Interview Chiens de Paille

Mi-décembre 2001, Marseille est envahie par le froid. La rencontre a lieu dans les studios quasi-déserts de La Cosca. Simples et humbles, les deux composantes de Chiens de Paille se confient avec entrain. Rétrospective sur l'histoire du groupe, pistes d'exploration pour leur album "Milles et un fantômes" et réactions sur l'état du rap...

13/01/2002 | Propos recueillis par Aspeum

Interview : Chiens de PailleAbcdr : Qui êtes-vous ?

Hal : Moi, c’est Hal, producteur du groupe Chiens de Paille...

Sako : ...et moi, c'est Sako, MC du groupe.

A : Qu'est-ce que veulent dire vos pseudos, Sako et Hal ?

S : Là, tu vas avoir la preuve de sa mégalomanie [rires].

A : C'est en rapport avec "2001" ["2001, l'odyssée de l'espace", film de Stanley Kubrick, 1968] ?

H : Exactement. C'est en rapport avec l’ordinateur, qui en anglais s'appelle HAL.

A : Je sais pas si tu sais connais la véritable signification de HAL...

H : Si, si. Par rapport à IBM [chaque lettre est décalée d’un cran]...

S : Et si IBM, c'est l'intelligence artificielle, HAL, c'est l'intelligence tout court... [rires]

H : Voilà. L'intelligence pure... et personnifiée [rires]. Bon, et Sako...

S : C'est par rapport à Sacco et Vanzetti, deux italiens immigrés aux Etats-Unis dans les années 20, qui avaient le tort d'être de gauche et anarchistes. Ils ont été accusés à tort d'un crime et ont été assassinés.

A : D'ailleurs sur la réédition de "Taxi", sur le livret, c'est orthographié Sacco.

S : Sur la première édition, il y avait juste écrit Rodolphe. Au départ, je n'avais pas de nom du tout

A : C'est d'ailleurs la seule fois où c'est orthographié comme ça...

S : Je n'aime pas trop ces histoires d'écrire des trucs avec des k, propres à cette pseudo-écriture hip hop, mais je me sentais pas de porter un pseudonyme de cette personne qui a vraiment existé et qui a un vécu trop respectable et trop grand. A mes yeux, c’était un peu une atteinte à sa mémoire d'avoir l'orthographe exacte.

H : C’est aussi par rapport à Chill. Comme les deux sont italiens, c'était le duo Sacco et Vanzechill... [rires]

A : Donc, Sako, tu es d’origine italienne ?

S : Par mon père.

H : Moi, je suis un mélange explosif. Mon père est Corse et ma mère a des origines béninoises. Donc, je suis quarteron. Et on est tous les deux nés à Cannes.

A : Comment avez-vous commencé à rapper ?

S : Vers 91, on a commencé par tagger. Ca s’est mal fini, donc on s’est dit : "Pourquoi ne pas faire des lyrics sur ce qui nous était arrivé au niveau du tag ?". C’est parti de là.

H : A l’époque, sur Radio Nova, un texte de Moda m’avait fait délirer, où il s’était fait serrer par des flics en train de tagger, et notre premier texte, c’était sur cette base là. On racontait notre aventure en tant que taggeurs qui s’était mal finie. A l’époque, Sako me rappait ses textes au téléphone et moi, je disais : "Ouais, non, c’est bien, c’est pas bien"... C’était une bonne époque. C’était vraiment les prémices.

A : Que reste-t-il des premiers morceaux que vous avez enregistré ?

H : Je me rappellerais toute ma vie les premières fois qu'on a essayé d'enregistrer un morceau : Sako a été obligé de se mettre d’un côté de la porte et moi de l’autre tellement on rigolait. Quand il commençait à rapper, lui était écroulé de rire et moi j'en pouvais plus... Donc, on n’a rien gardé. D’ailleurs, Chill en parle : "A quinze ans, la première fois que j’ai pris le mic, j’voulais rire" [extrait de 'J’voulais dire', sur "Comme un aimant"]. Nous, c’était exactement la même chose : c’était une grosse blague.

A : Oui, mais Akhenaton vous a bien repéré sur quelque chose, non ?

S : Entre l’époque où ça partait en gros fou rire et l’époque où il nous a repéré, il s’est quand même écoulé six ans pendant lesquels on a bourlingué un peu partout, mais sans jamais solliciter qui que ce soit. On voulait juste faire des morceaux dont on puisse être un peu content. En fait, on a fait des petits concert organisés dans notre région, et ça se passait toujours mal : les gars qui étaient derrière la console faisaient du rock et ne savaient pas du tout faire sonner le truc. Il n’y avait jamais les infrastructures nécessaires pour que le concert se passe bien. En plus, on arrivait avec des morceaux aux productions et aux textes maigres, donc ça ne pouvait pas sonner non plus. On arrivait sur scène, et on était déçu. On s’est dit que pour faire de bonnes scènes, il fallait déjà faire de bons morceaux, donc autant rester à la maison et travailler les morceaux. Ensuite, en 93, entre la sortie des deux volumes d’"Ombre et lumière", on avait pu venir à Marseille et rencontrer Chill pour la première fois. On avait parlé avec lui, ça s’était bien passé mais il n’y avait pas plus de contact que ça. Et pendant quatre ans, on ne l’a plus vu. En 97, pour la sortie du film "Ma 6-té va crack-er", il y avait une soirée à Cannes pour le festival. J’ai bloqué Chill et je lui ai retourné la tête avec dix milliards de questions : "Avez quoi tu travailles ?", "Qu’est-ce que t’utilises comme micro ?", je voulais pas qu’il s’en aille, il fallait qu’il reste et qu’il me parle. A la fin de la soirée, je lui ai dit qu’on fait du son, mais qu’on n’a pas de quoi enregistrer. Et il nous dit : "Dans six mois, je reviens, pour la tournée de "L’école du micro d’argent". Si d’ici là, vous arrivez à faire une maquette, passez derrière, faites-moi écouter, et je vous dirais ce que j’en pense". Le soir du concert, Dj Bomb passait en première partie, je lui ait fait écouter, ça lui a plu, et il est parti me chercher un pass. Tard dans la nuit, Chill a écouté et ça lui a plu. Il a dit : "Voilà, il y a juste un truc qui me gêne. C’est qu’il va falloir que vous veniez à Marseille... chez moi""Chez moi", carrément ! Et nous, on fait "Bon, c’est vrai, c’est chiant, mais bon, on va faire un effort" [rires]. Tu parles, on était fous. Je suis sorti de là, j’en croyais pas mes yeux. Je suis reparti avec ses numéros de téléphone, de bipper, des trucs de fous... Je me disais : "Qu’est-ce qu’il nous arrive ?". Parce que juste avant, on ne voulait même plus y aller, on réécoutait ce qu’on avait fait, et on se disait qu’on allait lui faire perdre son temps. Un mois plus tard, on était à Marseille et il nous expliquait qu’il voulait monter une maison d’édition et qu’il avait envie de nous faire prendre part à ses projets, dont le premier était la BO de "Taxi". Donc, on est retourné le voir une deuxième fois avec de nouveaux morceaux dont un qui n’avait qu’un seul couplet. Ca lui a plu, il nous dit "Le projet, Taxi, c’est une comédie, donc ça ferait un bon contre-pied si on le mettait dans la BO. Si vous pouviez en faire un deuxième couplet et le développer, ça serait bien". C’est devenu 'Maudits soient les yeux fermés'.

A : Reste-t-il quelque chose de la maquette que vous lui aviez donné ? Vous l’avez réutilisé ?

H : Non, il reste rien. Enfin, juste les bases de deux textes. Le thème du morceau que l’on retrouve dans la compilation "Sur un air positif" ['Le chant des sirènes'] date de 94. Et le thème du morceau qu’on retrouve dans Tracklist, 'Faux coupable', datait de la même époque. Sinon, rien. J’ai écouté récemment, c’était marrant. Sako, il veut rien réécouter. Moi, j’essaye de tout garder, lui impossible... mais , un jour, peut-être sur internet... [rires]

A : Après ce premier morceau, 'Maudits soient les yeux fermés', qui a tourné sur Skyrock et qui a reçu un bon accueil, vous étiez lancé. Mais en même temps, on vous a pas vraiment vu multiplier les apparitions sur toutes les mixtapes ou sur toutes les compilations... Etait-ce pour créer un effet d’attente ou plutôt pour taffer dans votre coin ?

S : C’était plutôt ça. Direct après ce succès, qui nous a surpris autant que tout le monde, on nous a direct sollicité pour faire un album. La première étape, c’était de faire la face B du maxi de 'Maudits soient les yeux fermés'. On est parti en studio : c’était nul à chier. Le morceau de "Taxi", c’était notre première expérience en studio, donc, il fallait qu’on apprenne plein de trucs... Quand Chill nous avait proposé de signer, on comprenait pas ce que c’était une maison d’édition, on entendait "signature", et dans notre tête, "signature" voulait dire "sortir des disques". Ca nous faisait flipper : "Non, on veut voir comment tu travailles, on veut acquérir de l’expérience". On avait raison : on n’a jamais réussi à faire un truc qui nous plaisait pour le maxi. Après, les featurings, on les a acceptés ponctuellement, mais d’un autre côté, on nous en a pas proposé tant que ça, au final. En fait, l’album, on ne s’en sentait pas du tout les épaules. C’est eux qui sont venus à un moment donné nous dire "Bon, il serait temps de penser à travailler l’album" Et puis, une fois qu’on a commencé : "Bon, il serait temps d’aller en studio". Si ça ne tenait qu’à nous, on le referait constamment.

H : On n’est pas la mentalité où on s’incruste sur les projets. Pour les mixtapes, on ne fait pas de forcing. Quand les choses arrivent, on les accepte. On n’est jamais monté sur Paris pour présenter des maquettes. On a vraiment eu la chance de rencontrer Chill. On n’a jamais essayer de se faire connaître, ce n’est pas dans notre mentalité, on reste dans notre coin. Même à l’heure actuelle, on connaît pas plein de monde dans le milieu.

A : D’ailleurs, la quasi-totalité des featurings que vous avez fait était en compagnie de membres de La Cosca ["Extralarge", "Time Bomb", "Neochrome 2", "Opération freestyle"]...

H : On est dans une maison d’édition et c’est elle qui trouve les projets. Et comme c’est la maison d’édition d’Akhenaton, les projets viennent souvent par rapport à lui.

S : Et puis, pour les mixtapes, ça se fait souvent avec Coloquinte ou Mic Forcing, parce que c’est avec eux qu’on est affilié. C’est une histoire d’amitié avant d’être une histoire de rap. Donc c’est normal de penser direct à eux.

A : A propos de Napalm, on connaît bien Coloquinte, Mic Forcing, Akhenaton ou Elyes. Mais a-t-on pu entendre des apparitions de Yacyn, vu qu’il n’était pas sur "Les rivières pourpres" ?

S : Pour notre album, il y a deux morceaux qui se devaient se faire avec lui. Et puis, finalement, on ne les a pas gardé. Donc, il ne reste que sa voix scratchée : "Tes rêves s’effondrent" dans le refrain de 'Ma part de songes'. Sinon, on le retrouve sur toutes les mixtapes de Dj Elyes. A ma connaissance, c’est ses seules apparitions.

H : On peut aussi l’entendre sur la mixtape promo de notre album [téléchargeable sur www.361vinyl.com], dans le freestyle de Napalm, qu’on ne peut trouver que sur cette cassette.

A : Il n’y a aucun featuring d’artistes extérieurs à votre entourage proche. Aucun projet n’est envisageable ? Par exemple, Less’ du Neuf, qui partagent cette semaine sur Skyrock avec vous, ont une approche similaire à la votre sur certains points...

S : On a toujours été ouvert à des featurings avec des gens extérieurs à Napalm. Mais on ne voulait pas faire de featuring avec des gens qu’on ne connaissait pas. Il fallait avant tout qu’on ait un bon rapport humain avec les gens. On voulait pas faire de featuring juste pour avoir des noms sur notre disque, on veut un vrai échange. A partir de là, étant donné qu’on n’est pas très impliqué dans le milieu du hip hop français, on ne pouvait pas aller téléphoner à Oxmo ou Lino et dire : "Viens faire un truc sur notre album" : on ne les connaît pas.

H : Grâce à AKH, on aurait pu avoir tout le monde. Mais le but, c’est de connaître les gens, d’avoir des affinités, pas que le mec arrive le matin, pose 16 mesures et reparte le soir. C’est pas notre truc.

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