Interview Arm (Psykick Lyrikah)

"Je sais quelle langue je parle", c'est ce qu'assure Arm sur le dernier album de Psykick Lyrikah. Rencontre avec celui qui est le noyau de ce groupe protéiforme à l'idiome fin, rare et parfois sibyllin.

14/06/2011 | Propos recueillis par zo. avec Julien | Photographies (p. 2, 3, 4) : Ricardo Barquín Molero

Interview : Arm (Psykick Lyrikah)

Abcdr du Son : Derrière moi, ton dernier album, a été mixé par Reptile. Peux-tu revenir sur ce choix ?

Arm : On pensait déjà à lui pendant l'enregistrement de Vu d'ici . Mais bon, on n'avait pas trop le temps à ce moment-là, alors on a pris le parti de tout faire à Rennes, c'était plus pratique. Et puis on ne l'avait pas encore contacté. Pour Derrière moi , on y a de nouveau pensé, mais à vrai dire, c'est surtout Olivier Mellano qui m'a remis un coup de pression, en me rappelant bien que pour cet album, il faudrait absolument le contacter. Il disait que c'était le moment où ça valait le plus le coup. Et lui comme moi, on connaissait certains albums qu'avait mixés Reptile, donc je l'ai appelé. Il ne connaissait pas ce que je faisais. Alors je lui ai envoyé les albums précédents, on s'est rappelés, on a discuté, et on s'est rencontrés pour mixer Derrière moi.

A : Pourquoi lui ?

Arm : Je ne vais pas te faire le truc habituel du rap français qu'on écoute peu, mais je n'ai pas beaucoup de rap français dans ma CDthèque. Et il se trouve qu'il y a la majorité des disques de rap français que j'ai qui sont mixés par lui. Je pense à Flynt, à La Canaille, à Casey, à Authentik de NTM. Puis il a mixé du rock aussi. Donc je savais qu'il avait la double casquette, que l'énergie un peu chargée ça ne lui ferait pas peur, même si sur cet album-là, il n'y a pas de guitare.

A : Le travail ensemble, ça se passait comment ? Tu lui donnais des indications ou au contraire, il avait carte blanche ?

Arm : Honnêtement, il a commencé à bosser sur un morceau, et quand j'ai entendu le truc, il n'y avait pas grand-chose à redire. Quand tout est équilibré… Je ne suis pas Stanley Kubrick ! Si tout roule, tout est bien, que la voix est là et que le truc est patate... Bref, si au final il n'y a pas de soucis, je n'ai pas à en faire des tonnes. Les seuls trucs après, c'est de l'ordre du réglage : une caisse claire par-ci, un back par-là, une grosse caisse. C'est du détail
En fait, il arrivait en milieu de journée, et il s'enfermait [Sourire]. A partir du moment où il arrive, il ne décroche pas de son poste de travail jusqu'à deux/trois heures du matin. Il mixait deux morceaux par jour. Le but était d'aller vite. Puis il me faisait faire une écoute quand c'était bien avancé. Super simple en fait.

A : Et le fait d'avoir déjà pensé à lui lors de Vu d'ici mais de travailler avec "seulement" maintenant, tu n'as pas eu de regrets ?

Arm : Non, je ne pense pas parce que Vu d'ici n'était pas l'album qui s'y prêtait. Il était plus intimiste. Il y avait encore des samples sur ce disque, il était fabriqué avec des sources de son un peu crado. Et je crois que la personne qui a mixé Vu d'ici était la bonne personne. C'est un jeune artiste qui s'appelle Thomas Poli, qui commence à faire de la réalisation, mais qui est surtout musicien à la base. Il fait partie d'un groupe de Pop rennais qui s'appelle Montgomery. Il était sur la dernière tournée de Dominique A, il va participer au prochain album. Il est en train de travailler aussi avec Miossec, il connaît Olivier [Mellano, NDLR]. Il élargit sa palette artistique. Et je pense vraiment que c'était la bonne personne. Chaque disque a vraiment une identité sonore du coup !

"Qu’est ce qu’il passe quand tu te retrouves seul face à toi-même ? Tu flippes. Les gens flippent. Chacun à sa manière. Il y en a qui fument des gros bédos, il y en a qui regardent la télé jusqu’à trois heures du matin, il y en a aussi qui arrivent à mettre leur cerveau en veille facilement. Nous on a la musique, c’est cool."

A : Dans ce travail de mixage et de production, est-ce qu'il y a un échange autour du texte, des intentions de mixage qui vont de pair avec ce que tu écris ?

Arm : Alors je t'avoue qu'avec des textes comme les miens, c'est toujours assez délicat de les aborder quand un technicien mixe le truc. Puis au départ, quand il ne te connaît pas bien, il te regarde un peu genre "oulha, il a un problème lui" [Sourire]. Mais Reptile, par exemple, a très vite vu que c'était super détendu, qu'il y avait un décalage entre les personnes, ce qui se racontait dans les textes et ce qui se vit dans le quotidien. C'est au bout de quelques jours qu'il a abordé le sujet, parce qu'il écoutait les morceaux en rentrant chez lui le soir dans sa caisse pour savoir comment ça sonnait. Et une fois, il m'a lâché que les morceaux étaient super tristes. Moi je ne les entendais pas comme ça. Alors on en a discuté un peu. Mais de façon générale, on parlait plus de la couleur des textes dans l'ensemble, on ne s'attardait pas des heures sur des phrases. On s'est marrés par exemple quand on a découvert qu'il y avait le mot flamme dans tous les morceaux.

A : Justement, quelque chose qui était très flagrant sur Vu d'ici, et qui se ressent encore dans cet album, c'est que tu utilises beaucoup les éléments dans tes textes : le feu, les vagues, le vent, l'orage, etc.

Arm : Ça, je ne sais pas trop. En fait, j'ai souvent eu peur d'être trop ancré dans un quotidien. Ça dépend aussi de la façon dont tu commences à écrire. Quand tu commences à écrire, souvent tu te mets sur des rails qui vont t'amener vers des bases. De là va découler autre chose forcément, mais les premiers trucs que tu écris sont super importants. Dès le début, j'ai senti que je n'étais pas forcément super fort en punchlines ni en vannes. Même dans la vie de tous les jours d'ailleurs. Du coup, dès que je faisais des références à un truc très actuel ou concret, je me disais que ça allait me faire chier de le ré-entendre dans 10 ans. J'aime beaucoup écouter ça chez d'autres personnes qui le font bien, mais moi, ce n'est pas mon truc. Et c'est sûrement aussi lié au parcours, aux gens que tu rencontres, aux musiciens avec lesquels tu es amené à travailler, échanger. Bref, assez vite, ce sont donc des choses plus viscérales qui sont venues, de l'ordre du ressenti. Peut-être que ça a parfois un côté un peu sentencieux, ce qui peut me faire chier, mais après c'est difficile de parler d'autres choses quand tu touches à des trucs symboliques.

A : Et le côté nocturne ?

Arm : Ça je pense qu'à la base, c'est aussi quelque chose qui va de pair avec le moment où tu commences, quand tu es jeune, tout simplement. Les choses s'expliquent à la base tu sais. Après ça se développe autrement. Mais quand tu es jeune et que tu commences à faire de la musique avec tes potes, tu fais ça quand ? La nuit. Donc tu retrouves tes potes la nuit, tu fais du son la nuit, tu commences à vivre la nuit, et quand tu ne bosses pas, ça va vite.
Et puis la nuit, c'est aussi le moment où les choses s'arrêtent. Qu'est ce qu'il passe quand tu te retrouves seul face à toi-même ? Tu flippes. Les gens flippent. Chacun à sa manière. Il y en a qui fument des gros bédos, il y en a qui regardent la télé jusqu'à trois heures du matin, il y en a aussi qui arrivent à mettre leur cerveau en veille facilement. Nous on a la musique, c'est cool. Vous vous écrivez sur des sites, des blogs. Tout ça, ça permet de canaliser les choses. Puis après tu apprends… Au départ je voyais plus la nuit comme un élément, quelque chose qui te prend dans ses bras. Puis, petit à petit, ça s'est transformé. Aujourd'hui, je dois bien reconnaître que je n'ai plus le même rythme de vie qu'à l'époque de Des Lumières Sous la Pluie, par exemple. Mais la nuit, c'est le négatif des choses. C'est comme le rap. Dans le rap, tu te découvres des choses que tu n'es pas tous les jours. C'est le côté obscur. La nuit, c'est pareil. Et c'est un truc qui fait fantasmer tout le monde, dans la musique, le cinéma… La nuit nous appartient [Sourire].

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