Interview Hamé-Ekoué : autour de De l'encre

Quinze années dans le rap, une discographie chargée de trois volets et trois albums et une nouvelle remise en cause. Hamé et Ekoué ont écrit et réalisé De l'encre, une fiction de quatre vingt-dix minutes autour de quelques prismes de l'univers du rap. Éclairages et mises en perspective.

17/06/2011 | Propos recueillis par Nicobbl avec Faux-contact | Photos : Philippe Mazzoni / Canal+

Interview : Hamé-Ekoué : autour de De l'encre

Abcdr Du Son : Vous avez écrit le scénario et géré la mise en scène d'un projet cinématographique intitulé De l'encre : comment avez-vous eu cette opportunité ?

Hamé : Tout est parti d'une rencontre, en 2008, avec Bruno Gaccio. Au départ, on s'est vu pour un premier film qui avait failli être produit par Canal, mais qui au dernier moment est resté dans les cartons. L'année suivante, il nous a rappelé et il nous a fait part de sa volonté de produire quelque chose autour de l'univers du rap. Il nous a demandé de lui faire une proposition. Pendant quelques mois on y a réfléchi et les idées nous sont venus progressivement. Le ghostwriting, ce personnage féminin d'environ 25 ans… A l'automne, on a remis à Canal un synopsis un peu développé. On a eu une réponse positive en mars.

Ekoué : Tous les ans Canal fait un appel à scénario. Ils ont reçu plus de 650 propositions de projets sur différents thèmes. Au final, c'est notre projet qui a terminé en tête et a été retenu. Il faut savoir que l'organisation chez Canal est très collégiale et rigoureuse, tu passes par un comité de lecture, l'aval d'un directeur exécutif. On a été logé à la même enseigne que tout le monde, on n'a eu aucun passe-droit.

H : Depuis quelques années, on avait l'envie de concrétiser un projet audiovisuel. On avait même fait quelques essais avec MK2, plutôt pour des projets de documentaire. Ces projets avaient été avortés même si on avait eu des discussions sérieuses et concrètes. C'est la première fois qu'on planche à deux sur une fiction en long-métrage avec un partenaire sérieux et un producteur incontournable. Le projet devait convaincre et répondre à des qualités scénaristiques et dramaturgies, avec des enjeux originaux. C'est la seule case du paysage audiovisuel français qui revendique cette volonté d'expérimenter de la fiction un peu décalée.
A partir du moment où Canal nous a donné son accord, un vrai frisson nous a parcouru. On a eu la sensation de mettre quinze ans de notre existence et tout notre parcours sur la table. C'est La Rumeur qu'on mettait en jeu. Si on avait fait une bouse innommable, ça se serait retourné contre nous. On est passé par un paquet de péripéties.

A : Comment est-ce que vous avez fonctionné tous les deux au niveau de l'écriture ?

E : On a fonctionné exactement comme on peut le faire pour un morceau en duo, type "L'ombre sur la mesure". Chaque duo avec Hamé reste un enjeu. Quand on écrit ensemble, on a tendance à définir et à faire murir un thème, on attend de trouver une méthode et une bonne corrélation pour faire des gros titres. C'est ce qui c'est passé sur "Non sous-titré", "L'ombre sur la mesure" ou "Ils nous aiment comme le feu". Ce sont deux imaginaires différents, deux gouailles distinctes qui se confondent.
Sur ce projet, on est parti sur le même registre avec une difficulté supplémentaire. Là, il s'agissait d'écrire vite et beaucoup. Le tout avec une méthode efficace. Il nous a fallu plusieurs mois pour trouver cette méthode et ensuite tout est allé très vite.

"On a eu la sensation de mettre quinze ans de notre existence et tout notre parcours sur la table."

A : Vous avez chacun un parcours universitaire différent. Hamé, tu es diplômé en études cinématographiques à Paris I, et tu es passé ensuite par la Tisch School of the Arts de New-York, Ekoué tu as pris une autre voie. Compte tenu de cet état de fait, comment est-ce que vous avez fonctionné ?

E : A un moment, si tu veux faire autre chose que du rap, il faut que tu te formes. La capacité de synthèse, l'écriture, c'est le travail universitaire. Cette partie là, c'était dix pour cent du travail. Le reste c'était La Rumeur.

H : La Rumeur c'est la maison mère, là où tout converge. Pendant une année, en 2007-2008 on s'est chacun exilé. C'était un peu la fin d'un cycle et le début d'un nouveau. On venait de faire le concert des dix ans au Trabendo et on a senti chacun le besoin de se confronter à d'autres codes. Ekoué a repris ses études, à Sciences Po', moi je suis parti à New-York. Cette année passée, on a mis en commun nos idées. Pour ce qui est de l'écriture du scénario, les choses se font faites assez naturellement. On a découvert pendant l'écriture et surtout pendant le tournage l'importance du background de La Rumeur.
J'ai abordé ce tournage en me disant que j'allais appliquer ce que j'avais appris dans mes études. On a été dans un rythme extrêmement intensif pour ce projet. On a tout tourné en moins de trois semaines. On a retrouvé ce qu'on avait appris dans le rap : faire bien, vite et avec peu. On a compris au bout de deux-trois jours comment fonctionnait un tournage, avec trente personnes autour de toi. On a compris qu'il fallait faire confiance à La Rumeur et à nos quinze ans de background. La direction d'acteurs, le cadrage, la mise en scène, on a fait autant que possible du one shot.

E : Tu noteras que les détails de mise en scène sont toujours extrêmement minimalistes. On construit autour du minimum. On avait vraiment envie que les acteurs puissent disposer du confort suffisant pour débiter leurs textes en faisant du bon jeu. Mais à chaque scène on a eu besoin d'avoir un détail de mise en scène très fort. On a voulu une approche laissant la place au jeu mais aussi un aspect très réaliste. C'est à l'image de La Rumeur. On a une approche de la musique et de l'enregistrement qui a toujours été rythmée par ça. On n'a jamais fait dans le spectaculaire, dans les gimmicks.
Pour faire un autre parallèle, cette expérience me rappelle le premier volet de La Rumeur. Ce premier volet on l'avait enregistré en deux jours, dans une certaine urgence, et ce disque là, il a conditionné tout le reste. Pour ce projet, on avait des envies et des exigences mais on ne savait pas vraiment où on allait.
On a écrit le scénario avec des gens en tête, des acteurs qu'on pressentait déjà pour chacun des rôles. Il faut savoir qu'on les connaissait déjà tous bien avant de débuter ce projet. Reda Kateb on le connait depuis des années, même chose pour Slimane Dazi ou Béatrice Dalle. Slimane par exemple c'est un pote du quartier et son petit frère était notre ancien éditeur.

H: Dès l'automne 2009, quand on a déposé le premier synopsis, le casting actuel était déjà défini. On a écrit à partir de ce qu'on savait de chacun et des rapports qu'on pouvait avoir. Dès le départ, on avait des visages en tête, sauf peut-être pour Malik [Malik Issolah qui joue Pat, D.A. de maison de disque, NDLR] et pour Thierry De Meyrand [PDG de la maison de disque Remake , joué par Frédéric Pellegeay, NDLR].

1 | 2 |