Interview The Alchemist

Deux ans après notre première rencontre post-Chemical Warfare et quelques semaines après la sortie du projet Gutter Water confectionné avec Oh No, on a retrouvé Alchemist. Fidèle à sa réputation, oscillant entre inspirations musicales imagées et blagues à répétition. Rencontre à distance où il est question d'aigles, d'Oxnard et de Jason Goldwatch.

13/02/2011 | Propos recueillis par Nicobbl avec Ameldabee et MarOne (photographie) | English version

Interview : The Alchemist

Abcdr Du Son : Les productions que tu as faites sur Gutter Watter sont très différentes de ce que tu sors habituellement. Même chose pour Oh No. Tu n'as pas peur que ton public perde tous ses repères ? Ou peut-être que tu t'en fous en fait.

Alchemist : Sortir un projet avec Oh No, c'était la possibilité de me laisser aller, et c'est vraiment le sentiment qui m'animait quand on posait nos textes ou qu'on composait nos beats. Tu sais, j'écoute très peu ce que j'ai pu faire par le passé. Je fais ce que je veux et je continue à avancer. J'ai eu l'opportunité de sortir cet album…. et franchement, je n'ai pas envie d'être enfermé dans un carcan et faire toujours la même chose. C'est quoi ma musique ? Je n'en sais rien. Peut-être que si tu prends tous les trucs que j'ai pu sortir, tu auras quelque chose. Mais sincèrement, je sample et change d'avis toutes les cinq secondes. Pour ce qui est de ce projet avec Oh, j'étais très ouvert à ses idées et suggestions. J'étais comme ça parce que je sais qu'Oh No défonce.
J'ai cru en lui, en sachant que je le connaissais peu avant notre rencontre. Je savais juste que c'était un putain de rappeur et un putain de producteur. Mon état d'esprit, c'était : "Amusons-nous et créons quelque chose." Bien entendu, Madlib et Dilla nous ont inspirés. Le simple fait qu'ils aient pu sortir un album ensemble ça nous a influencé. Mais au-delà de ça, je pense à ces musiciens de jazz. Quand tu fouilles un peu ces disques, tu vois des mecs comme Bob James ou Earl Klugh, tu vois qu'ils avaient enregistré des trucs en direct à Stockholm en dix-neuf cent quelque chose. Tu vois, tu te demandes si ces mecs se connaissaient avant. Mais ils ont fait un album ensemble, et ce disque est mortel. J'étais dans le même état d'esprit quand j'ai débuté ce projet. Parfois Oh No balançait un morceau et vingt-cinq minutes plus tard je lui refilais après avoir posé dessus. On s'est vraiment bien marrés à faire cet album ensemble. On a juste déroulé.

Ab : Comment est-ce que vous avez bossé ensemble ? En vous envoyant des e-mails avec en pièce jointe les instrus ?

Al : Ouais, on a fait ça notamment... mais la plupart du temps j'attachais un disque à la patte d'un aigle, et j'envoyais l'aigle direction Oxnard !

Ab : [Rires] Mortel ! Tu as beaucoup d'aigles ?

Al : Je ne tiens pas un compte très précis, pas mal se perdent ou se font attraper avant d'arriver jusqu'à Oxnard. Certains se font aussi tirer dessus. Une fois je parlais avec Madlib et je lui disais de mater ses mails. Je lui avais envoyé un mail avec une pièce jointe grâce à mon cerveau. [Rires]

Ab : En gros, ce projet c'était un concentré de spontanéité, sans réel objectif ?

Al : En fait l'objectif il est venu au fur et à mesure du temps. Si je devais faire des productions pour un nouvel album, je pourrais te dire "Ouais, ça c'est du son Gangrene." Aujourd'hui, on a des repères musicaux, ces repères viennent des morceaux qu'on a pu faire. C'est un peu comme si on pouvait éteindre le cerveau et se lancer en mode Gangrene ? Tu comprends ce que je veux dire ?

Ab : Ouais ça fait sens. Et même si les sons sont franchement chaotiques, on sait que t'aimes bien ce genre de trucs.

Al : Je sais qu'en France vous êtes vraiment à la pointe pour ce qui est de la musique. Paris a toujours été derrière nous avec Mobb Deep. Et j'apprécie votre honnêteté, le fait que vous n'hésitiez pas à le dire quand vous n'aimez pas certains trucs. Je me rappelle toujours combien le public parisien était en sang à l'époque de la sortie de Hell on Earth. Cet album a eu un impact dingue. Je suis bien énervé aujourd'hui, avec la même noirceur, le même état d'esprit chaotique que je pouvais avoir à cette époque-là.

"Pour le clip de "Take drugs" Jayson Goldwatch nous parlait d'un flingue avec une capote dessus, d'éclater des mecs, des trucs comme ça. Je l'ai laissé gérer."

Ab : On regardait de nouveau les clips que tu as pu faire pour Gangrene. Notamment "Sickness" qui est complètement barré. Vous vouliez faire quoi avec cette vidéo ? Comment est-ce que vous avez bossé dessus ?

Al : Cette vidéo elle sort tout droit du cerveau d'un mec super créatif : Jason Goldwatch. Il a vraiment tout fait sur ce clip. Il a rassemblé les images les plus dingues sur lesquelles il avait pu mettre la main. Franchement, la première fois je n'ai même pas pu le voir en entier. Il a tout fait de son côté, et il faut croire que les gens sont aussi tarés que lui vu que pas mal ont bien aimé. Bref.... Big up à Jason Goldwatch. C'est un mec incroyable, même si je n'étais pas en phase avec ce qu'il a voulu faire sur ce coup. On ne pouvait pas aller trop loin non plus, trancher une jambe ou deux, ou se couper un doigt. Qu'est-ce que tu en as pensé ?

Ab : Elle est plutôt flippante. Je ne regarderais pas ça avant d'aller dormir. Tu penses que tu pourrais faire un clip vraiment gore, un truc à la Nuit des morts-vivants.

Al : Gravediggaz a déjà fait des trucs comme ça. Et avec Gangrene, franchement, on n'est pas dans le même délire. Je n'ai pas vraiment d'idées établies quand il s'agit de mettre en image de la musique. Je veux juste que la musique ce soit celle de Gangrene. Je déteste le classique. Ne jamais prendre le moindre risque, ça craint. Je trouvais que le clip ne correspondait pas trop au morceau, mais qu'est-ce que tu veux que je te dise ? [NDLR : Al' dit ça avec un ton mafieux, façon Tony Soprano] Jason a fait la plupart des clips et vidéos de Dilated depuis des années. Il est putain de bizarre ce mec, il sent mauvais, ne change jamais de fringues [Rires] En fait il ressemble à Tom Cruise, le Tom Cruise qui aurait perdu son boulot. Ça me semble une bonne description de Jason Goldwatch. Non, mais ce mec est un vrai génie.

Ab : Vous avez eu la même approche pour le clip de "Take drugs" ?

Al : Ouais, tu sais Jason c'est quelqu'un de super créatif. Quand on a commencé à monter Gangrene avec Decon, c'était évident qu'on allait bosser avec lui. Il est un peu chez lui chez Decon. Il était super enthousiaste à l'idée de bosser sur tous les aspects visuels du projet. On lui a laissé entièrement la main dessus. Pour le clip de "Take drugs" il nous parlait d'un flingue avec une capote dessus, d'éclater des mecs, des trucs comme ça. Je l'ai laissé gérer. Je n'ai pas tout compris mais c'était cool.

1 | 2 |