, en Belgique, ou pour des tremplins ici. Et un jour, on devait faire la première partie de Lord Finesse, en Allemagne, et c'est parti en couilles entre nous. Sûrement la pression [rires]. Il y a eu un différend entre moi et un des rappeurs. On était un jeune groupe, on n'a pas su gérer... Et ça a entraîné la séparation. Rimeurs à Gage a continué, avec seulement Disiz, Fdy et moi, mais ça voulait plus rien dire. Donc, on a arrêté. C'est là que chacun a pris sa route en solo.

A : Pourtant, j'ai jamais lu nulle part la rupture officielle de Rimeurs à Gage...

J : Exact. Ca s'est fait sous l'impulsion du différend entre moi et Fouta, mais c'est pas pour ça que Rimeurs à Gage, c'est terminé. Donc, Rimeurs à Gage, ça existe toujours, et le noyau dur, c'est Fdy et Fouta. Karl se remet à rapper. Et Disiz n'en fait plus du tout partie.

A : Pourquoi ne pas avoir bosser avec Fdy pour son album ?

J : Pour des raisons humaines. Fdy, on le voit toujours, et aujourd'hui, on a tous digéré ça. Mais on n'a pas vécu ça genre : "Ok, on arrête". Il y a eu des moments de froid. Il est parti en solo chez Boom Staff. A l'époque du Poisson rouge, c'était encore trop tôt. Ca aurait été hypocrite de l'inviter sur l'album.

A : Donc, c'est possible qu'à l'avenir, ça se fasse ?

J : Bien sûr. Peut-être pas avec Disiz. Il devait y avoir une de mes prods sur l'album à Fdy, mais elle n'a pas été choisie en fin de compte.

A : Passer d'un label indépendant, Nouvelle Donne, à une major, Barclay, pendant l'enregistrement de l'album, est-ce que ce n'était pas le risque de tomber sur des exigences chez Barclay ? D'autant plus que l'album a été fait rapidement...

J : On a maquetté au mois de mai, et il est sorti en octobre. Ca s'est fait rapidement parce que c'était la somme de tout le travail qu'on avait accumulé. On était encore dans le délire pas calculé. Quand Barclay nous a signé, on avait déjà une vingtaine de morceaux. Quand on nous a demandé que l'album sorte en octobre, on était d'accord. Sans calculer - et c'était peut-être une faute de notre part - que ça jouait un peu sur le succès qui commençait à monter. Ca donnait l'impression de balancer du Disiz pendant que ça marche, alors qu'on n'a pas du tout pensé à ça. On était simplement content d'avoir l'opportunité de sortir un album. Vu qu'on avait le temps, on a refait des morceaux, mais certains avaient déjà cinq ans.

A : Donc, il y a des bouts de l'album qui datent d'avant le succès de 'Bête de bombe' ?

J : Oui, puisque certains instrus d'interludes proviennent d'"Illegal mix". J'pète les plombs, au départ, ça devait être pour "Le code de l'honneur", de Rohff. Finalement, il ne l'a pas pris. Disiz l'a écouté et a senti une histoire de braqueur, de mac. Bref, tout l'album s'est fait dans le même processus, sans calcul. 'Ghetto sitcom', c'est le remix d'un morceau de Rimeurs à Gage.

A : En écoutant l'album, on sent tout de même que pas mal de morceaux ont été faits après 'J'pète les plombs', de part les justifications permanentes de Disiz quant à son succès. Et ces allusions, destinés par avance à ses détracteurs, gâchent l'album...

J : Oui... Pour tout retracer, il y a eu 'Bête de bombe', en septembre 1999, qui a été un mini-hit underground. La signature chez Barclay était imminente. Juste après, en mars, la BO de "Taxi 2" sort. Et là, ils nous on dit d'enchaîner l'album. Nous, on n'avait pas vu la stratégie. Après, le succès avec Jalane ['Lettre ouverte', NDA] est arrivé. Ensuite, 'J'pète les plombs', qui tournait déjà dans l'underground, est sorti juste après et a enfoncé le clou, du point de vue commercial de Disiz. C'est clair que le côté parano "Comment on va me prendre parce que j'ai eu un succès foudroyant avec un morceau pas vraiment hardcore ?" vient de là. Alors que tous nos morceaux marrants étaient des parenthèses parmi plein de morceaux purement hip hop. 'Bête de bombe', il n'y avait rien à redire. 'J'pète les plombs', on n'y croyait pas du tout. C'était pour la mixtape où Nouvelle Donne présentait ses artistes. "Suce mon zob", c'était un délire.

A : Faire des morceaux légers, c'est une chose. S'en excuser en permanence, c'en est une autre. Quand Disiz dit : "J'ferais pas un morceau sur les jaloux d'plus", je serais tenté de lui répondre : "En effet, t'en as pas fait un morceau, t'en as fait un album"...

J : C'est un peu une justification pour se protéger...

A : ... par avance ? Parce que sur un deuxième album, on peut comprendre, mais là...

J : Oui, c'est vrai. Il y a sûrement eu du côté de Disiz tout un succès qui n'a pas été évident à gérer. Le côté justificatif, ça a été rajouté à la fin, alors que le côté marrant date d'avant.

A : J'avais lu que vous ne vouliez pas sortir 'Ghetto sitcom' dans les premiers singles... Pourtant, dans le livret, il n'y a les paroles que de deux morceaux : 'Le poisson rouge' et 'Ghetto sitcom'... C'était donc prémédité de votre part ?

J : Là, ça serait à Disiz de répondre, parce que c'est lui qui a insisté pour mettre ces deux-là.

A : Pourquoi ne pas avoir mis tous les morceaux ?

J : On s'était dit que 'Le poisson rouge', ça représentait le Disiz conscient, et 'Ghetto sitcom', ça en prenait le contre-pied. Et surtout, on tenait absolument, Disiz, Bricefa et moi, à balancer des dédicaces à gogo [rires]. Donc, il fallait sélectionner.

A : D'autant plus qu'il y avait des commentaires sous chaque morceau dans le livret...

J : On kiffait l'album "Blackstar", dans lequel il y a la genèse des morceaux. Après, c'est Disiz qui a marqué ça seul.

A : Je ne veux pas tout prendre à revers, mais justement, ces commentaires amplifient cette impression de besoin de justification.

J : Oui, mais là encore c'est une question bien précise à laquelle seul Disiz peut te répondre.

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