Interview Alchemist & Just Blaze

Avant de se clasher amicalement à coup d'instrumentaux le temps d'un concert parisien, les deux producteurs sont revenus pour nous sur les enjeux du sampling et quatre rappeurs avec lesquels ils ont tous deux collaboré.

21/07/2011 | Propos recueillis par Raphaël | English version

Interview : Alchemist & Just Blaze

Rencontrer deux producteurs qui ont marqué la production rap des années 2000 est un grand moment. Surtout quand ces deux magiciens s'appellent Just Blaze et Alchemist. Une vingtaine de minutes à discuter avec eux sur le sampling et les rappeurs pour qui ils ont travaillé s'avère aussi frustrante qu'intéressante : on sait qu'on va en ressortir avec un paquet d'anecdotes, même si on aurait aimé en avoir plus.
Les deux compères avaient fait le déplacement à Paris pour un Soundclash au Rex Club mercredi 25 mai, qu'on vous avait brièvement annoncé. Quelques heures avant, ils se sont prêtés à l'exercice de l'interview dans les studios de Skyrock. D'abord avec Cut Killer, qui leur consacrait une spéciale Bumrush, où il fut question de leur rôle de DJ et de la tendance à l'electro-rap. Puis ce fut notre tour, après que Just eut le temps de faire écouter à Alc un instrumental phénoménal et épique pour Rick Ross. En dépit d'une fatigue qui se lisait sur leur visage, les deux ont été fidèles à eux-mêmes : un Just Blaze bavard et un Alchemist chambreur.

Big Punisher

Alchemist : Big Pun était un vrai personnage. Il avait ces vêtements spécialement taillés sur-mesures pour lui. Ce qu'il portait était unique. Il avait ces Nike vertes qu'il mariait avec un pantalon en cuir vert. Tout chez lui était exagéré. Et au-delà du fait qu'il était vraiment cool, c'était un vrai spectacle vivant, un comédien 24 heures sur 24.

Just Blaze : C'est clair. Il y a des gens vraiment bons dans ce business, et il était sans aucun doute l'une des premières personnes sympa que j'ai rencontré. Et je ne dis pas ça parce qu'il est mort. Je ne veux pas entrer dans toute l'histoire, mais la première nuit où on s'est rencontré, je suis sorti de chez lui avec 20.000 dollars d'équipement. C'est comme ça que j'ai pu démarrer mon premier home studio, et il en a été l'un des principaux facteurs. Lorsqu'on est rencontré, on a parlé de choses et d'autres, il avait pas mal de trucs dans son appart', et je lui ai en quelque sorte donné des conseils pour démarrer son propre home studio. En retour il a dit : "Prend ce que tu veux." J'ai fait : "Quoi ?""Oui, vas-y, prend ce que tu veux !" Je suis sorti de là avec tout ce que je pouvais prendre dans mes bras en une seule fois. Nous avions toujours eu une bonne relation suite à ça, parce que j'étais un mec tout nouveau qui aimait sa musique, et lui essayait à ce moment-là d'amener sa carrière au niveau supérieur. On était à un niveau totalement différent. On a eu une courte mais excellente relation.

Big Punisher - Mama (2000, prod. Alchemist)

Big Punisher - Wrong Ones (2000, prod. Just Blaze)

Prodigy

Alc : L'enregistrement de cet album était terrible. Je ne me rappelle pas exactement le jour où Just est arrivé avec "Diamond", mais je me rappelle parfaitement que quelque chose était arrivé à Just, avec sa voiture ou un truc comme ça. Quelque chose était arrivé. Je m'en rappelle parce qu'il a ramené trois beats au studio, et a dit un truc du genre "J'ai fait ces trois là pour me sentir mieux." Et c'était trois beats de folie. Bars & Hooks ont fini par utiliser l'un d'eux plus tard. Tu te souviens ?

Just : Oui oui, je m'en rappelle !

Alc : Je me souviens de ça parce que Just et moi sommes arrivés à New York à la même époque. Par pur hasard, on vivait pas très loin l'un de l'autre, en centre ville.

Just : Ça m'a fait halluciner. Ni l'un ni l'autre le savions. On vivait pratiquement sur le trottoir d'en face !

Alc : On s'en est rendu compte bien plus longtemps après ! On commençait à se faire un nom au même moment, et on respectait nos tafs respectifs. Je me rappelle de certains jours où Just me faisais m'asseoir et me donnait des conseils sur le business, déjà très tôt. Il était beaucoup mieux informé que moi sur ce sujet. Ça me sidérait.

Just : J'ai eu la chance d'avoir des personnes dans mon entourage qui me gardaient concentré sur le côté business. Parce que c'est facile de passer à côté de ça en ne faisant que de la musique et en oubliant certains aspects essentiels. J'étais vraiment chanceux d'avoir ça très tôt.

Alc : C'est à cette période que Just commençait à se lier avec Jay et le ROC. Mais il aurait tout aussi bien pu finir avec le Mobb comme moi. C'était écrit qu'il devait se connecter avec ce camp là.

Just : Ouais, parce qu'en fait j'étais vraiment connecté avec Prodigy un moment. Pee venait souvent où je créchais. C'était même avant que toi tu emménages dans le coin. Je crois que tu vivais sur…

Alc : Bleecker Street, dans le Village [Greenwich Village, ndlr] .

Just : Voilà, tu vivais dans ce quartier. Et donc Pee venait à mon appart', je lui montrais comment produire des beats. Je lui apprenais comment produire, parce que jusqu'alors, son approche était plutôt "Havoc produit, et j'ai juste à faire ce que je sais faire." Il voulait explorer le rôle de producteur, donc je le conseillais chaque fois qu'il venait chez moi, on préparait le dîner, écoutait de la musique et tout. Et comme Alc l'a dit, il a fini par trainer avec Mobb Deep, et moi avec Jay. Mais ça n'a rien vraiment changé, parce que Alc et moi sommes restés très potes, Pee et moi on était cool, même si Jay et Pee ont eu leur beef. Il y a eu plein de paramètres complexes dans cette histoire.

Abcdr Du Son : Donc toute cette embrouille n'a jamais mis votre amitié en péril ?

Alc : Non, jamais. On dépasse cette connerie en tant que producteurs. J'ai presque envie de dire qu'on est plus mature. Un peu comme si leurs embrouilles étaient des bagarres de cours de récré. [Just rit] On est au-dessus de tout ça, cette négativité et ces beefs. D'ailleurs si tu remarques, la plupart des producteurs se respecte. C'est plutôt rare les embrouilles entre producteurs. On se respecte mutuellement pour notre travail.

A : C'est un état d'esprit différent.

Alc : Ouais ! C'est plus du style, quoi qu'il arrive, on va utiliser les rappeurs pour se mesurer. Genre : "Occupe toi de lui, moi de l'autre, on va les laisser se clasher, et juste produire des beats pour ça." En fait on s'en fout, c'est juste de l'amusement, tu vois ? C'est pas si sérieux que ça. En tout cas je prends pas ça au sérieux, jamais.

Prodigy - Diamond (2001, prod. Just Blaze)

Prodigy - Keep It Thoro (2001, prod. Alchemist)

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