Interview Anticon
En escale aux Eurockéennes, Sole, Sage Francis, Dose One et Jel répondent à une interview débridée, Dose mangeant des bonbons et faisant des pompes au bord du lac, Sole cherchant en vain de la bière, Jel trempant ses frites dans la mayonnaise, pendant que Sage improvise des slams quelques heures avant le concert. C'est aussi ça Anticon...
06/07/2003 | Propos recueillis par Shadok
A : Sole, comment t'es venu l'idée de créer un label
tel qu'Anticon ?
Sole : A la base, c'était dans le but de
mieux contrôler notre musique, et avoir la responsabilité de nos futures
sorties, de ce que l'on voulait faire. C'était aussi pour se réunir autour
de projets et surtout pouvoir créer des choses plus importantes que si
chacun était dans son coin. L'idée de créer un collectif n'a en soit rien de
nouveau...
A : Vois-tu en Anticon une sorte de
réponse à l'industrie du disque ?
Sole : Ouais ! En tous cas
en ce qui me concerne. C'est pour cela que je l'ai fait, pour que plusieurs
personnes puissent sortir des projets. Cela représente une plateforme...
(cherchant ses mots), quelque chose d'humain tu vois, où chacun se
sent libre de faire ce qu'il veut, prendre son temps de faire ce qu'il aime.
A la base Anticon était là contre l'industrie musicale mais désormais c'est
contre tout, contre toutes ces conneries, Mc Donald et compagnie, contre
l'esclavage mental, contre le sexisme... Tu sais il y a tellement de choses
qui nous paraissent irrationnelles et que les gens acceptent. Et nous, nous
voulons juste ne pas être complices.
A : Tu
parlais d'esclavage, il en est beaucoup question dans tes textes. Dans tes
chansons en particulier, tu compares souvent l'Homme à un esclave, dans sa
façon d'agir. Tu peux nous en dire plus ?
Sole : Quand ils ont
abolis l'esclavage ils ont mis en place le capitalisme, et à partir de là
chaque Homme était sensé produire quelque chose. On ne fait pas ce que l'on
veut et ce que l'on devrait faire. Et on ne devrait pas vivre comme
ça...
(Dose et Jel arrivent, des bonbons pour l'un, une barquette
de frites pour l'autre)
A : Vous accordez
énormément d'importance à vos textes, écrivez-vous des textes qui ne sont
pas destinés à être enregistrés ?
Dose : Ouais, en fait je ne
ferais pas de musique si je n'écrivais pas. Lorsque j'écris des poèmes, je
les met dans un livre, et je peux les réutiliser ou non dans mes chansons.
Mais les livrets des disques s'apparentent à des petits
recueils.
Sole : Moi à chaque fois que j'écoute de la musique ou que
je parle à quelqu'un, cela m'inspire et je l'écris, et cela se transforme
généralement en chansons
A : Sage, j'ai vu que tu
avais signé sur un label de punk, Epitaph, pourquoi ce choix
?
Sage : Cela ne veut absolument pas dire que j'aie quitté
Anticon. Epitaph m'a simplement proposé de meilleures conditions en termes
de distribution. C'est juste pour cela. Je vais aussi travailler avec
Lexoleum, en Angleterre, pour y sortir un album. J'essaie d'avoir le maximum
d'options possibles afin de faire ce dont j'ai envie. Si chacun peut écouter
ce que je chante, tant mieux. J'aime avoir l'opportunité de faire ce que
j'ai envie quand j'en ai envie. C'est aussi simple que cela.
A : De manière générale, vous éprouvez des difficultés à
distribuer ou faire distribuer vos disques ?
Sole : Les gens
qui écoutent de la musique de labels indépendants éprouvent toujours des
difficultés à trouver ce qu'ils aiment. Dans une ville ton disque va être
chez tous les disquaires, tandis que dans une autre il n'y en aura nulle
part. Par rapport à la France, les problèmes actuels de distribution
viennent aussi de la guerre (il ne semble pas vouloir s'étendre sur le
sujet).
A : Justement, ne penses-tu pas que
tes textes pourraient avoir un meilleur accueil en France et devrait être
‘boycottés' aux Etats-Unis ?
Sole : Non, personne ne m'écoute
! Tout le monde s'en fout de ce que l'on dit. Les gens que cela pourrait
déranger n'en ont rien à faire, ils possèdent déjà tout.
Dose et Sage
: Oui, vraiment.
A : Sage, parfois tu décris la
société comme un journaliste est censé le faire, tu ne penses pas que le
réel problème vient de là ?
Sage : Tu veux que je te dise ce
que je pense des journalistes ? Pour moi ce sont des gens qui voulaient
devenir des auteurs à succès et qui n'y sont pas parvenus. Alors ils se sont
trouvés une place où ils seraient payés. Ils devraient être dans la
controverse, au lieu de cela ils jouent le jeu. Ce sont juste des pions dans
la merde dans laquelle nous vivons. Mais en Europe, je parle en ce qui
concerne les journalistes musicaux, il y a des gens biens et avec qui
j'entretiens même des contacts. Notamment avec un de Rolling Stones
Magazine, qui est conscient de ce qu'il fait...
Dose : Il y a un paquet
de mecs qui écrivent pour des grosses firmes, et tout le monde se fout de ce
qu'ils racontent ! Ils viennent te dire ce que tu fais ou devrais
faire...
Sole : Par rapport à ce que disais Sage, dans certains
magazines musicaux, les mecs parlent de musique alors qu'ils ne savent même
pas faire une différence entre Eminem et Chuck D !
Dose : (rires)
Ils écrivent juste ce que tu leur dis d'écrire, c'est tout
!
A : Dose, une question plus générale cette
fois, on trouve souvent que votre musique et plus particulièrement la tienne
n'est pas "hip-hop" quelle en est ta définition ?
Dose : Oh,
personnellement je ne sais pas si il est bon de trop définir les choses. Du
moins il y a certaines choses qui ne sont pas à définir, tu vois ce que je
veux dire ? Mais si je devais définir le hip-hop je dirais que c'est une
forme de rébellion, une forme d'expression pour les jeunes du monde entier,
comme le rock ou le punk ont pu l'être... Je n'ai pas vraiment de définition
du hip-hop, c'est une musique qui s'inspire d'autres musiques, qui
représente un melting-pot, car le hip-hop vient de la rue. Chacun y apporte
ce qu'il a de sa culture et établi des ponts entre les différences...




