Interview Nabil Elderkin

Photographe et clippeur très demandé (Lil Wayne, Frank Ocean, Bon Iver...), Nabil Elderkin est aussi le témoin attitré d'un des derniers vrais mystères du rap : la vie de Kanye West. Entretien et rétrospective en images, entre coulisses V.I.P. et photo-journalisme.

03/01/2012 | Propos recueillis par Anthony Cheylan | English version

Interview : Nabil Elderkin

Abcdr Du Son : J'aimerais te proposer la formule suivante : je te montre une de tes photos, et tu commentes. On commence avec celle-là.

Nabil Elderkin : C'est une photo de ma famille, je devais avoir environ 5 ans… Comme tu peux le voir, j'étais assez balaise, et j'ai une famille plutôt cool [rires]. Je crois qu'en fait il n'y avait que deux personnes qui portaient des lunettes sur la photo d'origine, j'ai fait un montage sur Photoshop pour mettre des lunettes aux autres.
J'ai grandi et vécu en Australie jusqu'à mes 18 ans, et je n'ai commencé la photo qu'à 17 ans… En fait j'ai commencé par réaliser des vidéos de surf. Avec mes potes on surfait énormément ; ils sont devenus beaucoup plus forts que moi, certains sont même passés pros. Au départ, mon travail c'était de m'asseoir sur la plage avec une caméra, de les filmer et de vendre les vidéos aux marques qui les sponsorisaient. Je me suis intéressé à la photographie lorsque j'ai découvert les photos de surf qui étaient prises avec des caissons étanches, je trouvais ça surréaliste…
Je suis alors allé voir le professeur de photo de notre école. Je ne me suis jamais inscrit à ses cours, mais il a été très sympa avec moi, il m'a laissé lui emprunter un appareil photo. J'ai commencé à prendre des photos, et ça a été une révélation : "Wow, c'est ça que je veux faire de ma vie." A mon examen de fin d'études, j'avais même pris une matière Art et Photo. Et je me suis fait recaler.

A : Sérieusement ?

N : Bon, je pense que ce que j'ai présenté à l'examen était un peu débile, mais à l'époque je trouvais ça cool [rires]. Je bidouillais avec Photoshop 1 ou 2, et je ne connaissais pas grand-chose. Je reproduisais les photos classiques des magazines de skate, celles où sur une seule photo, tu as toute la séquence d'un trick décomposé, comme sur certains posters du magazine Thrasher. J'ai fait quelques montages dans ce style que j'ai présentés lors de mon examen final, mais mon professeur ne les a pas trouvés si cools que ça [rires]. Bon, pour être honnête il y avait aussi un montage photo de moi en train de chevaucher mon chien [rires]. J'avais fait ça parce que ça me faisait mourir de rire. Je me foutais un peu de mes études. Ce qui m'intéressait, c'était de faire du surf et des trucs un peu débiles.
Six mois plus tard, mes parents m'ont dit que je devais partir vivre avec ma mère en Amérique, et que je devais me concentrer sur autre chose que le surf. Et là je me suis retrouvé à Chicago, en plein milieu des Etats-Unis. A partir de ce moment, j'ai commencé à prendre beaucoup de photos. Je suis allé à une université locale, j'utilisais leur chambre noire et leurs appareils, j'ai appris à développer des photos… Je travaillais aussi pour des agences de mannequins locales ; je faisais des composites pour leurs mannequins [NDLR : sortes de CV du mannequin, composés de quelques photos de mode]. A peu près un an plus tard, en 2003, j'ai entendu des morceaux de Kanye. Et j'ai immédiatement accroché, ça me parlait. C'était sur une mixtape pour la marque Akademiks, Jeanius Level Musik vol.1. A l'époque c'était juste un producteur, personne ne le connaissait vraiment. Sur cette mixtape, il y avait le morceau "Through the Wire", avant qu'ils tournent le clip.
J'ai tout de suite beaucoup aimé, et j'ai voulu rencontrer ce mec et collaborer avec lui. J'ai essayé de le contacter, mais impossible de trouver ses coordonnées. J'ai alors cherché sur Internet s'il avait un site web. Et là, à ma grande surprise, j'ai découvert que le nom de domaine "Kanyewest.com" était disponible. Donc je l'ai acheté, pour environ 20 dollars [rires]. Quelques mois plus tard, je reçois un coup de fil de Roc-A-Fella Records : "On vient de signer un artiste qui s'appelle Kanye West, et on a vu que vous étiez le propriétaire de Kanyewest.com, que nous aimerions récupérer. Quel est votre prix ?" J'ai répondu que je leur donnerais gratuitement s'ils pouvaient m'organiser une séance photo avec Kanye. “Vraiment? C'est tout ce que vous voulez ?” J'ai dit oui, et trois jours plus tard, je faisais une séance photo avec Kanye dans un studio à Chicago.

"J'ai découvert que le nom de domaine "Kanyewest.com" était disponible. Donc je l'ai acheté, pour environ 20 dollars. Quelques mois plus tard, je reçois un coup de fil de Roc-A-Fella Records."

A : Quel âge avais-tu à ce moment-là ? Comment s'est déroulée cette première séance ?

N : J'avais environ 21 ans, et ça a été très cool. On s'est tout de suite très bien entendu. Je lui ai demandé quels étaient ses goûts, il m'a parlé de son concept de "Louis Vuitton Don". Il y avait une veste rouge dans le studio, Kanye avait son sac à dos Louis Vuitton ; j'ai eu l'idée de prendre une photo dans laquelle il se plie et regarde légèrement par en-dessous, pour qu'on puisse voir le sac. Vous avez peut-être déjà vu cette photo, ils l'ont utilisée pendant plusieurs années. On l'a faite lors de cette toute première séance photo. Après ça, nous sommes restés en contact. Kanye m'a ensuite demandé de réaliser ses photos de presse, puis il m'a demandé de le suivre sur ses tournées et durant ses séances d'enregistrement en studio.

A : Le genre de rencontre qui change une vie... Donc, tu as documenté toute sa carrière, y compris son ascension ?

N : Oui. J'ai des tonnes et des tonnes de photos que nous n'avons jamais montrées. Avec un peu de chance, dans le futur, on en fera quelque chose.

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