Interview Fisto

Il y a trois ans, Fisto a sorti Un oeil dans le rétro, sorte de warm-up de son nouvel album, Futur Vintage. L'abcdr' a pris l'image au pied de la lettre et emmené le rappeur stéphanois dans une succession d'aller/retour entre hier et aujourd'hui. Un entretien avec un artiste qui après avoir mis du temps à enclencher la seconde, semble sur le point de trouver son rythme de croisière.

03/12/2010 | Propos recueillis par zo. avec Reivax - Photos : Photoctet

Interview : Fisto

Abcdr Du Son : Un œil dans le rétro il y a deux ans, Futur Vintage aujourd’hui. Dans les titres, tes deux derniers projets ont cette manie de regarder en arrière. Ça te vient d’où ?

Fisto : C’est une manière de lier ce que j’ai pu faire à là où je veux aller, tout en montrant que dans ma façon de bosser, le thème du temps revient. Le temps qui passe, avec ce côté introspectif, mélancolique, où surgit souvent une nostalgie. C’est d’ailleurs l'une des étiquettes qu'on a pu me mettre. Une parmi d’autres... Autant pour certains, j’étais un rappeur rigolo parce que j’ai fait "Juste un loser", autant pour les gens qui connaissaient un peu plus mon travail, c’était cette fibre là qui était mise en avant. Il se trouve que l’une et l’autre sont un peu réductrices, et là j’arrive avec un projet qui balance un peu les deux notions, qui a à la fois ce côté caustique, un peu humoristique et cynique, mais aussi cette fibre un peu plus tournée vers le passé, ces accents nostalgiques et introspectifs. Après, pour Un œil dans le rétro, vu la teneur même du projet qui était une rétrospective, choisir ce titre était le meilleur moyen de souligner cette ambition.

A : Lors de l'écoute de Futur Vintage, on comprend que d'un côté tu t'es construit plus jeune "des rêves à trois francs six sous", et que de l’autre tu proclames que "le futur c'était mieux avant". Personnellement, j’ai parfois eu l’impression en écoutant le disque d’assister aux déceptions d’un trentenaire qui n’a pas vu ses rêves se concrétiser, mais qui a enfin le fatalisme et le recul pour accepter que ça se passe différemment de la manière rêvée, d’admettre qu’on peut se casser la gueule. Il y a de ça ?

F : Oui, un peu. En tout cas, je n’ai pas un côté aigri, du moins je l’espère parce que ce n’est pas ce que j’ai envie de transmettre. Comme tu dis, c’est le projet d’un type de 30 ans qui a eu des rêves un moment, certains se sont réalisés, d’autres se sont cassés la gueule, mais qui se retrouve le cul entre deux chaises au milieu de tout ça, et qui doit composer avec. L’idée d’acceptation, de devoir composer avec ça, oui elle est vraiment là. Se dire : "J’en suis là dans ma vie, c’est plutôt pas mal, voire même très bien. J’arriverai peut-être jamais aux buts que je me suis fixés, eh bien ce n’est pas grave, ce n’est pas une raison pour se morfondre." Dans ma vie et dans ce que j’ai voulu transmettre à travers cet album, c’est plutôt ce coté là qui transparait.

A : Par rapport à La Cinquième Kolonne, aujourd’hui dans ton discours, tu es plus fataliste, tu t’en remets plus aux instincts, au déroulement des choses telles qu’elles doivent arriver. Tu as cette phrase qui dit grosso-modo que "la peur de souffrir est pire que souffrir". Quand est venu ce déclic, qui a un peu mis de côté cet aspect sur-tourmenté que pouvaient contenir tes textes avec La Cinquième Kolonne ?

F : Pour refaire un peu le parcours, il ne faut pas oublier qu’avec La Cinquième Kolonne, on était jeunes. On avait à peine 25 piges, et il y avait ce côté exutoire, très noir. Un vrai catharsis : "On lâche tout sur un disque et voilà". Ca a donné cet album [Derrière nos feuilles blanches, ndlr] qui a une valeur, et qui en plus est assez unique en France. Mais selon moi, à 30 piges, tu ne peux plus avoir cette posture binaire, ce côté manichéen et un peu romantique. Romantique entre guillemets, romantique adolescent, tu vois ? Ça fait partie de moi hein, je l’assume pleinement ce disque. Mais je n’ai plus envie de montrer que ça. Ce côté noir, j’ai réussi à le domestiquer, à l’apprivoiser, et du coup à savoir le distiller dans mes morceaux, à savoir quand est le bon moment pour le laisser surgir. Et souvent je pense que je raconte plus de ma vie entre les lignes de Futur Vintage que dans les moments où je me fous vraiment à poil.

"Futur Vintage, c’est le projet d’un type de trente ans qui a eu des rêves un moment, certains se sont réalisés, d’autres se sont cassés la gueule, et qui doit composer avec."

A : Pendant que le traitement des thèmes et ton écriture s’apaisent, les productions que tu choisis s’orientent dans la même direction. Elles sont plus soyeuses, plus chaleureuses, ne puisent plus non plus dans le même style de samples, ou du moins, ils n'aboutissent plus aux mêmes ambiances. Ca s’était déjà senti avec Sofa so good. A quel point tout cela est lié ? L’écriture a-t-elle commandé un tissu instrumental différent ?

F : Les deux s’alimentent, tout simplement. Ce n’est pas simplement le fait d’écrire quelque chose de plus apaisé qui m’a amené vers ces instrus, ni l’inverse. C’est vraiment un processus de maturation, qui fait que… Déjà avec La Cinquième Kolonne, il y a eu un moment où j’avais envie d’aller vers des choses plus lumineuses, et j’étais un peu prisonnier de l’image que l’on pouvait avoir.
De la même façon que si tu prends la carrière de Piloophaz en solo, il a fait des choses assez différentes de celles que l’on pouvait faire avec La Cinquième Kolonne, même si on retrouve la même fibre. C’est un peu pareil pour moi. Il y a une fibre qui reste, ne serait-ce que l’idée de temps dont on parlait tout à l’heure, mais les approches changent. Il y a aussi sept années qui sont passées depuis Derrière nos feuilles blanches et forcément ça aiguise ta vision. Celle que tu as des relations humaines, celle que tu as de toi-même. Tu vis des choses qui aiguisent ta connaissance de toi-même et donc de ce que tu as envie de renvoyer aux autres, de la perception de ton propre reflet. Moi ça m’a poussé à sortir de ce côté sombre et torturé. Déjà parce que rapper des textes très sombres, plein de spleen et exutoires, je l’ai déjà fait, et encore une fois, je ne le renie pas, je suis vraiment content de l’avoir fait. Mais effectivement, j’ai envie de montrer que la vie est faite d’autres choses aussi. Et ça, ce n’est pas une cartouche que j’avais à ma disposition à l’époque de La Cinquième Kolonne.
Si tu prends les instrumentaux de Derrière nos feuilles blanches, il n’y en avait pas de lumineux, malgré quelques titres bien boom-bap. Par contre, il y avait quand même déjà un vrai travail de sample autour de la soul et du jazz. Après, le traitement des Soul Square [anciennement Drum Brothers, le collectif qui produit Futur Vintage, ndlr] est un bon mix d'un peu tout ce que j’ai pu faire, et c’est ce qui m’a plu. Le côté boom-bap, les samples, les scratches aussi qui étaient assez présents à l’époque Cinquième Kolonne, et donc ce côté un peu lumineux, avec des samples super léchés, mélodiques, différent de ce que l’on pouvait faire à l’époque avec Piloophaz, Defré Bacarra, etc.

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