Interview Eska Crew

De retour d'un concert en Suisse, Mourad s'arrête à Lyon quelques heures, avant de repartir pour St-Etienne. Au moment de la sortie du deuxième maxi d'Eska Crew, il prend le temps de répondre à quelques questions concernant le groupe et sa place dans le rap français.

15/12/2002 | Propos recueillis par Aspeum

Interview : Eska CrewAbcdr du son : Qui sont les membres d'Eska Crew ?

Mourad : Eska Crew, c'est moi, en tant que MC, et Dj Wong ; j'ai deux backers Khenzo et Zeca. Je travaille avec plusieurs concepteurs musicaux différents, donc, il n'y en a pas d'attitré, mais Defré Baccara et H-Kidam reviennent souvent. Il y a aussi des graffeurs.

A : Signification d'Eska Crew ?

M : Eska, c'est la phonétique des initiales de Sans Koncession. Crew, c'est pour toute l'équipe qui nous entoure.

A : Tu ne rappes plus sous un pseudonyme...

M : Pendant longtemps, j'ai avancé avec un pseudonyme. Mais vu qu'on veut que notre rap soit humain, j'ai choisi mon vrai prénom, Mourad, et je le garde.

A : Tu es très peu mis en avant comparativement à l'entité Eska Crew...

M : On part du principe que, vu le travail que chacun d'entre nous fournit, tout le monde est au même niveau. Maintenant, c'est moi qui répond aux interviews et qu'on va voir en photo mais chacun travaille autant, donc, pourquoi est-ce que je serais plus mis en avant, en me citant constamment, alors que je le suis déjà par l'image ?

A : Tu regrettes d'être le porte-parole du groupe ?

M : Non. Pour toutes les parties du travail, je suis toujours là. Pour le mixage, pour les scratchs. J'assume le fait d'être un peu mis en avant, ça ne me dérange pas du tout.

A : Tu avais posé sur "L'armée du ruban rouge" : tu en as gardé quels contacts ?

M : Il faut savoir que L'armée du ruban rouge, c'était un collectif qui était composé de personnes qui ne se connaissaient pas. Donc, en dehors de ça, il n'y avait rien qui nous rapprochait spécialement. Je n'en ai pas plus de souvenirs ou de contacts qu'avec des personnes que j'ai fréquentées par ailleurs.

A : Quel a été l'impact de la mixtape MIB sur votre groupe ?

M : Je ne sais pas. J'ai lu deux lignes dans une chronique d'un magazine qui disait qu'on était à l'origine du projet, "qui avait tourné sur énormément de cassettes". "Enormément", je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Donc, je pense que c'est à partir du premier maxi qu'on a posé notre nom.

A : Tu portes quel jugement sur votre premier maxi, justement ?

M : On pouvait mieux faire, mais dans le concept du maxi en lui-même et dans le travail qu'on a fourni pour mon premier projet solo, j'en suis satisfait. Ca nous a permis d'apprendre beaucoup de choses, notamment vis-à-vis du studio. Je suis content, je ne regrette rien du tout.

A : A la sortie de ce maxi, j'avais trouvé ton flow peu intelligible : tu as tenu compte de ce type de réflexion qu'on a pu te faire ?

M : Ce que tout le monde trouvait brouillon au niveau du flow provenait surtout du fait que j'écrivais beaucoup et qu'il y avait beaucoup d'enchaînements. Parce que je suis sûr que l'articulation était là. Après, il y a énormément de termes de ma langue natale, le berbère, que j'incruste en plein milieu. Et je sais qu'il y a plein de gens qui sont perdus par rapport à ça, même à cause d'un mot. Donc, pour ceux qui croyaient ne pas comprendre, je les rassure : ce n'était pas du français [rire]. C'est une langue peu connue et qui n'a pas une sonorité reconnaissable, mais une sonorité plate, comme la langue française, donc ça aussi ça faussait la compréhension. Après, il y avait aussi de vraies critiques au niveau du flow, qui nous ont énormément servi pour travailler. Aujourd'hui, j'écris de façon beaucoup plus dégagée, donc plus compréhensible.

A : Comment avez-vous accueilli les critiques concernant le premier maxi ?

M : Très bien, même les plus négatives. Si on n'est pas capable d'écouter les critiques, c'est qu'on estime ne rien avoir à apprendre. Nous, les critiques nous aident.

A : Tu as l'impression qu'il a été accueilli comment le premier maxi ?

M : Dans un sens, il a été accueilli positivement, puisqu''Hip hop circus' était décalé de ce qui se faisait. Et tout ce qui change de la tendance attire un peu. Mais d'un autre côté, je craignais qu'on nous colle une étiquette, et c'est que je constate avec les retours du deuxième maxi. 'Hip hop circus' était original, mais dans son concept à lui. A chaque titre son influence. Tous nos titres sont différents, rien que part l'instru. Après, le thème suit car une instru a une vie, une logique propre.

A : Après le maxi, il n'y a pas eu beaucoup d'apparitions d'Eska Crew sur des mixtapes ou des compils...

M : Il y a eu des propositions, mais qui n'ont pas abouti. En plus, on était parti pour la préparation d'un album, donc, on n'était pas hyper disponible.

A : Il était aussi question de sortir un EP : pourquoi se contenter de nouveau d'un maxi ?

M : On avance au jour le jour, parce qu'on est indépendant. On ne voulait pas sortir un EP à 2.000 exemplaires. Mais comme ça ne suivait pas forcément financièrement, on a simplement sorti un maxi vinyl.

A : Aujourd'hui, beaucoup d'indépendants estiment qu'il est quasiment impossible de rentabiliser un maxi : qu'en est-il pour le premier ?

M : Ce premier maxi a surtout été donné. On n'a pas pu gérer la distribution correctement, on n'a pas fait de suivi, parce qu'on n'avait pas l'équipe pour le faire. On espère pouvoir le faire pour le deuxième. On sait que le premier a tourné, parce qu'on a eu des retours, et qu'on sait que de bons rappeurs parisiens en ont entendu parler. Financièrement, on sait que ça ne remboursera rien, pareil pour le deuxième maxi. On construit, donc, ça nous reviendra bien tôt ou tard.

A : Si les ventes de rap s'écroulent, vous arrêtez ?

M : Non, au contraire : enfin on parlera de nous. [sourire]

A : Même si le public rap en vient à se réduire à mille personnes ?

M : C'est notre public aujourd'hui, donc tant mieux, on sera les plus connus [rire]. Sérieusement, je pense que c'est ce qui va arriver. Il restera toujours environ 80.000 personnes susceptibles d'acheter des produits de qualité. Ca reste honnête, à notre échelle [sourire]. Moi, je souhaite que le rap s'effondre. C'est ce qui est arrivé au rock. Si le public se résume à un public de connaisseurs, ça sera plus légitime pour des groupes comme nous.

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