Interview Vîrus

Obsédé textuel en cavale, Vîrus a frappé en 2011 trois coups secs à la porte du rap en français. Petit footing de décrassage en compagnie d’un espoir inespéré, revenu de déjà bien des raisons de désespérer.

13/02/2012 | Propos recueillis par Anthokadi avec Nicobbl | Photographies : Jérôme Bourgeois

Interview : Vîrus

Abcdr Du Son : Il y a eu 15 août, 31 décembre, 14 février puis Le choix dans la date. Peux-tu expliquer la direction artistique du projet ?

Vîrus : Au départ il s'agissait d'un projet de EPs numériques. Ce projet s'est par la suite concrétisé en physique, à la fois pour répondre à une demande et aussi pour se faire plaisir, à nous. 

A : Comment cette trilogie a-t-elle commencé ?

V : 15 août est sorti le 1er novembre 2010, mais c'est bien le 15 août précédent que tout avait commencé. C'était un dimanche, j'étais en Normandie, il pleuvait – normal, quoi. Je venais de recevoir quelques sons de Banane, je commençais à écrire des morceaux. Ce dimanche 15 août, je l'ai appelé : "Tu fais quoi ? – Bah, je suis sur ma MPC." En clair, lui et moi faisions la même chose au même moment. Ces quatre titres, au départ, c'était juste histoire de s'occuper. Ensuite, il y a eu comme d'habitude beaucoup d'autres dimanches pluvieux…

A : De ces quatre premiers morceaux, lequel as-tu écrit en tout premier ?

V : Le point de départ, c'était "Saupoudré de vengeance". J'entrais dans des sphères où je me sentais bien. Ça va même plus loin : quand je suis arrivé au bout de ce morceau, la première chose que je me suis dit c'est "Enfin !" Enfin je crache le fond des choses.

A : Comme si l'instru avait réveillé la bête…

V : Voilà. Derrière, les quatre titres ont été écrits très vite. Il faut dire qu'il y avait déjà tellement de phases réfléchies en amont… Du coup, une fois 15 août bouclé, 31 décembre est arrivé assez vite.

"Quand je suis arrivé au bout de ce morceau, la première chose que je me suis dit c'est "Enfin !" Enfin je crache le fond des choses."

A : Tu ponds donc huit titres en quelques semaines, alors qu'entre 2005 et 2010 tu t'étais fait plutôt rare. Comment expliques-tu cette accélération ?

V : Pendant toutes ces années, je me suis toujours considéré en stand-by, en pilote automatique. Il y avait sans doute deux raisons à ça. D'abord, je n'avais tout simplement pas le déclic ; ensuite, j'ai clairement eu du mal à retrouver une entente artistique et humaine comme j'avais pu l'avoir avec Schlas… Sincèrement, je crois qu'avant toute concrétisation il y a une phase nécessaire de tâtonnement. Mine de rien, ce temps de latence, il nourrit ta créativité. C'est comme le chômage, ou même les périodes où un enfant dit qu'il s'ennuie. C'est là que le cerveau turbine. Une fois que c'est parti, t'es armé. Moi je crois beaucoup aux vertus de l'ennui.

A : Tu t'ennuies beaucoup ?

V : Uniquement en compagnie des gens [Rires]. Non, plus sérieusement, je me méfie des hyperactifs, je crois qu'au fond ils ont peur d'être seuls. Entre l'ennui et l'hyperactivité, il doit être possible de trouver un juste milieu, non ? C'est comme ceux qui passent directement de chez leurs parents à chez leur copine, il y a une étape de solitude qui manque dans la construction de leur individu, je pense. Comme je le dis dans un morceau, c'est à toi d'optimiser tes instants de solitude. La solitude, l'ennui, ce sont des statuts comme les autres. Il n'y a aucune raison de les fuir. Ni aucune raison de se fuir.

A : Ça me rappelle une phrase de Sako qui disait "Je n'exhorte qu'à l'introspection".

V : Voilà. En tant qu'auditeur, quand le mec me chie qui il est, je sais tout de suite avec qui je vais m'entendre ou pas. Il y a ça, et il y a les mecs qui disent "je" plutôt que "on".

A : C'est-à-dire ?

V : Quand tu dis "je", tu te mouilles, tu t'engages. Tu assumes. "On", c'est plus confortable, moins risqué, même si j'avoue, je l'utilise assez souvent… Par exemple tu vois, moi qui suis un gros bouffeur de films, je viens de m'acheter le DVD de Festen. Typiquement dans ce film, tu as un gars qui prend la parole en disant "je", et qui fait voler en éclats une mascarade familiale. C'est pas évident de cracher ses vérités à une assemblée. La vérité est toujours plus facile à dire en tête à tête, pendant une pause clope, que face à un groupe de personnes. C'est pour ça que mon respect va vers les mecs qui ont le cran de dire "je".

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