Interview Madizm

Madizm est derrière les plus grandes réussites du label IV my people, qu'elles soient artistiques ('Chacun sa voie' pour Zoxea, 'Dur d'y croire' pour Salif) ou commerciales (le single 'Are you ready'). Franc, acide et passionné, il dévoile son parcours, sa méthode et ses projets, tout en égratignant le rap hexagonal.

23/07/2003 | Propos recueillis par JB avec Aspeum

Interview : MadizmLES DEBUTS

Abcdr : Première instru marquante entendue ?

C'est 'Don't Believe The Hype'. C'est cette song qui m'a d'ailleurs mis dans le Hip-Hop d'une certaine façon. Une fois "It Takes A Nation To Hold Us Back" digéré, j'ai définitivement arrêté d'écouter une autre musique que le rap... Pendant une période de six ans, je n'ai fait qu'écouter du Rap. J'ai également acheté du Rap, parce qu'à cette époque, les gens achetaient les artistes qu'ils aimaient écouter ! Chose devenue rare de nos jours�J'étais constamment fauché parce que je dépensais toute ma thune dans les vinyls et autres conneries.

A : Comment es-tu arrivé à la prod ?

Par volonté. J'avais tellement accumulé de disques que je m'étais mis dans l'idée de devenir DJ. J'avais 18 ans, pas d'argent, pas de connexion, rien� J'ai dégoté une petite platine Akai pour apprendre les rudiments du scratch en pompant soit Premier sur 'Step In The Arena', soit 2Tuff dans le mythique album de Tuff Crew. C'était pas trop mal parti et puis sont arrivées les vidéos de Steve D et encore DJ Scratch sur les albums d'EPMD. Là, j'ai eu mal. J'ai jamais réussi à refaire la même chose que DJ Scratch dans 'Rampage'. Là j'ai pris un gauche-droite. Puis vint Steve D et son beat juggling, et là c'est uppercut, K.O. ! J'ai vite capté que je ne serais pas un "bon DJ". Alors j'ai quand même persisté en allant dans quelques soirées genre au Néo ou à une soirée Deenasty Place Clichy, avec ma pile de disque spécial "je-vide-la piste-en-3-minutes". Des trucs genre Mobb Deep 'Me And My Crew', Prince Rakeem (eh ouais�), Organized Konfusion, The Jaz, Blackmoon�Je pouvais vider les pistes à une allure hallucinante. Même des gens venaient vers la cabine me demander de mettre "du Rap, cousin !", je cite. L'ère du rap-bizness émerge, moi j'arrête les platines, et je me dis que la musique que j'aime tant, au lieu de l'écouter, bah je vais la faire� Avec le recul ça paraît très prétentieux, mais ça m'a motivé à aller plus loin. Là j'ai fait un truc de ouf que probablement seul un Blanc peut faire ! J'ai vécu avec un walkman comme meilleur ami pendant trois bonnes années à décortiquer les prods de mes albums favoris (désolé, toujours pas de rap français à l'horizon...). De là, j'ai "traîné" mes guêtres dans des endroits peu fréquentables, à savoir n'importe quel endroit où il y avait un sampler. Je ne citerai pas tous les noms, mais j'ai eu l'occasion de voir plusieurs gars bosser avec un S950. De là, ben j'ai été porter des cartons pendant quelques années. J'ai rempli les caisses de diverses agences d'intérim pour pouvoir acheter une SP1200 and un petit sampler d'appoint genre ESI32. Vu que la vente de produit illicite n'était pas dans mes cordes, j'ai bossé comme un âne puis j'ai acheté tout ça, puis j'ai commencé à tapoter mes premières instrus. La première, c'était 'On Est Encore Là'� En gros, je ne suis pas arrivé à la prod, j'ai juste essayé de faire avancer mon bateau sans qu'il coule.

A : Rétrospectivement, quel regard portes-tu sur tes premières instrus ?

Un truc bien merdique� Y avait quelques bonnes intentions dans certaines, comme 'On Est Encore Là' mais sinon c'est plutôt catastrophique dans l'ensemble. Je comparerai ça à la première fois que tu baises. J'ai commencé à plus kiffer sur l'album de Zoxea vraiment� De toute façon, si tu interviewes un producteur honnête, il te dira qu'il ne peut pas réécouter ses premières prods. Moi ça a duré deux ans avant que je commence à me dire "pas mal". C'est un métier frustrant en fait.

A : Ta manière de travailler a-t-elle évolué ?

Elle a changé� Mais beaucoup de choses ont changé� Disons que j'ai aujourd'hui la possibilité de faire plus de chose parce que je sais quelles techniques utiliser pour arriver à un certain résultat. Mes connaissances ont évolué�J'aurai tendance à préférer ce que certains vont détester, à savoir l'affranchissement du classique "boom boom tchak". Je ne fais parti des gens qui regrettent l'ère Mobb Deep, parce que la musique a besoin d'être strictement différente d'un artiste à l'autre� Maintenant, dans la pratique, je n'ai pas vraiment la possibilité de placer les instrus que je voudrais pour pouvoir te dire "j'ai évolué". Le processus de création d'un disque étant ce qu'il est en France, mes instrus ne reflètent pas toujours une évolution ou un changement� Ils sont souvent le fruit d'une "coïncidence" plus que d'une évolution� C'est très philosophique, mais c'est tellement vrai (rires). J'ai juste appris à être moins radical avec le temps. Tu ne te rends pas toujours compte de ce qu'il faut faire pour rester dans ce biz. Donc ma musique a évolué au fur et à mesure de mes "découvertes". Au début, j'étais convaincu que tu pouvais installer un son qui t'es propre, mais en fait c'est pas vrai. Tu ne peux faire ça qu'une fois arrivé. Pas quand tu te lances. J'ai voulu y croire longtemps, mais j'ai déchanté. Aujourd'hui, le rap en France n'est plus qu'une vaine tentative de s'affranchir des States. Le but a changé. Les rappeurs ont changé�Donc ma musique a changé !

LA TECHNIQUE

A : Premières machines ? Machines utilisées actuellement ?

Une SP1200, un ESI32� puis une MPC3000 que je n'ai jamais quitté. Je passerai à la 4000 quand les gens m'auront assez plébiscité pour me la payer la salope ! En gros, j'ai besoin qu'on achète mes prods pour fournir mon compte en banque ! Je ne suis pas riche� (rires). Sinon, je tape dans quelques synthés aussi divers que les studios ou je vais vu que je rejoue souvent à partir de là ! J'aime pas investir dans le matos� Je mets tout dans les disques et les voyages. Je préfère prendre l'avion plutôt que de me branler autour de mes synthés. Ca me perdra d'ailleurs�

A : Ton avis sur la production assistée par ordinateur, sans samples et sans vinyls ?

Un truc de bourrin� Je savais que ça arriverait le jour ou le Rap ne serait plus une "musique de macaque" (dixit les anciens !). Et ça a pas raté ! Je n'ai rien contre les ordinateurs, bien au contraire. Mais je n'aime pas les rats de chambre qui pensent que Fruity Loop les aidera. Va dehors. Va acheter des disques�Va claquer de l'argent dans le bizness dont tu veux faire parti au lieu de vouloir tout avoir gratuitement facilement, sans bouger le petit doigt. Maintenant, moi j'aime la MUSIQUE. Donc j'ai entendu des choses impressionnantes venant d'ordinateur, sans sample, sans vinyls, et ça déchire. Ca dépend du gars qui compose. Toujours�On s'en fout du matos. L'important c'est le résultat. Ne rentrez pas dans ces polémiques de comptoir pour savoir si le matériel y fait ou pas. Ca ne profite qu'aux grandes corporations genre Akai, E-mu, qui profitent BIEN de nous�Cessons de leur accorder de la valeur !

A : Boucle ou composition ?

Héhé� Je compose des boucles. Qu'est-ce que tu dis de ça ?! En fait, hormis si on m'a demandé de mettre du synthé, je vais toujours utiliser un petit sample ou deux. Si j'ai vraiment kiffé un morceau et que je veux le retravailler, il m'arrive de prendre 9-10 parties et je mets ça dans mon shaker et hop, je crée mon p'tit cycle. Mais des fois j'y touche pas parce que c'est trop beau tel quel. Si j'ai de la chance, j'espère pouvoir faire la même chose dans dix ans avec des mélodies plus évoluées, peut-être jouées par moi (!). En fait, je ne considère pas trop que je compose au sens strict du terme. Je crée quelque chose en m'aidant d'autres choses. Si je devais faire des prods uniquement avec un synthé ou uniquement avec des musiciens, ben j'arrêterais la musique. Je ferais boulanger. J'ai besoin d'une façon ou d'une autre de recycler quelque chose. Si je devais m'appuyer sur moi et moi seul, ce serait un carnage ! Même quand je dois utiliser du synthé comme élément principal, je mets toujours des trucs pour me "rassurer". Y'a toujours un sample qui traîne.

A : Tu t'imposes des limites dans le choix des samples ? Genres proscrits ?

Y a des genres proscrits mais pas de limites� Pas de classique, pas de musique grégorienne ou autres musiques religieuses, pas de musique ayant servi des intérêts nationaux genre hymne� Fut un temps, il m'était interdit de retravailler un sample que je savais déjà samplé, mais ça c'est fini ! Un des seuls plaisirs qui me reste est de retravailler un bon morceau de soul, samplé ou pas�Je crois que je kiffe plus la Soul que le Rap en 2003 d'ailleurs� Je veux dire par-là que j'écoute plus de soul que de rap, je crois�Heureusement il y a encore les mixtapes cainris qui restent marrantes à écouter.

A : Méthode de travail : par quoi commences-tu : beat, basse, sample ?

Ni l'un, ni l'autre� Je commence par les deux ! En fait, je "vois" un beat dans un sample souvent, et je me contente de retranscrire ce que j'entends. C'est très souvent un beat de soul, parce que ça vient naturellement. Ensuite j'essaye soit de le reconstituer bout par bout, soit avec des bouts de break, soit avec des banques perso. J'ai une bonne collec' de breaks, beaucoup d'originaux. J'ai également perdu beaucoup de temps à créer des kits, donc je me concentre plus sur les mélodies. J'ai souvent besoin d'écouter de la musique pour pouvoir en faire. Mais pas de Rap�De la vieille musique uniquement. Si j'ai assez de note, je vais souvent m'inspirer de la dynamique d'un morceau existant pour recréer le mien. Mais en gros, j'ai pas de méthode prédéfinie�

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