Interview Sadik Asken

Sadik Asken est un vrai Rubik’s cube. A traîner ses guêtres de Paris à Marseille, il a cumulé depuis quinze ans les identités, les collaborations plus ou moins abouties, et les casquettes. Rappeur, producteur, manager, Asken reste une figure singulière de l’univers du rap. Sa maigreur apparente ne l'empêche pas de peser. Rencontre où il est question de blagues Carambar, d’obscurité, du Côté Obscur, et de professionnalisation dans le bordel marseillais.

06/05/2011 | Propos recueillis par LMR

Interview : Sadik Asken

Abcdr Du Son : Pour ceux qui ne connaissent pas le spécimen, tu peux te lancer dans un petit récit ?

S : Sadik Asken, j’ai commencé le rap en 96, j’ai fait des mixtapes, des compils, tout un tas de conneries. Après j’ai jugé bon de me mettre à la production, de changer de nom, de m’appeler Tony Danza, de faire du beat et de me mettre à la réalisation artistique pour des rappeurs. Puis j’ai travaillé avec Néochrome, par la suite j’ai monté mon propre label qui s’appelle Frenchkick. A l’heure actuelle, je suis entre Marseille et Paris. J’ai ouvert un studio à Marseille parce que je pense qu’ici il y a vraiment un vivier de rappeurs et pas assez de gens pour les mettre en avant. Je travaille là-dessus à l’heure actuelle. Voilà pour les grandes lignes.

A : Tu es originaire de Marseille, tu as commencé ici ?

S : On avait un crew avec les Psy4delaRime et Nouveaux Philosophes qui s’appelait la Crèche. Après, j’ai fait beaucoup de musique à Paris donc je faisais des allers-retours. Au fur et à mesure des choses, les personnes s’écartent les unes des autres et vont dans différentes directions. 

A : Donc à cette époque tu es souvent à Paris. C’est la période du maxi avec les X-Men ou du morceau avec Oxmo, "Sans Pourquoi ni Parce que". 

S : J’ai fait "One Time" avec les X-Men, en 2000 ou 2001. On avait fait beaucoup de mixtapes, des mixes sur cassettes, je dois être celui qui en a le plus fait de France. Au moins 200 mixtapes avec des morceaux différents à chaque fois. On avait fait deux mixtapes avec mon groupe de l’époque qui s’appelait A.N.P.E pour "A Ne Pas Emmerder".

A : La célèbre double mixtape A.N.P.E. Il n'y a jamais eu d’album ?

S : Non on a jamais fait l’album, y a eu A.N.P.E Airlines, un street album que j’avais sorti vite fait avec les maquettes des morceaux que je voulais mettre en avant. Après j’avais sorti un autre street-album qui s’appelle Classik.

A : Le bien nommé. Avec le titre fou "Tous les jours les flics au cul"...

S- Ouais exactement, mon délire personnel, alors que je déteste les sonorités du Sud, et je sais pas un jour je me suis levé, j’ai fait ça.

A : Ça sonnait vraiment "dirty south français" avant l’heure.

S : C’est super bizarre, c’est un délire, c’est vraiment un délire. J’ai toujours aimé faire de la musique par instinct, je trouve ça plus intéressant. 

A : C’est fini le rap pour toi aujourd’hui ?

S : Je préfère faire de la prod' et diriger des petits, même s’il m’arrive de faire des morceaux parfois, parce que j’aime ça. Mais j’ai envie de faire un truc, j’ai juste le titre de l’album, ça s’appellera Homosexuel Non-Pratiquant. [rires] C’est une réalité dans ce business quoi...

A : Explique nous ça...

S : J’ai des potes homos et je trouve qu’ils ont une certaine culture.

A : Pourquoi avoir changer de blaze, être passé de Sadik Asken à Tony Danza ?

S : Grâce à ce truc, je peux rentrer dans différents personnages, je pourrai faire de la house et m’appeler Al Bundy.

A : Comment tu travailles avec les rappeurs pour lesquels tu produis ?

S : J’ai appris à leur créer des personnages quelque part. Selon les artistes, trouver les sonorités qui leur conviennent le mieux. Pour moi, les artistes sont comme des diamants bruts. Il faut qu’ils soient beaux, propres et qu’ils rentrent dans un univers.

A : Justement, chez Néochrome, on a l’impression que chaque artiste est vraiment dans un personnage…

S : Par rapport à leur univers j’essaie de grossir les traits, il faut aller à fond dans leur délire de personnages. Si tu le fais pas "vulgairement", les gens ne vont pas le capter réellement, les artistes aiment ça aussi. Je suis partisan du fait qu’aucun rappeur ne sait pertinemment ce qui lui convient. Tu les vois choisir des beats qu’ils aiment mais qui ne leur vont pas. C’est pour ça qu’il faut une oreille extérieure au bordel pour faire leur choix artistique. Ceux qui ont compris ça sont souvent ceux qui ont le plus de succès. Il y a trop de rappeurs qui prennent des beats qui sont trop précis pour eux ou qui ne collent pas ne serait-ce qu’à la sonorité de leur voix. En France on ne fait pas attention à ça.

"Tu sais, mettre les rappeurs avec des canapés en cuir, des plasmas et des Playstation 3, ça permet juste de niquer des carrières."

A : Tu as une formation musicale, t’as appris le solfège ?

S : Non pas du tout, moi je joue avec deux doigts sur mon clavier. Je sample beaucoup, j’ai une conception "new-yorkaise" où tu prends des boucles. Si je pouvais prendre des boucles de rythmiques, je le ferais.

A : C’est possible non ?

S : Ouais mais il y a des dynamiques dans les breakbeats que je trouve dérangeantes. Je préfère mettre des caisses moi-même et construire mes trucs. Après le souci c’est qu’il y a beaucoup de producteurs qui jouent, mais je trouve ça tellement flingué que bon... Si je savais jouer du piano, honnêtement, je ferais de la house. Je ne me casserais pas les couilles à faire du rap qui finit gratuitement sur Internet.

A : Tu as un projet qui s’appelle Bordel Marseillais

S : Je suis vraiment amoureux de cette ville parce qu’il y a vraiment des talents inconnus ici. J’ai proposé à Hassani et L’adjoint, qui sont deux supers bons gars, de fournir les beats et qu’ils m’enregistrent tous les rappeurs marseillais. Je ne voulais pas faire de sélection de base. Et ça a permis de faire quelque chose. Parce que quand tu regardes les trucs qui sortent sur Marseille, c’est des "monoéquipes". C’est cloisonné par équipe, alors que Marseille, c’est un village et tout le monde se connaît. La vraie compétition c’est de mettre des gars qui ne sont pas de ton équipe pour mettre la pression à ton équipe. Et ici, on s’endort à cause de ça. Ils sont dans leur confort, ils pensent s’épanouir dans leur équipe et oublient de regarder les bons des autres équipes et de se confronter à eux. C’est en tout cas dans cette optique là que j’avais fait ça. On prépare le volume II avec d’autres artistes.

A : Tu veux exporter le concept à d’autres villes ?

S : Ouais. Mais c’est compliqué. Il faut trouver les gens qui conviennent dans chaque endroit, des équipes qui ont envie de travailler, des gens sérieux. Ici, c’est compliqué, il n'y a pas ce côté professionnel. Ici, ce n’est pas pareil que dans d’autres pays, où les gens savent que c’est un taf et qu’il faut avoir une certaine ligne directrice, même si il n’y a pas d’oseille. Ici, les jeunes rappent parce qu’ils se sont levés un matin et avaient envie de rapper. Ils ne sont pas conscients de tout ce qu’il y a autour. Par exemple à Marseille, il y a 230 000 rappeurs mais il n'y a pas de manager. T’as plein de beatmakers mais pas vraiment d’ingé son.

A : T’as un studio ici à Marseille ?

S : Oui, du moins un cagibi, un petit truc, un home-studio, on fait du rap. Tu sais, mettre les rappeurs avec des canapés en cuir, des plasmas et des Playstation 3, ça permet juste de niquer des carrières. Je veux que ce soit vétuste. Pas de confort. Un minimum de places assises, comme ça, y a pas de squatteurs. Une cabine toute petite ou tu transpires vite, comme ça, ils apprennent leur texte par cœur et ils rentrent rapidement. En fait dans le rap, il faut tout penser pour que les rappeurs fassent pas chier. J’ai tout pensé pour qu’ils soient le moins souvent là. C’est malheureux quand même.

A : T’aimes pas du tout les rappeurs ?

S : Je les déteste. Nan, je leur parle mal, c’est pas ça, c’est de la hate/love.

A : Attention parce que moi je vais retranscrire tel quel...

S : Mais retranscris mot à mot, y a pas de souci, c’est "je t’aime moi non plus". Tu juges sur la qualité du produit. Même si je leur fais la misère, si à la fin, quand ils écoutent le morceau, ils remuent la tête, ils aiment ça. Donc ils savent que c’est pour eux que je les martyrise. Là, en ce moment, je travaille avec cinq rappeurs de vingt ans qui sortent de prison. Ça s’appelle Zbatata, des jeunes délinquants qui naviguent entre dehors et les barreaux. Ils ont un talent de dingue et une "véracité". On travaille ça, on peaufine l’album et après je vais sortir d’autres trucs.

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