Interview Hype & Sazamyzy

Ils ont commencé à rapper avec Kohndo, ont enregistré des morceaux avec Casey et ATK, ont écouté les conseils de Booba et s'apprêtent à sortir un projet produit par Madizm et Steve Below. Hype et Sazamyzy, jamais avares en anecdotes, se sont livrés sans détour pour retracer leur parcours et présenter Grand Banditisme Paris.

28/04/2011 | Propos recueillis par Mehdi

Interview : Hype & Sazamyzy

Abcdr du Son : Une bonne partie du public vous a découvert en 2010 avec Braquage en YZ mais il semblerait que vous aviez déjà un parcours relativement chargé. Est-ce qu'on peut revenir dessus ?

Hype : Nous sommes deux rappeurs de Bondy qui nous connaissons depuis l'enfance. On se connaissait bien avant de rapper mais on a toujours écouté cette musique. Et quand c'est comme ça, tu commences très vite à avoir envie de rapper… Saza a eu le déclic bien avant moi.

Sazamyzy : En fait, on traînait souvent à Boulogne et c'est là-bas que j'ai rencontré Kohndo. J'ai aussi beaucoup fréquenté Booba et Mala mais, bizarrement, c'est avec Kohndo que je discutais le plus. J'étais beaucoup plus jeune que lui puisque j'avais 15-16 ans et, au départ, on ne faisait que parler musique. A l'époque, Kohndo était à la fac et il nous voyait en bas de chez lui dès qu'il sortait puisqu'on a très vite noué des liens avec des mecs de là-bas.

H : Il a compris qu'on voulait commencer à rapper et c'est comme s'il avait tout fait pour nous empêcher de nous foutre la honte. Il nous a dit "Les mecs, c'est pas pour tout de suite." Du coup, on y allait de plus en plus souvent et on posait dans sa chambre. Il faut savoir que Kohndo faisait tout dans sa chambre et y enregistrait même des chanteuses.

S : On traînait beaucoup à Boulogne. A l'époque, Booba était très différent de celui qu'on connaît aujourd'hui : tout maigre, un vrai mec de cité ! [Rires].

H : En tout cas, Kohndo nous a vraiment appris les bases et donné des techniques d'écriture. Avant que tu puisses enregistrer un son, il se passait un temps fou ! Il nous a vraiment structuré.

A : Est-ce qu'aujourd'hui Kohndo sait que Hype et Sazamyzy ont sorti Braquage en YZ ?

H : Bien sûr, on l'a eu au téléphone et il nous a même fait un retour. Il nous a dit que, nous connaissant, il n'était pas surpris par ce qu'on faisait et qu'il trouvait le produit bien fait. Je lui ai même demandé ce qu'il dirait si on lui rappelait qu'il nous a appris à rapper. Il m'a répondu qu'il dirait en être fier.

S : Normalement ça ne se dit pas mais je n'ai aucune honte à affirmer que c'est Kohndo qui m'a appris à rapper. Je suis quelqu'un de très fier et c'est dur pour moi de reconnaître ce genre de choses. C'est un peu comme Oxmo : s'il ne lâche pas l'affaire, un jour les gens se rendront compte de son talent.

H : Il ne faut pas se mentir : on était petit, on écoutait Kohndo rapper et on comprenait ce qu'était le flow.

A : Après l'épisode Kohndo, quelle a été l'étape suivante ?

H : On grandissait et on était dans une ambiance où on n'avait plus le temps d'aller chez lui. On était aussi plus débrouillard et on commençait à faire nos propres morceaux. On bossait beaucoup avec Popeye, qui est un ingé son ultra présent dans le rap français, et on commençait aussi nos premières collaborations. On avait fait trois, quatre morceaux avec Stor-K, avec l'Skadrille…

S : On était très présent et on fréquentait tout le rap français. Une fois, j'étais à un concert à Roubaix où il y avait un large panel représentatif du rap français dont IV my people. Ca se déroulait dans un stade de foot et le public jetait des bouteilles. Tu sais pourquoi le concert s'est arrêté ? Je suis monté sur scène avec un cuir Redskins jaune et j'ai insulté tout le public. C'était un stade blindé ! Ça a fini avec une scène envahie par tout le public. Tous les rappeurs sont partis en courant, j'en ai vu plonger dans des voitures… Les rappeurs jouaient tous les mecs de cité mais ils se sont mangés des bouteilles pendant tout le concert. J'avais 16-17 ans et mon manager était Bob de Générations.

"Booba m'a dit "Écoute, tu t'appelles Sam, Sazamyzy ça sonne bien, à partir de maintenant ce sera ton nom de rappeur." "

A : Tu avais déjà un manager à l'époque ? Ça veut dire que tu commençais déjà à bosser sur des projets solo ?

S : J'avais fait un premier album sur lequel il y avait tout le rap français de l'époque.

H : Il y avait Casey, la Mafia Trece, ATK…

S : J'avais beaucoup bossé avec Axis d'ATK qui faisait des sons. Il bossait dans une pièce qui faisait la taille d'une armoire et c'est là-dedans qu'il a sorti toutes les tueries de son groupe. Je devenais fou en voyant ça ! Toujours est-il qu'on a eu des galères et que cet album n'a pas pu sortir pour différentes raisons.

H : De mon côté, j'avais fait un projet avec un pote en 2000. C'était déjà de l'autoprod mais on le faisait sans en avoir conscience. Ensuite, toujours en solo, Sazamyzy a enregistré un autre album au studio La Baleine Bleue. A cette époque là, Saza avait enregistré des morceaux conscients mais assez crossover avec deux, trois morceaux qui bougeaient bien. C'était exactement ce que recherchait Hilary de la Baleine Bleue. Il lui a immédiatement dit "Enregistre l'album et on va le sortir derrière." On commence donc à enregistrer l'album et, d'ailleurs, je devais être présent sur cinq, six morceaux. J'étais tout le temps avec lui en studio. De toute manière, on vivait ensemble donc on passait nos journées à deux.
Parallèlement, on vivait nos vies à côté. Un jour, je vois quatre, cinq puis 10 mecs qui rentrent dans le studio, un air vraiment bizarre. "Messieurs, ne bougez pas." C'était la BRB [NDLR : Brigade de répression du banditisme] de Versailles ! Le studio se trouvait à Gare du Nord, nous on habite à Bondy et eux sont venus de Versailles… Ils ont été obligés de venir nous chercher dans le studio mais il était prévu qu'ils nous fauchent dans la rue plus tôt, heureusement que des mecs marchaient juste devant nous. Ils nous ont donc ramené en garde à vue.
Ensuite, l'affaire de Saza ne se résout pas et il va en prison à Bois d'Arcy tandis que je sors au dépôt. Le pire c'est qu'ils m'ont interdit de parloir comme je me suis fait interpeller avec lui et qu'ils m'ont longtemps laissé dans l'affaire.

A : Ça a duré combien de temps ?

H : Trois ans. Je ne l'ai revu qu'une fois pendant cette période : quand ils nous ont retapissé.

S : On ne sait pas ce qui aurait pu se passer avec cet album en tout cas. Il est toujours en possession d'Hilary d'ailleurs. En tout cas, on a appris que les flics nous écoutaient déjà depuis un an et demi. Ils nous ont même ressorti des trucs qu'on s'était dit pour rigoler ! Une fois en prison, pendant deux ans, quotidiennement, ils me disaient "Tu sors tout de suite si tu balances tes potes. Tant que tu ne donnes pas de noms, on va te tuer." J'ai fait trois prisons en deux ans. En même temps, ma défense était solide puisque j'avais Olivier Metzner [NDLR : célèbre avocat qui est notamment intervenu dans les affaires Kerviel, Bettencourt ou encore Clearstream] comme avocat [Sourire].

H : Quand il était enfermé, le rap ne me disait plus rien du tout. En plus on était jeune, on perdait vraiment de bonnes années. On a toujours bien vécu et ça a été une vraie cassure.

S : De 16 à 20 ans, on a vécu à 480 km/h. Certains ne feront pas en une vie tout ce qu'on a fait pendant ces années : on a voyagé comme c'est pas permis, je rentrais dans toutes les boîtes possibles et imaginables, on a fait des business à l'époque que les mecs font aujourd'hui, on a rencontré tous les mecs du rap… Quand la BRB est venue, ils avaient l'impression d'arrêter Tony Montana [Rires] !

H : C'est vrai. Je n'avais rien à voir dans l'affaire mais, quand je me faisais interroger par les flics, j'ai vu des trucs improbables. Pendant que le mec m'interrogeait, il me regardait en chargeant et déchargeant son gun… D'ailleurs, c'était un 12 juillet. Je vois le mec arriver en costume-cravate et lui demande ce qui se passe. "On est le 12 juillet, ça fait deux ans qu'on a gagné la Coupe du Monde." [Rires]

A : Cette période vous a donc freiné…

H : J'ai fait quelques trucs avec des gens, dont Ikbal, mais ça n'a rien donné. Ces choses nous ont plus ralenti qu'autre chose. Finalement, je me suis assis en me disant que j'allais attendre que Saza sorte pour faire quelque chose de vraiment militaire. Des fois il m'appelait pour me dire qu'ils lui avaient remis six mois…

S : A chaque fois que mon avocat allait me faire sortir, ils me sortaient quelque chose qui venait de nulle part. Ils me bloquaient constamment. Finalement, je suis sorti et j'ai pu bosser à Châtillon avec, entre autres, Spike Miller qui venait d'arriver sur Paris. Il était tout jeune mais on sentait qu'il avait un talent fou. A cette époque-là, les gens étaient étonnés parce que je ne me faisais plus appeler Dogg Master.
En fait, un jour, j'étais en promenade avec Booba. Je me souviens parfaitement de la scène. Il me demande "C'est quoi ton nom de rappeur ? C'est nul Dogg Master, n'abuse pas !" Il s'est énervé [Rires] . Il m'a dit "Écoute, tu t'appelles Sam, Sazamyzy ça sonne bien, à partir de maintenant ce sera ton nom de rappeur." Ca vient de là. Il m'a appelé comme ça pendant une semaine entière et, finalement, toute la prison a fait de même. Ca se passait avant qu'il sorte Panthéon. Il est sorti en août, pendant la canicule. Une fois qu'il était dehors, on s'appelait tous les deux jours. Il a été là pendant toute ma peine. Il me faisait écouter les instrus de son album avant que ça sorte. J'ai presque choisi l'instru sur lequel il me fait une dédicace [NDLR : "Pazalaza pour sazamuser"].
Quand je suis sorti, Booba revenait souvent vers moi pour savoir ce que j'allais faire niveau rap. Honnêtement, je n'ai quasiment rien fait pendant un an. Parfois, on prenait des séances de studio mais ça ne sortait pas aussi instinctivement que dans le passé. C'était trop tôt et il fallait vraiment que je profite. J'ai fait en six mois ce que j'aurais fait en dix ans ! Du coup, Booba a lâché l'affaire en voyant que je n'étais pas motivé.

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