Interview Evidence

A 33 ans, Michael Perretta est sans conteste l'un des meilleurs représentants du hip-hop "laid back" estampillé L.A. Ce pur produit de Venice Beach trace sans relâche une trajectoire bien singulière. Aussi à l'aise en solitaire qu'entouré de ses Dilated Peoples, le MC/producteur s'apprête à lâcher Cats & Dogs, son troisième solo. A l'occasion d'une mini-tournée européenne qui l'a conduit en juin dernier là dans le XIXème arrondissement de Paris, rencontre avec Mister Slow Flow.

07/01/2011 | Propos recueillis par Raphaël Jaffres avec Anton Volkov (photographie)

Interview : Evidence

Abcdr Du Son : Les rumeurs vont bon train concernant ton prochain solo, où en es-tu à l'heure actuelle ?

Evidence : Pour l'instant j'ai beaucoup de matière, pas mal de morceaux qui seront à 100% sur le disque final et d'autres pour lesquels je suis moins sûr. C'est un album dans lequel je me suis beaucoup investi et je veux être certain de prendre les meilleures décisions, m'assurer que le puzzle Cats And Dogs corresponde exactement à ce que j'ai en tête. Le premier m'avait demandé toute une vie de travail [NDLR : The Weatherman LP] et je veux éviter de faire comme tous les autres rappeurs qui se précipitent pour sortir le second. Je suis revenu il y a un an et demi avec le Layover EP et maintenant je crois que c'est le bon moment pour [Cats And Dogs]. Je travaille encore dessus pour éviter de me planter mais il faudra aussi que je sois capable de refermer le livre, de me dire qu'il sort demain. Ce n'est pas comme si la Terre allait s'arrêter de tourner après ça, ce ne sera pas mon dernier solo mais juste un nouveau chapitre.

A : Tu as déjà une idée de la date de sortie ?

E : Honnêtement ? Quand je l'aurai vraiment terminé. Je suis chez Rhymesayers maintenant, entouré de personnes incroyables qui sortent un disque uniquement quand l'artiste est capable d'aller le défendre sur scène. Donc indépendamment de la conception artistique c'est aussi là-dessus que je travaille. Je dois m'assurer que tout aille bien dans ma vie personnelle avant de partir loin de chez moi pendant un an ou deux. En prenant ça en compte, je dirais que 75% du travail est fait à l'heure qu'il est. 

A : En comparaison avec tes deux précédents disques, est-ce qu'on retrouve également un concept décliné piste après piste sur Cats And Dogs ?

E : Le concept c'est "plus de pluie" [rires] ! Sérieusement ce n'est pas un sequel, ce n'est pas un Weatherman LP part. 2 mais disons que c'est toujours le même réalisateur. Mon premier album était un drame et celui-là ne sera pas une comédie, il devrait beaucoup plaire à ceux qui ont aimé ce que j'ai sorti en solo jusqu'à présent. Ils ne seront pas déboussolés, ça reste vraiment dans la même veine. Le morceau 'The Cold Weather', par exemple, était sur le Layover EP alors qu'à la base il devait figurer au tracklisting de Cats And Dogs.

"Ma plus grande satisfaction c'est d'avoir enregistré des titres comme 'I Still Love You', 'Chase The Clouds Away', 'A Moment In Time'... des chansons très personnelles que je suis encore incapable de réécouter aujourd'hui."

A : Qu'est-ce qui t'a inspiré pour les textes cette fois-ci ?

E : La vie. A 33 ans c'est devenu très difficile de continuer à parler de rap dans mes textes. Je préfère partir d'une situation ou d'un événement de ma vie et broder là-dessus. Je ne suis pas ce qu'on pourrait appeler un "story-teller", quelqu'un comme Slick Rick avec des textes très élaborés par exemple. Je ne suis pas du genre à reparler des mêmes choses encore et encore, j'essaie toujours d'aller de l'avant. Ça fait partie des quelques leçons que j'ai retenu : apprendre à me servir de mon imagination, à me projeter dans le futur, à envisager les chansons un peu comme un journal intime. J'écris comme ça quotidiennement, tout ce qui me passe par la tête, que je me retrouve dans l'avion ou dans un ascenseur. [montrant le bloc-notes de son téléphone] Rien de ce que tu vois là n'est tout à fait fini mais ça peut toujours servir pour la suite.

A : Ça fait maintenant plus de dix ans que tu rappes, comment perçois-tu l'évolution de ton style avec le temps ?

E : [silence]

A : Ta voix a beaucoup changé par exemple...

E : C'est vrai qu'il y a eu un grand changement entre le dernier Dilated et mon premier solo. La différence c'est que maintenant je rappe comme je parle, tout simplement. Quand j'ai commencé avec les Dilated Peoples j'avais quinze ou seize ans, j'étais plus petit, moins "baraqué", ma voix était haut perchée et j'essayais au maximum de la faire sonner grave. C'était toujours moi mais j'essayais juste de baisser d'un ton quand je passais derrière le micro. D'une certaine manière mes enregistrements les plus vieux sont moins sincères, désormais il n'y a plus vraiment de frontière entre Evidence et Michael Perretta.

A : Et plus globalement ?

E : Disons qu'avant la sortie de The Weatherman LP je n'avais aucune expérience en tant qu'artiste solo, j'étais toujours entouré de Rakaa et de Babu, on formait une équipe très soudée. Il m'aura fallu du temps pour grandir et apprendre à nager seul au milieu des requins. Petit à petit je me suis rendu compte que j'étais capable de plus que ce que je pensais : être projeté seul sur le devant de la scène, rapper non stop pendant une heure et demie... Honnêtement je ne pensais pas y arriver, donc ne serait-ce que pour ça mes albums solos sont une bonne expérience. Et plus précisément je crois que ma plus grande satisfaction c'est d'avoir enregistré des titres comme "I Still Love You", "Chase The Clouds Away", "A Moment In Time"... des chansons très personnelles que je suis encore incapable de réécouter aujourd'hui. Elles m'ont poussé à baisser ma garde et à dévoiler mon côté humain, j'ai pu me rendre compte à quel point c'était plus difficile que de jouer les durs derrière le micro.

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