Interview Street Fabulous

Machine de production à cinq têtes, l'équipe belge de Street Fabulous s'est imposée en France comme l'un des principaux fournisseurs d'instrumentaux bulldozers du rap. En leur compagnie, nous avons discuté de leurs productions les plus marquantes et retracé leur parcours, entre leurs relations avec les rappeurs hexagonaux et leurs connexions outre-Atlantique.

30/11/2011 | Propos recueillis par Raphaël

Interview : Street Fabulous

Abcdr du Son : Comment êtes-vous arrivés à la prod ?

Oz Touch : J'avais déjà un père musicien et un de mes voisins était DJ. A force de squatter chez lui, d'écouter des sons, j'étais initié à la musique. Mais j'ai vraiment commencé à séquencer et programmer des sons vers mes 14-15 ans, je bidouillais. Vers mes 18 ans, j'ai commencé à me professionnaliser, jusqu'à mes 21 ans où j'ai monté la boîte. C'est vraiment devenu instinctif, comme un boulanger qui prépare son pain le matin. Tu te lèves, tu fais du son. Ça c'est fait assez naturellement, j'avais la passion et l'envie, ça a été un vrai déclic.

Amir [anciennement Zeano, ndlr] : J'ai découvert le rap avec le rap français. Je suis un bousillé de rap français. Vers 14-15 ans, j'écoutais tout ce qui se faisait, mais ce qui m'intéressait surtout, c'était la musique plus que les mots. Du coup, j'ai commencé à m'intéresser à tous les compositeurs, que ce soit les Djimi Finger, Sulee B. Wax, MadIzm ... Tous ces mecs là m'ont donné envie de faire de la musique. Un jour je me suis dit : "putain comment ils font ces mecs-là ?" C'était vers l'an 2000, Internet commençait vraiment à exploser. J'avais 16 piges. Et j'entendais souvent parler d'un programme, Fruity Loops. J'ai téléchargé et je m'y suis mis, en même temps que je découvrais les producteurs cainris, les Timbaland, tout ça.

One Shot : J'avais un oncle qui écoutait à fond du rap. J'étais très jeune, lui écoutait du NWA. J'ai commencé en rappant avec des potes dans le quartier. Un jour, on a rencontré un mec qui avait un studio, un type de 45 ans qui n'avait rien à voir avec le rap. On lui louait de temps à autres. Quand je suis rentré chez ce mec, j'ai vu le matériel, j'ai commencé à joueur des trucs au synthé, et d'un coup, ça a été naturel. C'était ça que j'allais faire. Et comme je détestais écrire, j'ai vite abandonné [sourire]. Je me suis acheté une Playstation avec MTV Music Generator. Comme mon idole depuis toujours est Dre, je me suis dit que j'allais faire comme lui : mal rapper mais faire de très bons sons [rires]. Sauf que j'ai pas trouvé de Snoop pour me ghostwriter [rires].

Oz : D'ailleurs One Shot est un grand punchlineur ! [rires] Il a filé quelques punchlines à des grands rappeurs, mais on ne dira pas à qui [rires].

Prinzly : Moi aussi j'ai commencé en rappant avec des potes. En fait j'ai commencé à écouter du rap très jeune, j'avais des cousins, des grands frères qui en écoutaient. Mais rapidement c'était plus les prods que les rappeurs qui m'ont intéressé. Quand on a commencé à rapper, c'était sur des faces B. Au bout d'un moment, on en a eu marre et on a cherché à savoir comment faire des prods. Un de mes cousins en faisait, il m'a filé Fruity Loops, j'ai commencé à bidouiller un peu et voilà.

A : Vous êtes tous de Bruxelles ?

Am : Oz Touch, One Shot, Prinzly et moi-même sommes de Bruxelles, Marv'Lous vient d'Anvers.

A : Comment est né Street Fabulous ?

Oz : J'ai fondé la société en 2001. Un an après, j'ai rencontré Amir via un ami commun. Un jour, je me suis dit que souvent, en France et en Belgique en tout cas, les producteurs travaillent seuls, ou quelques fois en tandem. Pourquoi ne pas créer une vraie équipe de producteurs ? J'ai parlé de ça avec Amir, et très vite on a décidé de travailler ensemble. Au début, une troisième personne collaborait avec nous, mais elle nous a quittée quelques années après [Pegguy Tabu, ndlr]. Très vite, suite au succès des placements de prods qu'on a pu avoir, One Shot nous a rejoint, puis Marv'lous, et enfin Prinzly en dernier. C'est parti vraiment sur un coup de tête, comme le nom Street Fabulous, c'est venu comme ça, spontanément.

Am : Tout s'est fait spontanément en général dans tout ce qu'on a pu entreprendre dans les années passées. On a évolué numériquement avec de nouvelles rencontres, pour arriver aux cinq qu'on est aujourd'hui.

One : Et on n'en veut pas de sixième, c'est sûr [rires].

Oz : Ça nous a quand même pris du temps pour trouver l'équilibre, la bonne énergie, la bonne alchimie entre les individus de Street Fab'. Mais ce qu'on a construit c'est quelque chose de très fort, en tout cas pour moi, parce qu'on n'a pas créé la carrière d'un artiste ou d'un compositeur en particulier, mais une marque de fabrique. Pour moi c'était ça le plus important. Bien sûr, aujourd'hui quand des gens appellent Street Fabulous, ils savent qui fait quoi. Mais quand une maison de disque fait appel à nous, ils parlent à Street Fabulous, l'entité en elle-même. C'est ça que l'on voulait, une entité qui nous représente tous les cinq, et que chacun donne le meilleur de lui-même.

Am : Et puis à l'époque où on a commencé, il n'y avait pas de teams comme ça. Il y avait des tandems, comme Kilomaitre, mais pas d'équipes.

Oz : Après, une chose est sûre, c'est une discipline de tous les jours. Je pense que ce qui est fort entre nous c'est le respect du style de chacun, mais en même temps on est très critiques les uns envers les autres.

Am : Le fait qu'on soit cinq est une force. Quand un a un coup de mou, il y en a toujours quatre qui font des sons derrière [Les trois autres acquiescent]. Donc la machine ne s'arrête jamais. C'est ce qui fait que tous les ans on arrive à se placer sur des albums majeurs.

Oz : Tu vois, sans prétention, on en est quasiment à notre soixantième album en France, on a placé plus d'une centaine de tracks. Après, c'est vrai que d'autres ont fait moins et ont réussi à faire des méga tubes.

Am : Le plus dur c'est de durer.

"Quand l'un d'entre nous a un coup de mou, il y en a toujours quatre qui font des sons derrière. Donc la machine ne s'arrête jamais."

A : Est-ce qu'à certains moments vous avez senti qu'on vous traitait différemment du fait que vous soyez belges ?

Oz : Au début, c'était un peu [avec un ton dédaigneux] "Ouais, les petits belges, les petits belges ..."

One : Je suis arrivé au moment où Amir et Oz avaient déjà ouvert les portes, mais encore à ce moment-là, tu sentais que les mecs te regardaient comme si on venait voler leur gâteau.

Oz : Il y a des gens de l'industrie, des concurrents, qui par l'intermédiaire d'autres personnes ont essayé de nous mettre des bâtons dans les roues. C'était pas des menaces non plus, mais tu sentais certaines gênes vis-à-vis de nous. On l'a accepté, parce que quelque part ça fait partie de la réalité du game.

One : Mais au final, nos sons sont tellement forts que ça suffisait [rires].

Am : Voilà, on n'a jamais répondu en mettant des bâtons dans les roues, on a laissé parler notre musique pour nous.

One : Tu peux nous mettre des bâtons dans les roues, tu ne peux pas nous enlever notre talent.

Am : Il y a même des artistes qui ne nous appréciaient pas trop mais qui prenaient nos sons parce qu'ils étaient bons. C'est le genre de trucs qui nous a bien fait rire.

One [surpris] : Il y a eu des artistes qui ont eu des appréhensions ?

Am : Non, pas des appréhensions... Ils ne nous aimaient pas trop, mais au final ils prenaient nos sons parce qu'ils n'avaient pas d'autres choix ! Ça nous a fait marrer.

One : Et ça nous fait du biff aussi [rires]. Au final même si tu m'aimes pas, je prends quand même !

A : Un exemple peut-être ?

Am : Non, on va pas balancer [rires].

Oz : Au final, ça nous a quand même pris cinq ans pour devenir ce qu'on est, pour imposer notre marque de fabrique. Aujourd'hui, quand on rentre dans une maison de disque, plus personne ne parle de nous comme des belges. On est simplement Street Fabulous, et on fait partie de l'industrie de la musique en France.

A : Comment ça se passe entre vous pour le placement de prods ? Vous prenez des décisions de manière collégiale, ou chacun a son initiative personnelle ?

Am : Non, comme chacun a son propre délire, c'est comme chacun veut.

Oz : C'est pas vrai, c'est moi qui décide tout [rires].

One : En fait, chacun fait son biff. Même s'il y a l'entité Street Fabulous, on a chacun notre son.

Am : Il arrive parfois que tel ou tel artiste demande du One Shot, ou du Prinzly. On travaille tous pour l'équipe.

Oz : La manière dont on a constitué l'entité et le business, c'est une sorte de win-win project entre nous tous. Quoi qu'il se passe, c'est pour nous cinq. Il n'y a pas de compétition négative.

Am : C'est une émulation, on s'inspire mutuellement.

One : Mes plus grands concurrents sont à cette table tu vois [rires].

Oz : La seule chose, c'est qu'en général, on essaie de tout centraliser. J'aime bien m'occuper de préparer des catalogues, pour proposer aux maisons de disques, pour montrer le potentiel. Entre nous c'est fluide, personne ne bluffe personne. Si on sent qu'une prod est fatiguée, on se l'envoie quand même pour avoir l'avis des autres, quitte à ce que les autres la retravaillent derrière.

One : On essaie de fournir à l'artiste l'instru le plus proche du produit fini. Il n'y a pas de : "On va au studio et s'il faut, on gonflera ça". Ça n'existe pas pour nous.

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