Interview Hifi

Troisième larron des X.Men, puis soldat à la fois fidèle et solitaire du 45 Scientific, il aura passé le plus clair de son temps à l'ombre de ses comparses. Coup d'oeil serein sur le passé, projets plein les cartons, il est désormais à la tête de son propre label. Entretien avec Hifi, rappeur indépendant, mais bien entouré.

08/02/2012 | Propos recueillis par Diamantaire

Interview : Hifi

Abcdr du Son : Il me semble que tu travailles sur ton second album depuis pas mal de temps...

Hifi : Disons que j'avais fait un premier jet. La vie faisant, je ne me suis pas occupé que de ça, j'avais plein de choses à faire. Normalement, c'est prévu pour 2012. Le clip de "Babylone System"  arrive bientôt, il va annoncer l'album. Les raisons pour lesquelles ça ne s'est pas fait, franchement, j'estime que le public n'en a rien à foutre. On est rentré dans une ère où tout le monde veut être au courant de tout... Moi, je pense qu'il faut revenir aux fondamentaux, à savoir la musique. Je ne vais pas m'amuser à faire un truc, le terminer et ne pas le sortir. Je suis un jusqu'au boutiste, je finirai cette carrière comme il se doit.

A : Tu as déjà beaucoup de morceaux de bouclés ?

H : L'album est prêt depuis un moment. Moi, j'estime qu'un bon morceau est intemporel mais, sans vouloir coller à la mode de la musique, on a quand même dépoussiéré un peu quelques morceaux. Quoi qu'il arrive, il faut rester dans l'air du temps, même sans suivre la mode. Au contraire, on essaie de la lancer. Vu le parcours que j'ai eu, et qui est valable pour d'autres collègues de notre époque, on va dire... Puisque les gens disent ça comme ça maintenant : "L'époque Time Bomb..." Comme si on ignorait les groupes dont on parlait... Il n'y a pas beaucoup de noms, ce n'est pas dur de les retenir. Que ce soit les X.Men ou même Oxmo, vu ce qu'on a fait comme preuves dans cette industrie, dans ce business, je pense qu'on peut avoir la liberté d'être "hors-mode". C'est ça le but : amener un truc original, de la musique. Comme je dis bien souvent aux gens de mon entourage : "Moi, je suis un con, j'aime la musique."

A : J'ai cru comprendre que ça ne sortirait pas chez 45 Scientific...

H : J'ai monté mon propre label. Les gens de 45 Scientific, qui étaient déjà ceux de Time Bomb, sont des gens avec qui j'ai roulé depuis le début de ma carrière, ce n'est un secret pour personne. Aujourd'hui, c'est le cheminement naturel après avoir fait partie d'un label indépendant où j'ai appris beaucoup de choses. Vu que la structure reposait sur nous-mêmes, j'ai pu voir tous les aspects de la production. Pour mon album, j'avais déjà participé de manière très importante au marketing, à la réalisation... C'est le moment de mettre en pratique cette expérience et, pourquoi pas, essayer ensuite de donner la chance à des gens de mon entourage que j'estime être des artistes de qualité.

A : Tu as assuré la plupart des productions sur ton premier album. Ce sera aussi le cas pour celui-ci ?

H : Non, là, on va essayer d'amener une plus grande diversité. J'ai rencontré pas mal de beatmakers, des gens avec qui je travaille, qui sont plus ou moins dans l'entourage, l'équipe. On essaie de ramener des talents. Le but, ce n'est pas de tout ramener à moi mais de faire la musique de qualité. C'est tout ce qui m'intéresse. Il y aura des prods de moi, bien sûr, puisque j'ai toujours été à la prod depuis ma première : "J'Attaque du Mike". Il y aura un collègue à moi qui s'appelle N-Drin, un beatmaker libanais de Suisse, qui fait aussi des prods pour des Américains. C'est vraiment un bête de compositeur, très professionnel. Il y aura aussi Buddy Sativa. Pareil, de grosses capacités musicales... Et d'autres noms qu'on connait moins...

A : Il n'y aura pas de gens avec qui tu as déjà collaboré sur ton premier album, par exemple ?

H : Si tu veux parler de Geraldo et Fred Dudouet, qui sont les deux autres producteurs sur mon premier album – on l'avait fait à trois - , non, ils ne seront pas présents sur cet opus.

"Quand je suis rentré dans le biz, un ancien m'a dit : "Si tu ne mets pas un prix sur ta musique, elle ne vaut rien."

A : Au niveau des featurings, ce sera une équipe resserrée ?

H : Nasme et Ali sont en feat, c'est la famille. Moi, j'ai une ouverture totale sur le milieu du rap. J'ai commencé à sortir dans les soirées, ce qu'on appelle le milieu hip-hop, quand j'avais 14 ans.  Donc, d'une certaine manière, même si ce n'est pas ma famille de sang, je considère qu'il y a quelque chose qui nous lie. Le milieu du rap, c'est ma famille par prolongation. Moi, tu vas me voir sur pas mal de projets, j'ai posé aussi pas mal de trucs entre-temps sur des projets underground, des albums – celui de Grain de Caf notamment – donc je suis ouvert à tout. Maintenant, comme les gens l'ont déjà compris, cet album est quelque chose de très personnel, même si ça se veut fédérateur et universel ; donc c'est la famille resserrée. Mais que des têtes qu'on connaît parce qu'avant d'être des rappeurs, ce sont surtout des amis. On retrouvera, si tout va bien, Nubi, Dany Dan, Ali, Nasme et peut-être mes collègues des X.Men.

A : Est-ce qu'il y aura un featuring d'un rappeur américain ?

H : Ce n'est pas exclu. On ne sait pas de quoi demain sera fait mais ce n'est pas spécialement un objectif que j'ai.

A : Tu ne te sens peut-être pas d'aller payer un gros cachet ?

H : C'est pas ça. Que ce soit des Américains ou des Français, le but, c'est quand même de toujours essayer de rémunérer les gens. Là, je passe un message à tous les producteurs, tourneurs, organisateurs de concert et, bien sûr, les rappeurs : on est dans une industrie du rap, il faut faire tourner l'argent. Sinon, ça ne veut rien dire. C'est pas étonnant que les maisons de disques aient réussi à mettre la main-mise sur l'industrie pour la simple et bonne raison qu'à la fin, le rappeur se dit que le seul endroit où il y a de l'argent, c'est la maison de disques. Parce que quand je vais voir une petite prod' qui m'invite sur une mixtape, elle ne veut pas me payer. Quand je vais faire un petit concert, on ne veut pas me payer... L'artiste est le noyau de l'industrie, comment il pourrait ne pas être rémunéré alors que toutes les autres branches de l'industrie vivent sur lui ? C'est une logique que je n'arrive pas à comprendre. Je pense qu'au bout d'un moment, malgré tous les intervenants dans la chaîne, il faut que ce soit le rappeur qui frappe du poing sur la table pour faire respecter sa musique. Moi, quand je suis rentré dans le biz, un ancien m'a dit : "Si tu ne mets pas un prix sur ta musique, elle ne vaut rien." Et il avait bien raison. Il faut faire respecter sa musique, exiger d'être payé. Et à tous les gens qui pensent que la paperasse, c'est bon pour les cravatés et que, nous, on est dans la rue "yo yo yo on est dans le ghetto"... Non mon pote, fais les choses bien, la paperasse et tout, ça fait partie du biz comme ta balance et ton couteau quand t'es dans la rue. Ce sont nos armes pour le biz, il faut qu'on se les réapproprie. Il faut monter des structures. Si tu n'as pas assez d'argent pour monter un label, monte une asso', réunis-toi avec tes potes et mettez de l'argent en commun. C'est ça le message que j'ai envie de faire passer aux nouvelles générations pour qu'on soit enfin maître de notre business.

A : L'album sera t-il concentré sur les même thèmes que le premier ?

H : Déjà, il va s'appeler Plus Rien à Perdre, Plus le Temps de Prouver. Certains vont dire : "Ouais, il fait la même..." Si t'es allé voir Rocky I, tu vas voir Rocky II ! On parle tous des mêmes choses finalement. Mais avec un regard différent. Avec dix ans de plus, de l'expérience en plus, des évènements dans la vie qui te font voir les choses autrement. J'ai une espèce de gimmick que je balance souvent : "La rue, le biz, les meufs, le rap, t'y connais rien. Laisse-faire Hif' car il s'y connaît bien". Ça résume tout. Le biz, comment tu vas faire ton argent... Les meufs, c'est la moitié de la population mondiale et la personne avec qui tu vas passer la moitié de ton temps. Et la rue, c'est tout ce qui s'y passe. La vraie vie n'est pas à la télé, sur internet, au Sénat... Elle est dans la rue. Moi, ce que j'aime, c'est le contact avec les gens, les travers et les bons côtés des humains dans une grande métropole. C'est tout ça qui inspire le rap, c'est ça le rap. Même s'il peut prendre pied ailleurs, c'est quand même là qu'il est né, dans cette effervescence de la ville.

A : Tu as d'autres projets pour le label, en dehors de ton album ?

H : Ce qui, je l'espère, va un peu tirer cette prod' et la mettre au grand jour, c'est cet album. Je suis concentré dessus. Maintenant, j'ai beaucoup de choses en tête. Je pense qu'à l'avenir, il faudra compter avec de la production régulière de la part de Kalhiff Music. J'ai des projets de tape, de collaborations de toute sorte.

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