Interview Jay E

C'est l'un des producteurs les plus méconnus de l'Histoire : Jason Epperson, alias Jay E, est l'homme derrière les deux premiers albums de Nelly, Country Grammar et Nellyville (15 millions d'albums vendus, tout de même). Désormais éloigné du rap, il nous raconte comment lui et le crew des St.Lunatics ont mis la ville de St. Louis sur la carte du rap. Entretien avec un mec qui voulait juste faire du son.

23/11/2011 | Propos recueillis par JB | English version

Interview : Jay E

Abcdr Du Son : Quels sont tes premiers souvenirs avec le rap ?

Jay Epperson : Mon premier souvenir, c'est de voir Run DMC sur MTV. Je devais avoir 6 ou 7 ans. Mon cousin avait quelques cassettes de rap qu'on écoutait tout le temps. J'ai commencé à aimer le rap plus que le rock, et c'est devenu une passion à part entière.

A : Il y avait des musiciens dans ton entourage ?

J : Pas vraiment. Avant de faire de la musique, j'étais DJ, et pour être honnête, je ne sais plus comment je m'y suis mis. Tu sais quoi ? Je crois que ce qui m'a poussé à devenir DJ, c'est peut-être bien le film Juice. En voyant les platines et les DJ, je me suis dit "OK, je dois essayer ce truc-là". J'ai toujours été très branché par l'électronique. J'ai trouvé une platine chez moi, et puis je me suis arrangé pour dénicher une table de mixage. On n'avait pas d'ordinateur, seulement du matériel audio de base. Avec les potes, on faisait les cons et on s'enregistrait sur cassette.

A : Comment as-tu rencontré Nelly et les St. Lunatics ?

J : Je traînais dans un studio qui se trouvait près d'une patinoire. C'est là que je faisais du son. J'ai d'abord fait la connaissance d'Ali, qui m'a conseillé de faire de la musique pour l'ensemble de son crew. Le groupe cherchait un nouveau producteur. Ils ont kiffé mes sons, ils trouvaient que ça ne ressemblait pas à ce qu'ils entendaient chez les autres.

A : Tu es originaire de St. Louis ?

J : Je viens de St. Charles, qui se trouve à une demi-heure de route de St. Louis. Pour se rapprocher de son travail, ma mère a du déménager sur University City [quartier situé dans la partie est de St. Louis, NDLR]. On s'y est installé quand j'avais 16 ans. Les Lunatics, eux, allaient en cours dans le "Loop", un endroit bourré de magasins et de restaurants qui se trouve au cœur de U City. C'est notre lieu de rendez-vous, et c'est là que j'allais chercher des disques.

A: Avant de les rencontrer, tu bossais avec d'autres rappeurs ?

J : Non. Quand j'ai commencé à faire de la musique, j'étais vraiment tout seul. J'étais un des rares types qui faisait du rap, les autres étaient plutôt branchés R&B ou autres. Les premiers gars qui m'ont approché et m'ont dit qu'ils aimaient ce que je faisais, c'était les St. Lunatics.

A : C'était facile de s'intégrer à un collectif de six rappeurs ?

J : Ouais. Honnêtement, tout ce dont je me rappelle, c'est faire de la musique. Je n'ai jamais voulu être un millionnaire. Ma relation avec le groupe était basée sur le studio. Je leur faisais des sons, et c'est tout. Je n'étais pas du genre à aller en club, j'étais un type un peu solitaire en vrai. J'étais sur mes sons 24 heures sur 24. Tout ce qui m'intéressait, c'était de savoir quand on allait faire le prochain morceau. Je voulais juste impressionner mes potes avec ma musique ! Je n'avais jamais vu un rappeur ou un producteur à succès à St. Louis. L'idée du succès me dépassait complètement.

A : Quelles étaient tes influences à l'époque ?

J : J'aimais tout ce que faisait le Wu-Tang. Tout le hip-hop east coast à base de samples. J'aimais beaucoup Wyclef et les Fugees, aussi. Quand j'ai commencé avec les gars, ils étaient assez nombreux, donc il y avait beaucoup de diversité. Certains aimaient le rap east coast, d'autres le rap sudiste ou west coast. J'ai grandi avec tout ça, et tout me plaisait. J'ai développé mon style en essayant d'y intégrer toutes ces influences. En plus, du côté de mes parents, on écoutait du rock n'roll et de la country. Rien ne me déplaisait.

"J'étais sur mes sons 24 heures sur 24. Tout ce qui m'intéressait, c'était de savoir quand on allait faire le prochain morceau."

A : Quel a été votre premier projet en commun ?

J : On a bossé sur un EP pour un label qui nous avait signés. On a du faire sept morceaux. Ça s'est plutôt bien passé, on eu un gros succès. Le morceau "Gimme what you got" a été numéro 1 à St. Louis. C'était vraiment un gros coup à l'époque, mais on ne gagnait presque pas d'argent car c'était juste un succès local. On ne pouvait pas s'en satisfaire, fallait qu'on soit plus gros que ça.

A : Ça vous a aidé, cette expérience avec le label ?

J : Ça nous a aidés au niveau de l'expérience en studio, mais ça nous a aussi limités. On se prenait beaucoup la tête avec le label. Au final, on a rompu notre contrat et on s'est lancé de manière autonome, sans les gens qui gravitaient autour de ce label. En gros, un jour, on est arrivé au studio, et tout avait disparu. Le types du label nous ont dit "On ne veut plus faire de hip-hop, on jette l'éponge, et on ne veut plus vous voir."

A : A quel moment le groupe a-t-il décollé ?

J : J'essaie de me rappeler… Le tournant, ça a été de se dire "OK, on n'a pas de studio, mais on a fait un tube, alors on n'a pas le droit à l'erreur, il faut que ça marche." Les mecs ont donc commencé à fréquenter des grosses soirées à Atlanta, avec beaucoup de célébrités. Ils ont rencontré Cudda, l'ancien manager de Ma$e. C'était un mec de rue, pas le genre de type à vouloir être vu dans les clips. Tout ce qui lui importait, c'était le business. Il nous a pris sous son aile pour qu'on décroche un contrat.

A : Avant que Nelly n'explose en solo, il était déjà une star à St. Louis ?

J : A l'époque de "Gimme what you got", il était une grosse star localement. En plus, il avait un charisme de star. Tu le mettais au milieu de gens, et tu sentais qu'il allait devenir quelqu'un. De sa manière de s'habiller à sa manière d'être, ça se voyait qu'il y avait une star en lui.

A : Il y a un type des St. Lunatics qui m'a toujours fasciné, c'est Slo'Down, celui qui porte un masque. Quelle est son histoire ?

J : Slo'Down était notre plus grand fan. Il connaissait les chansons par cœur. C'était un peu notre danseur. Comme c'était un ami proche, il est devenu notre mascotte.

A : L'un des membres du groupe, City Spud, a été incarcéré. Ça a affecté la dynamique du groupe ?

J : Oui, c'était un coup dur. On venait de finir Country Grammar [le premier album de Nelly, NDLR] et quand on est revenu à St. Louis, il a pris dix ans de prison. En gros, il s'est trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment, et le juge lui a fait porter le chapeau. Ça nous a tous affecté car ça y est, on y était arrivé. On avait un contrat, on avait fait un disque, il allait bien marcher, et City n'était même pas là pour voir ça. C'était la grosse tuile.

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