Interview Wyldfyer

Loin du statut de producteur superstar inaccessible, Wyldfyer a pourtant travaillé pour Nas, Ludacris ou Kendrick Lamar. Homme discret mais doué derrière les machines, le beatmaker, associé de L.E.S., raconte son parcours, de Philadelphie à Atlanta, de son remix du Black Album de Jay-Z à son implication sur Detox.

16/11/2011 | Propos recueillis par Raphaël avec JB | English version

Interview : Wyldfyer

Abcdr du Son : Quel est ton premier souvenir lié au rap ?

Wyldfyer : J'ai un frère aîné et des cousins plus âgés que moi, donc il y a sûrement pas mal de souvenirs reconstruits d'après ce qu'ils me racontaient. Mais une chose dont je me souviens très bien, c'est Big Daddy Kane. Il avait un très bon équilibre entre des paroles de qualité et des beats soulful.

A : Comment tu as débuté en tant que beatmaker ?

W : J'ai commencé à faire des beats pour le kif, juste pour voir si j'en étais capable... Un peu comme un passe-temps. Je mettais simplement des chansons en boucle en utilisant le magnétophone de mon grand frère. Ensuite, à l'université, je produisais des beats pour que mes potes puissent taper des freestyles. J'utilisais un lecteur CD stéréo, et un synthé Casio. J'étais vraiment super hi-tech quoi [rires].

A : Quels producteurs t'ont le plus influencé à tes débuts ? Est-ce qu'il y a une prod en particulier qui t'a fait dire "J'aurais aimé la faire celle-là" ?

W : Il y en a tellement ! Je dirais Dilla, Focus..., Just Blaze, Needlz, Bink!, Nottz, les premiers trucs de Kanye, Timbaland. Beaucoup de producteurs. Après, pour ce qui est d'une prod spécifique... Pareil, il y en tellement ! Je vais te dire celle que Just Blaze a sorti pour The Black Album ... "Public Service Announcement". Dès que tu entends "Allow me to re-introduce myself...", tu sais déjà ce qui va se passer. Le beat débarque ! Peu importe où que tu sois, dès que ça commence, il y aura plein de grimaces sur le visage des gens, en train d'essayer de se briser la nuque ! C'est simple, ce beat est complètement fou.

A : Quand est-ce que c'est devenu un vrai job pour toi ? Tu avais un autre boulot au départ ?

W : Je travaillais dans l'industrie chimique. J'ai obtenu des diplômes en chimie à la Morehouse University [célèbre université privée d'Atlanta pour les hommes noirs, par laquelle sont passés entre autres Martin Luther King ou Spike Lee, ndlr] et en ingénierie chimique à Georgia Tech. Donc avant de toucher de "l'argent de la musique", je bossais de neuf heures à cinq heures dans ce domaine. J'ai été un manager régional dans un laboratoire, et également un chimiste pour une entreprise. Je ne laisse jamais la musique influencer mes décisions.
C'est devenu un vrai boulot dès que j'ai eu mon premier chèque... Ça devait être en 2007, après que Hip-Hop Is Dead soit sorti. C'est vraiment à ce moment-là que les choses ont commencé à décoller pour moi.

"Quand je suis arrivé à Atlanta, ce qui m'a le plus marqué était l'âme qu'il y avait dans la musique."

A : Quelle est l'histoire de ton remix du Black Album de Jay-Z ?

W : Après m'être entrainé et avoir mis mes capacités à l'épreuve pendant quelques années, je me suis senti prêt à faire écouter ma musique à d'autres personnes que ma famille ou mes potes. Idéalement, un nouveau producteur devrait bosser sur un projet et faire en sorte qu'il soit entendu par les bonnes personnes. Malheureusement, quand tu travailles avec d'autres artistes, tu dépends d'eux. Donc j'ai commencé à chercher des a capellas ici et là. Mais quand Jay a sorti tout l'album en version a capella, j'ai décidé d'utiliser pas mal de ces a capellas. À la base, je plaçais juste les pistes vocales de Jay comme ça, pour voir si mes beats respectaient un certain standard. Mais ensuite j'ai commencé à construire mes beats autour de ses couplets. En peu de temps, j'ai fini par remixer l'album en entier trois fois. Donc en fait, il y a plusieurs versions de mon The Black Album : Classik, comme je l'ai appelé. Mais j'en ai gardé une et décidé de l'utiliser comme un projet promotionnel. Ça me servait de démo. J'ai juste eu de la chance que ce soit tombé entre de bonnes mains.

A : Quand as-tu déménagé à Atlanta ?

W : En fait, j'ai d'abord déménagé en Virginie pour mes études. Je suis allé à la Hampton University [en Virginie, ndlr] quelques années. Ensuite, j'ai été transféré au Morehouse College et fait un double cursus à Georgia Tech. C'était vers 2000-2001. À la base, c'était vraiment juste pour mes études. Mais je ne me doutais pas qu'Atlanta était à ce point une Mecque pour la musique à cette époque. Ça s'est avéré être un bon choix.

A : Qu'est-ce qui t'a marqué le plus à propos de la musique quand tu es arrivé à Atlanta ? Ce déménagement a-t-il eu une grosse influence sur toi ?

W : Ce qui m'a le plus marqué musicalement était l'âme qu'il y avait dans la musique. OutKast faisait toujours de la musique, Goodie Mob aussi. A côté de ça, il y avait une musique plus agressive comme Pastor Troy et Ludacris. Le "son" d'Atlanta n'était pas un son spécifique, ce qui faisait justement qu'il était terrible ! C'était une musique variée et honnête à la fois ! Ça m'a vraiment influencé. En venant dans le sud, j'ai appris quelque chose sur le bounce . J'ai appris à jouer de la musique avec un peu plus de soul . J'ai appris énormément sur le mean muggin [genre de grimace intimidante popularisée par les artistes du sud] et balancer des coudes en club. J'ai appris à alourdir ma basse, à jouer des double-charleys. J'ai appris sur cette guitare wah-wah soulful. Il y avait tellement à apprendre dans la musique d'Atlanta.

A : L'une de tes premières apparitions a été sur l'album The Cookbook de Missy Elliott. Comment ça s'est passé ?

W : En fait, mon cousin a filé ma fameuse démo à un de ses amis du nom de St. Nick. C'était un producteur qui bossait pour So So Def à l'époque. Il l'a écouté et a adoré. Peu de temps après, il m'a appelé pour venir au studio et lui jouer d'autres morceaux. Après cette session, il m'a officiellement pris sous son aile. St. Nick m'a appris comment être un producteur moderne. Mon boulot pour l'album de Missy a été fait sous sa tutelle, que ce soit l'enregistrement des instruments, des voix, et tout ce qui concerne l'ingénierie sonore. C'était pour la chanson "Time and Time Again" avec St. Nick. C'est la première fois que j'ai été crédité.

1 | 2 | 3 |