Interview Less du Neuf

Pour accompagner la sortie de leur premier album, les trois membres de Less du Neuf sillonent la France. Lors d'une escale à Lyon, ils prennent le temps de répondre à nos questions. Tandis qu'Ol'Tenzano se fait discret, JP et Kimto, volubiles comme peu, extrapolent, digressent et rebondissent sur leurs propres propos.

15/05/2002 | Propos recueillis par Aspeum

Interview : Less du NeufAbcdr du Son : La signification de chacun de vos pseudos ?

Kimto : Jeep n°12. JP, son prénom, c'est devenu Jeep. 12, parce qu'on disait qu'il lui fallait toujours douze prises pour arriver à poser son texte. Aujourd'hui, il est plus performant [sourire], mais c'est resté. Ol'Tenzano, au départ, il s'appelait Dj Le Tenz. C'est devenu Ol'Tenzano. Ol', parce qu'il est vieux [rire]. Enfin, plus que nous, en tous cas. Et Tenzano, parce que j'ai tout latinisé. Val Fleurino, Ol'Tenzano...

Jeep : Avant, je m'appelais même Rodriguez [rires].

K : Kimto, c'est comme ça que mes parent m'appellent depuis que je suis tout petit. Vasquez, parce que le prénom de mon père, c'est Vasco. Donc, Vasquez, parce que ça sonne bien, en France.

J : Kimto, c'est l'un des seuls dans le rap qui arrive vraiment avec son histoire. Moi, je reste discret par rapport à mon vécu, parce que c'est pas la même histoire. Lui, c'est un assimilé, moi, je suis un immigré, et en plus j'ai la couleur de peau qui est noire. Les difficultés ont été multipliées par dix pour ma part. Donc, je me dois d'être humble. Parce que j'ai la chance d'avoir eu une mère qui a fait des sacrifices pour que je fasse ce que je fais aujourd'hui. En même temps, l'exemple que je peux donner, c'est qu'à un moment, j'ai aussi arrêté d'écouter ma mère. Quand j'ai passé mon bac professionnel, quand j'ai fait semblant d'aller à la fac pour lui faire plaisir... J'ai arrêté d'écouter ma mère à cause du rap. Mais bon, ma mère, elle m'a jamais appelé n°12. Je lui dit que je m'appelle n°12, elle est pétée de rire. Quand je lui ai dit que je m'appelais Rodriguez, elle m'a charrié : "Ecoute, t'es pas portugais : pourquoi tu t'appelles Rodriguez ?". Les parents de Kimto, ils peuvent être fier de lui à cent pour cent. Moi, pareil, mais bon... "Numéro 12, parce que je fais douze prises" : mais qu'est-ce que ma mère y comprend ? Mais notre démarche, c'est ça : ne jamais oublier les repères. D'où certains choix un peu complexes à deviner tout de suite. Parce qu'ils concernent notre cadre familial propre.

K : On s'est tellement mis en opposition face à nos parents, à certaines périodes de nos vies. Ils ne comprenaient pas qu'on donne tellement d'importance à cette musique. Maintenant qu'on est un peu plus vieux, il y a un vrai échange. Ils nous éduquent, mais il y a un tel fossé, que nous aussi, on les éduque. C'est la richesse de notre génération. Mais quand j'avais quinze ans, mon père me gueulait dessus : "Tu crois que je me casse les couilles à travailler pour que tu es l'air d'un con avec tes pantalons larges et ta casquette de travers ? Arrête, va à l'école, réfléchis un peu". J'ai passé des étés avec mes parents à vider des corbeilles, à passer l'aspirateur. J'en ai pas souffert, j'ai pas mal au dos à cause de ça aujourd'hui, j'ai pas des bras de maçons, mais j'ai vu le truc, et je comprends pourquoi mon père ne veut pas que je fasse pareil.

J : Quand tu vois le problème des retraites... La plupart de nos parents n'auront pas de retraites. Pourtant, ça fait longtemps qu'ils travaillent pour la France. Ils y croient encore, mais ils n'auront pas de retraite. Parce qu'on dérange, quelque part. Et bien, aujourd'hui, la France, c'est notre pays. Parce que dans un pays qui n'est pas le tien, tu ne fais pas de rap. Si les maisons de disques t'acceptent, c'est que tu as la culture qui convient. Si le rap est écouté par des enfants français de souche, c'est parce que cette musique a puisé dans la culture française pour communiquer.

A : Quand Kimto dit "Sois fier d'être un étranger", ça résume ce problème. On a demandé aux immigrés d'oublier leur culture pour en acquérir une autre...

K : Exactement. Tu assimiles les gens en leur demandant de prendre ce qui est sur place, sans pouvoir faire autrement. On voit ce que ça donne à long terme de laisser des gens prier dans les caves, de parquer les gens aux alentours des grandes villes, de les entasser, de laisser leurs enfants grandir là-bas. Après, vu les prix des billets de train, les études, c'est mort pour toi.

A : Vous faites énormément d'allusion au système scolaire. Vous avez tous les deux fait des études supérieures...

K : Non, on a tous les deux eu le bac. On a été à la fac pour faire plaisirs à nos parents. On n'avait pas de dossiers assez bétons pour prétendre à un BTS ou un IUT. Mais aujourd'hui, je me rends compte de la chance que j'ai eu d'avoir des parents qui étaient persuadés que le savoir allait marqué la différence entre leur génération et la nôtre. Donc, ils m'ont toujours pris la tête. Jusqu'à vingt ans, je ne sortais pas le soir. Donc, imagine l'importance de l'école. C'est peut-être pareil dans les autres pays, mais le système français ne te permet pas de te connaître avant de choisir. C'est une éducation de masse où tu vas servir au pays. Même dans les milieux aisés, ça pose des problèmes. Il y a des jeunes qui ne savent pas à quoi ils servent. Ils sont en dépression. Ils regardent ce monde, et ils se posent plein de questions. C'est d'ailleurs la vraie misère de l'occident, en dehors des exclus en dessous du seuil de pauvreté. La grande misère de ce pays, c'est de pouvoir réfléchir. D'avoir un toit, de bouffer, regarder la télé, et gamberger. On est fait partie des les huit pour cent de gens les plus aisés de la planète. Et ce qui nous tue, c'est cette dépression, c'est de se demander : "Qu'est-ce que je suis venu foutre ?". On est là pour regarder notre impuissance, juste pour constater à quel point on est petit et vulnérable, à quel point l'être humain n'a su que se niquer entre lui.

A : Tu as déjà cité Youssef, mc d'Intik [groupe algérien], qui était choqué de voir les rappeurs français se plaindre...

K : Il y a des fois des discours très mal placés, qui se répètent. Tu le fais une fois, ça peut être très sincère. Mais tu le répètes tout le temps, pendant que le public voit que ta condition changer, il y a un problème. Quand tu n'as plus les pieds dans la merde, pense à renouveler ton discours pour rester dans ta réalité. Pense pas représenter, parce que tu commencer à faire de la démagogie.

J : Ces rappeurs ont eu les pieds dans la merde. Et c'est ça qui leur a donné la dalle, et leur a permis de raconter ce qu'ils vivaient au jour le jour. Une fois que tu en sors, il ne s'agit pas de prouver que tu es plus vrai qu'un autre, que tu es plus dans le gouffre que le premier gamin qui débarque. Une fois que les gens ont accroché à ton discours, c'est eux qui t'accompagnent dans ta démarche artistique. Si sur le premier album, les gens t'ont aimé parce que tu avais la dalle, parce que tu revendiquais un réel truc, et qu'après avoir rassemblé pas mal de gens, tu continues à faire croire à ces mêmes personnes sur le deuxième album que tu as la dalle, ces gens vont se souvenir que tu remplissais des salles pendant deux ans et que ton cd tournait en boucle. Ca n'explique pas tout, mais ça peut parfois annuler les bons trucs que tu as fait avant. Mais c'est l'appât du gain. Tu allumes la télé, tu vois un enculé, qui n'est même pas plus joli que toi, tu as envie de prendre sa place parce que tu as l'impression que tu es meilleur que lui. C'est vrai dans le sport, dans la musique, partout... Star Academy, c'est pareil : qui n'a pas été devant sa télé à dire "Putain, il sait même pas chanter, je ferais mieux à sa place" ? Donc, tu vois un connard pioché au hasard, devant quatre millions de personnes, qui a la chance de pouvoir en profiter. Un mec qui touche huit milles balles par mois, il regarde Star Académy, il est un peu dégoûté. La gamine de dix-neuf ans, elle touche six millions, alors, avec huit milles balles et trois gosses, ça fait mal au cul.

K : On t'installe en permanence dans un truc de rêves... Mais le rap a installé un show-business parallèle. D'un côté, tu as toutes les paillettes, les Star Académy qui font rêver les ados : "Ouah, viens à la télé, tu deviens chanteur" [rires], où tout est beau. De l'autre côté, tu as le fantasme du rap : "Putain, c'est tous des caille-ra, ils s'en sont sortis par la musique, c'est trop fort, et en plus, ils continuent d'être durs à côté". Et tout le monde s'installe dans cette pensée unique, dans une image figée du truc. Et c'est la même paillette. C'est l'équivalent des boys band, des groupes qui sont là pour faire fantasmer.

J : Il faut montrer les différences, pour les faire accepter. Nous, on se ballade toujours à trois, Kimto, Gab'1 et moi. Gab'1, c'est un gars qui aime tout le temps se battre. Kimto, il préfère expliquer, donner des arguments. Moi, je préfère de balancer la vérité dans la gueule, jusqu'à se battre s'il faut. Rien que nous trois, on est bien différent, mais voilà, on s'accepte comme on est. Donc, pourquoi n'irait-on pas accepter des groupes complètement alternatifs ? Le rap n'a pas qu'une seule facette.

A : Ca fait un bout de temps que votre nom circulait, que l'album était attendu et qu'il n'arrivait pas...

J : Il y a des gens qui maîtrisent ce bizness, et d'autres qui le découvrent, comme nous. Avec Dooeen Damage, on découvrait le bizness. La chance qu'on a avec Dooeen Damage, c'est qu'ils ne peuvent pas faire des trucs tant qu'ils ne sont pas certains de leur compétence. Donc, ils ont toujours besoin d'avoir un minimum de recul pour commencer à concrétiser un truc. Et c'est ce qui s'est passé sur l'album. On avait plein de possibilités à droite, à gauche, de sortir cet album, mais Maurice ne se sentait pas prêt et ne nous sentait pas prêt à défendre l'album sur le marché. Et nous, c'était pareil. Donc, ça a pris le temps que ça a pris. Et on communiquait sur "Extralarge", sur "Première Classe", sur "Opération Freestyle". On voulait d'abord se créer un réel parcours, et une fois satisfait, annoncer l'album.

K : Profiter de la sortie des maxis pour se faire un parcours, se tester. C'était important qu'on se connaisse pour pouvoir assumer ce long format. Parce qu'un album, c'est dix-huit titres. On a du contenu, on a voulu le faire bien, pour que ça ne saoule pas aux oreilles. Et ça, c'est du savoir-faire. Il fallait du temps.

A : Avant l'album, Kimto avait participé à "One Shot", Ol'Tenzano avait sorti la mixtape "Extralarge"...

J : Moi, j'ai sorti un titre avec le 113 [sourire]

A : Mais tu étais celui qu'on connaissait le moins : est-ce que, au niveau de l'ego, ça n'a pas posé de problèmes ?

J : Non, à chaque fois, les rôles se sont inversés. Au début, vers 94/95, c'était moi le renoi qui rappait, il fallait avoir une dégaine et une famille derrière pour faire du rap. Donc, quand je suis arrivé avec Kimto et ‘Zano, les mecs rigolaient un peu. Et le fait que trois, quatre ans plus tard, l'un fasse une mixtape et l'autre fasse "Taxi 2", et que ce soit eux qui représentent Less' du Neuf, c'est mortel. L'avenir sera mortel pour nous. Parce qu'en vérité, le rap n'appartient pas qu'à des noirs ou des rebeus ou à des cailles-ra. Tout le monde peut faire du rap aujourd'hui. Et c'était le truc au départ qu'on voulait prouver, dans ce milieu, sans forcément chercher à l'intégrer d'ailleurs.

K : Ca a été fait pour faire connaître le groupe. "Extralarge", "Taxi 2", ça a été des actualités pour le groupe. C'est comme ça qu'il faut le prendre.

Ol'Tenzano: C'est pas une course au projet personnel. C'est des projets qui naissent, qui se présentent, et on les fait. Maintenant, ce n'est pas pour ça que le prochain gros projet, c'est JP qui va y être dedans. Les choses se font vraiment naturellement, sans calcul, du moment que le projet est bon pour le groupe et que ça le représente. Si les interventions extérieures sont bonnes pour le groupe, tant mieux.

K : Et pendant que Tenzano faisait sa mixtape et que moi j'étais à Marseille, JP était tout le temps avec Maurice [de Dooeen Damage]...

J : ...à préparer l'album en amont.

K : Il n'y a pas que l'artistique dans le rap. JP a vu pas mal de trucs dans les coulisses, avec Maurice, pendant que moi j'étais dans d'autres coulisses.

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