Interview Lalcko

Il est le quatrime mousquetaire d’une trilogie d’interviews en O dbute en 2008 avec Gueko, Despo et Esco. Le fil rouge ? "La cage aux lions", potisation chorale aux confins des analyses de Mongo Beti, de Pie Tshibanda et de 25G. Rencontre coups de mots-cls avec l’hte de ce rugissement fondateur, mi-Keyzer Sze, mi-saigneur l’me aiguise : Lalcko.

24/01/2012 | Propos recueillis par Anthokadi avec Draft Dodgers (Photographie)

Interview : Lalcko

Diamants
"Tu peux pas manger avec nous si t'as jamais vu des hommes se manger." ("Sang pour sang diamant", 2008)
"Les diamants symbolisent autant la dureté que le trajet du capitalisme, c'est ce que je décris dans mon morceau "Sang pour sang diamant". En amont, tu as les Africains qui se tuent à les déterrer. En aval, tu as les diamantaires suisses qui, eux, en tirent des dividendes. Toi, où est-ce que tu te situes sur ce trajet ? Fais-tu partie de ceux qui creusent mais n'en profitent pas ? De ceux qui rendent la richesse socialement acceptable ? Ou es-tu de ces vieilles crapules qui assassinent pour en posséder ?... Mon premier projet s'appelait Les diamants sont éternels. Tout est parti de là… L'album ne sort pas, ce qui génère au début chez moi de la frustration. Mais tout de suite je repars sur d'autres défis… C'est là que sort la mixtape Diamant noir, avec une volonté de revenir à la beauté brute. C'est comme Blow, ça sort tel quel. C'est marrant d'ailleurs cette histoire de calendrier des sorties. Pour ça comme pour le reste, j'ai ma propre lecture des temps. J'ai été influencé par des mecs comme GZA ou Ghostface. Mon temps à moi c'est le contretemps. Je vais même aller plus loin : j'ai commencé la musique sans le vouloir. Et comme tout bon compétiteur, j'ai juste voulu combattre bien.… Et c'est ainsi que ma "carrière" a commencé."

Lalcko
"Donne-leur le L de Lexus, le A d'une Autre Lexus, le L de L'eau lave, le C de Courage, fuck le K de Klein vu que c'était pas le C de Calvin, donne-leur le K de Cameroun, le O de Origine..." ("La cavale (remix)", 2011)
"Quand j'étais plus jeune, j'aimais bien le sky. J'avais mes habitudes. J'étais solitaire, j'aimais bien rester dans mon coin à observer. Du coup les mecs m'ont appelé Col-al… Et puis quand j'ai fait mon maxi Blow, deux jours avant le pressage, je n'avais pas de blase. Colal, Lalco, ça s'est fait comme ça… Le "ck" final, ça vient de Massock, mon nom de famille… En bref, Lalcko c'est un nom pour la street, en hommage au nom que m'a donné la street."

Géographie
"On fait peur aux Français comme un ghetto allemand, aux Allemands comme un ghetto turc, aux Turcs comme un ghetto kurde..." ("Immobiliare", 2010)
"Je suis né à Rennes. De Rennes, premier Cameroun à 7 ans. En 6ème je me fais virer de mon collège au Cameroun. Retour en France à 12 ans, direction Créteil. A 14 ans, je me fais à nouveau virer, donc retour au Cameroun. Puis retour à Créteil à 15 ans et demi, puis Rouen à 17, où je reste jusqu'à 20 ans. Puis je repars à Créteil à 20 ans… J'ai longtemps habité à Créteil et maintenant je suis dans le cœur de Paris… Et depuis je ne suis jamais reparti."

Afrique
"On traversait la forêt avec des bassines pour aller puiser de l'eau, en faisant des prières pour pas qu'on nous assassine ; on habitait dans une maison sans fenêtre, sans porte, l'ordre venait de la France de mettre des gens comme nous sur la corde." ("Legacy", 2008)
"Je suis africain. Un Camerounais, comme un Ivoirien ou un Sénégalais, se sent africain avant tout. Le pays, c'est ma case, mon village, mais je reste avant tout un Africain. Parmi les pays africains, le Cameroun est un pays qui m'intéresse doublement. D'abord parce que j'y ai mes racines, mais aussi en raison de la situation générale du pays. Le Cameroun, c'est la clé du Golfe de Guinée. Il y a énormément de pays et d'enjeux autour – d'ailleurs et ce n'est pas anodin, c'est la première fois que les Américains s'impliquent autant en Afrique centrale. C'est un laboratoire. C'est pour ça qu'en plus d'être mon pays d'origine, je m'y intéresse beaucoup. La question de la nationalité, au fond, c'est secondaire."

Mépris
"On a un mauvais profil mais on est la France vue de face." ("UMP3", 2010)
"Il ne faut pas que des gens avec qui nous avons évolué ici se disent que nous nous passionnons pour des choses qui ne nous concernent pas. Cela fait partie de notre être et de notre culture. Et c'est cette réponse-là que la France , qui nous a vus grandir, n'arrive pas à nous donner. Pourquoi ? Parce que comme le dit quelqu'un qui m'est très cher, il y a un pêché originel. Les jeunes de banlieue ont fait ci, les jeunes de banlieue ont fait ça… Mais il y a des questions auxquelles il faut répondre !"

"Beaucoup de gens voient le pouvoir comme une victoire. Moi je plains parfois ceux qui ont le pouvoir. C'est une épreuve énorme. Tu te retrouves avec un bâton de commandement, c'est toi qui contrôles le pouce de Jules César."

Noirs
"Aucun CDI dans la famille, à croire que les ignames rendent ignares..." ("UMP3", 2010)
[A propos de la phrase de Rocé : "La France connaît les Blacks mais pas les Noirs."] "J'aime beaucoup Rocé et il a complètement raison sur cette phrase. Si on commence à partir sur ces sujets, les mecs ils vont mourir ! Même dans notre histoire urbaine récente, même en France, il y a des mecs qui sont passés, qui ont dit des choses… Mais tu penses bien que ça arrangeait tout le monde la culture black… Personne n'avait à se prendre la tête. "C'est vous mais c'est pas vous parce qu'ils sont loin", tu vois. On ne joue pas comme ça avec la mémoire collective. Pendant la crise ivoirienne l'an passé, il y avait une façon de présenter les choses en France. Mais il faut savoir que de l'autre côté de l‘eau, il y avait beaucoup de pro-Gbagbo… C'est pour ça que je ne suis pas parti dans les références Clockers, etc. Pourtant je les ai aussi ! Dans Diamant noir, les interludes font référence à des classiques : New Jack City, Boyz N the Hood, Shaka Zulu, Rue Cases-Nègres… Pour moi c'était obligé."

Pouvoir
"Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités." ("Don et malédiction", 2007)
"Le pouvoir est un piège, une épreuve. Une épreuve pour ceux qui le subissent, une épreuve pour ceux qui l'exercent. Beaucoup de gens voient le pouvoir comme une victoire. Moi je plains parfois ceux qui ont le pouvoir. C'est une épreuve énorme. Tu te retrouves avec un bâton de commandement, c'est toi qui contrôles le pouce de Jules César… Après, comment veux-tu que ces personnes acceptent de se mélanger à nouveau à la plèbe ? C'est humain. C'est là que tu reconnais les grands hommes, ceux qui savent abandonner leur fonction et la laisser continuer sans eux. C'est Nelson Mandela, bien sûr, mais à côté de lui tu as des hommes comme Patrice Emery Lumumba, qui se servent du pouvoir pour combattre un pouvoir plus grand qu'eux. Ou Thomas Sankara, qui a tenu tête à Mitterrand devant la terre entière."

Engagement
"Les comme nous peuplent le sous-sol du Zaïre, mais bien sûr qu'il est plus difficile de nous combattre que de nous haïr." (‘L'argent du Vatican', 2011)
"Je côtoie des gens proches du pouvoir. A côté de ça, mon père était un opposant au système, il a été incarcéré pour ses idées. Des amis à lui et des membres de ma famille ont été tués pour leurs idées… Quand Thomas Sankara est mort, je venais d'arriver en Afrique, j'étais petit. Et même si le Burkina c'est super loin du Cameroun, mec, j'ai pleuré dans la rue avec les gosses du quartier. La radio venait d'annoncer son assassinat, tout le quartier pleurait…"

Chef
"Président de la République est un très beau titre, [mais] n'oublie pas [que] t'es comme moi : t'es de la viande non cuite." ("De toute façon…", 2008)
"Dans toute société, il faut un chef. Il en faut pour emmener, mais aussi des chefs qui se plantent et marchent à côté de leurs pompes. Dans "Napoléon", je dis que Sarkozy est un bon président. C'est une façon de parler, hein. C'est juste qu'il a été démocratiquement élu, les gens l'ont voté, il est président, point… Mais à un moment, si le Président ne marche pas droit, nous, le peuple, devons pouvoir le renverser. Nous ne devons pas subir. Dans l'intro de Diamants de conflits je dis que le roi est aussi un esclave : c'est l'esclave de son peuple. C'est cela le piège de la démocratie, et c'est cela qui a été fatal a beaucoup d'hommes d'Etat. Les décisionnaires pensent avoir le pouvoir sur les gens ? Mais ce sont les gens qui ont toujours eu le pouvoir sur les décisionnaires ! Ces hommes oublient parfois cela. Ils ne sont que des délégués, et si le peuple décide que ça s'arrête, ça s'arrêtera."

Kadhafi
"Retour en 86 quand mon père était encore incarcéré, quand les barreaux de la prison se refermaient, me faisaient criser, vous n'étiez pas nombreux à vouloir nous fréquenter, Kadhafi..." ("Strong", 2011)
"Dans L'eau lave mais l'argent rend propre, il y a beaucoup de références à des pays comme la Côte d'Ivoire, la Libye ou l'Afrique du Sud. Ces morceaux datent d'avant les évènements. Je cite par exemple plusieurs fois Kadhafi dans le morceau "Strong". Lors d'un déplacement en Afrique, j'ai pu mesurer le poids qu'il pesait sur sa population. Je ne suis pas allé en Libye, mais la lecture médiatique est forcément différente quand tu es dans les pays africains. Les réflexions de l'homme de la rue ne sont pas les mêmes, les références ne sont pas les mêmes. Attention, je n'élude pas tout le reste mais, sur le fond, ça reste l'un des despotes les plus patriotes et les plus panafricanistes – chose qui le démarque d'autres despotes contemporains. A côté de ça c'est une population très instruite, le niveau scolaire et la qualité de vie n'ont rien à voir avec les pays limitrophes. Il était en train de lancer un satellite pour que l'Afrique puisse gérer ses propres chaînes depuis le continent, sans passer par les satellites français – quand tu sais l'importance que revêt le contrôle de l'information sur la conscientisation des gens… A côté de ça il mettait en place un système opposé au FMI qu'il appelait le FMA, le Fonds monétaire africain… Tout ça, c'est une partie méconnue du personnage. Je me suis beaucoup intéressé à lui au moment où j'écrivais l'album. Pareil pour Laurent Gbagbo. Oui il y a eu des morts avant qu'il ne daigne laisser le pouvoir. Mais il était apprécié et il s'est fait piéger… Maintenant je souhaite à ADO [Alassane Dramane Ouattara, le successeur de Laurent Gbagbo à la tête de la Côte d'Ivoire, NDLR] de ramener la paix… Il y a donc eu tous ces évènements, et puis l'album est sorti."

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