Interview Thibaut de Longeville (1/2)

Petite histoire et grand gâchis du rap français, racontés par l'un de ses activistes les plus méconnus : le stratège créatif Thibaut de Longeville, témoin privilégié des promesses de la génération Rapattitude et la déception de l'après-Skyrock. Attention, interview indispensable.

09/01/2012 | Propos recueillis par JB avec Nicobbl | Photographies : Jérôme Bourgeois

Interview : Thibaut de Longeville (1/2)

Abcdr Du Son : Tu es né à Paris ?

Thibaut de Longeville : Je suis né à Paris mais j'ai grandi au Sénégal. Mes parents y ont déménagé quand j'avais 4 ans, et je suis revenu en France vers 13/14 ans. Mon père est français, ma mère est sénégalaise. Elle a travaillé pour l'Unesco pendant 27 ans. Elle travaillait au Sénégal, puis elle a été nommée en France. Avec mon grand frère, on a fait des allers-retours entre les deux pays pendant toute notre scolarité. Ça a eu une incidence sur notre éducation culturelle et musicale.

A : Quel a été ton premier contact avec le hip-hop ?

T : Je m'en rappelle distinctement : c'était à travers le film Flashdance. Le film est sorti en 1982, on a dû le voir un an plus tard au Sénégal. J'avais 11 ans. En fait, toutes les filles du collège étaient allées voir Flashdance. C'était un phénomène. Nous, par intérêt pour les filles, on a voulu savoir ce qui les fascinait autant, donc on y est allé aussi ! Dans ce film, c'est surtout la danse qu'on adorait, et les mecs que l'héroïne rencontre au coin de la rue. J'ai appris bien plus tard qu'il s'agissait du Rock Steady Crew. Après ça, "Rock It" d'Herbie Hancock est parvenu jusqu'à nous. Une fois qu'on a vu le clip, tout ce qu'on faisait était inspiré par "Rock it". On s'habillait comme Grandmixer DST dans le clip live dans "Rock it". Nos spectacles de danse en fin d'année, c'était sur "Rock It". On était à fond sur "Rock it". Avec mon frère et des copains, on était dans un groupe de danse qui s'appelait "Les Petites Canailles", inspiré de la série et du dessin animé du même nom. On était habillés comme Turbo et Ozone dans Break Street : un look de danseur de break hollywoodien, avec ceintures cloutées, gants blancs, afros, bandanas avec drapeaux japonais… On dansait tout le temps. Plus tard, mon père, qui bossait dans l'édition, nous a offert le bouquin de Steven Hager, Hip-Hop.

A : Vous deviez être sacrément fans de hip-hop, pour que votre père vous offre un bouquin sur le sujet…

T : Il nous a dit "Ce truc que vous faites, ça s'appelle hip-hop". C'est donc mon père qui, le premier, nous a dit le mot "hip-hop". Jusque-là, pour nous, la danse avait peut-être un nom – que ce soit "electric boogie" ou "breakdance" – mais il n'y avait pour nous pas de musique propre qui y était liée, à part "Rock It". Je me rappelle bien de ce bouquin, c'est une référence très importante. Avec mon frère, on s'était disputé pour savoir qui le garderait, et on s'amusait à reproduire les graffitis qu'on voyait à l'intérieur. Je serais prêt à payer beaucoup aujourd'hui pour retrouver ce livre.
Parallèlement à ça, on était à fond dans le punk, en mode crâne rasé, bombers, Doc Martens. Quand on avait reconnu Futura 2000 dans un clip des Clash, ça nous avait fasciné de voir que cette danse qu'on aimait avait des filiations avec le punk. Voir ce lien très particulier entre ces deux cultures, c'était incroyable, un véritable élément fondateur. J'avais 11 ans, j'ai 37 ans aujourd'hui, et ça ne m'a jamais quitté. 

"Avec mon frère, on a commencé à faire du skate autour de la fontaine des Innocents. Il y avait des punks, des bandes et puis des gens "hip-hop". La première fois qu'on a vu Dee Nasty, on était en transe !"

A : L'intérêt pour la partie musicale du hip-hop est arrivé à quel moment ?

T : Vers 1987. On a donc eu "Rock It", puis "Holiday Rap" de Madonna, avec les deux MC's. Ça aussi, ça jouait dans toutes les boums. Après, il y a eu l'émission H.I.P. H.O.P., qu'on regardait surtout pour la danse. Le premier truc, après ça, ça a été les disques de Run DMC. Des potes à nous, des Libanais qui vivaient aux États-Unis, connaissaient les paroles par cœur. C'était deux frères, l'un faisait Run, l'autre DMC. Ce sont donc deux libanais qui nous ont fait apprendre les lyrics de "Proud to be Black" ! Run DMC, puis les Beastie Boys, puis Public Enemy, c'est vraiment ce qui nous a mis "dedans". Ce sont les premiers albums qu'on a acheté, par rapport au rap qu'on avait entendu jusque-là. C'est la colonne vertébrale de ma culture hip-hop. En plus, c'était un son assez dur qui était assez proche de ce qu'on aimait en matière de punk rock.

A : Vous étiez un peu comme Rick Rubin en fait.

T : Tout à fait. Moi, c'est mon producteur préféré. J'ai une passion pour les producteurs de hip-hop qui ont fait un grand catalogue. J'aime autant DJ Premier que Pete Rock, Dr. Dre, Timbaland ou Pharrell. Mais s'il doit y avoir un son qui doit définir mon identité, c'est le son de Rick Rubin. Il y a les deux mondes : le monde rock un peu gueulard qu'il a intégré dans un truc hip-hop. Moitié blanc, moitié noir. Comme nous.

A : Comment s'est passée l'arrivée à Paris ?

T : En 1988, quand on est revenu en France pour y vivre de façon permanente, on a emménagé aux Halles, rue Rambuteau. Avec mon frère, on a commencé à faire du skate autour de la fontaine des Innocents. Il y avait des punks, des bandes et puis des gens "hip-hop". La première fois qu'on a vu Dee Nasty aux Halles, on était en transe ! C'est là qu'on a commencé à faire des rencontres. J'ai rencontré un gars qui s'appelait Doc, un graffeur du groupe CTK, et Mode 2, qui était déjà un personnage énorme. Doc faisait du skate, il avait sept, huit ans de plus que moi. Il était très proche de gars importants du graffiti, comme Bando. Pour nous, ces gens étaient déjà des légendes. On lisait des choses sur eux, les journaux télévisés parlaient des "vandales"… Doc et Mode 2 étaient des artistes, mais c'était déjà des professionnels. C'était vraiment LE mouvement hip-hop.

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