Interview DJ Premier

Chris Martin A.K.A DJ Premier partage avec nous ses souvenirs et retrace son parcours. Celui d’un jeune Texan mélomane, bricoleur et curieux, progressivement devenu une icône incontestée et symbole d’une certaine identité musicale New-Yorkaise. Rencontre avec un monument où il est notamment question de 45 tours, de Guru, de mixtapes et de Headqcourterz.

28/11/2010 | Propos recueillis par Hugues avec Nicobbl et Kiko (traduction) - Remerciements : Corrado et l'organisation Première Pression. | English version

Interview : DJ Premier

Abcdr Du Son : Tu as grandi au Texas. Quel genre de musique écoutais-tu ?

DJ Premier : J'écoutais tous les grands standards de la musique noire sortis avant que le hip-hop ne débarque. Toutes les sorties de la Motown : The Temptations, les Jackson 5, Stevie Wonder, Marvin Gaye, etc. J'aimais bien Al Green, Curtis Mayfield, Barry White, Aretha Franklin, Natalie Cole, Grover Washington, Booker T & The M.G.'s, The Bar-Kays. C'est ce que nous écoutions à l'époque, il n'y avait pas encore le... [NDLR : Il fait du beat-box]. Ca n'existait pas encore, donc on écoutait ces trucs-là.

A : As-tu commencé à collectionner des vinyles quand tu étais jeune ?

P : Oui, des 45 tours, juste des 45 tours. Quand j'étais gosse j'étais fasciné par la façon dont le disque tournait sur la platine, comment le bras bougeait, la tête de lecture qui retombait pile sur le disque. J'étais vraiment branché mécanique, je réparais tout dans le quartier. En grandissant, je me suis intéressé de plus en plus à la musique. Ma mère était prof d'art, elle nous faisait écouter beaucoup de musique, des trucs très différents les uns des autres. Elle peignait aussi. Il y avait beaucoup de créativité artistique autour de moi.

A : Donc il y avait toujours de la musique en fond sonore ?

P : J'avais deux sœurs plus âgées, qui écoutaient aussi de la musique. Ma sœur aînée était plutôt dans la musique rock, donc j'entendais The Eagles, Carly Simon, Osmon Brothers, The Bee Gees... Puis AC/DC, Rush... Elle écoutait des trucs assez violents. Van Halen, aussi.

A : Quand et comment tu as découvert le hip-hop ?

P : J'ai découvert ça vers dix ou onze ans, quand je suis allé à Brooklyn pour passer l'été chez mon grand-père. Il m'emmenait toujours voir des matchs de baseball, c'était son sport. Il jouait aussi dans un groupe de jazz. Il jouait plein d'instruments : de la guitare, de la trompette, de la basse et du trombone. Il était très fort et ça me fascinait de le voir jouer comme ça. Un jour il m'a emmené à un match des Yankees, et après, comme toujours, on est passés par Time Square. Il y avait tous ces gamins en train de breaker, un mec avait ramené ses platines, il scratchait et balançait des breakbeats.
Je le regardais et je me demandais : "Comment il fait ça avec deux disques à la fois ?". Je restais assis, c'était impressionnant de voir la manifestation physique du hip-hop, avant même que les disques de musique hip-hop n'existent. Il balançait juste des breakbeats, celui de 'It's just begun', de 'Cavern' [NDLR : il fredonne la ligne de basse]. Quand j'ai vu ça je me suis dit "Je veux faire ça aussi". Je me souviens, mon grand-père disait "C'est pas quelque chose dont tu peux vivre". C'était vraiment au tout début du mouvement. En 1977 je crois, parce que j'étais à New-York au moment de la grande panne d'électricité. J'avais quinze ans à l'époque. C'était la première fois que je partais tout seul, parce que mes sœurs en avaient marre d'aller à New-York chaque été. Moi je voulais toujours y aller, j'étais très proche de mon grand-père, et du coup ce séjour m'a encore plus motivé à partir là-bas chaque été.
Je voulais faire partie de ce mouvement. Le hip-hop a commencé ensuite à arriver dans les médias, il y a eu "Rapper's Delight" de Sugarhill Gang, le premier gros disque. La même année, The Treacherous Three ont sorti "Body Rock", Spoonie G "Spoonin' Rap". Je ne possédais pas ces disques, mais je les avais entendus.

"Quand j'étais gosse j'étais fasciné par la façon dont le disque tournait sur la platine, comment le bras bougeait, la tête de lecture qui retombait pile sur le disque."

A : Quand tu revenais de New-York, tu ramenais des tapes dans le Texas ?

P : Quand j'ai fini le lycée, je suis allé à l'Université. Là-bas j'ai rencontré Gordon. Je lui ai expliqué ma passion, ce que je voulais faire, et on est devenus bons amis. Son frère lui envoyait pleins de mixtapes de Red Alert ou Marley Marl. Je lui volais parfois [NDLR : Gordon présent dans la pièce éclate de rire]. Son frère l'appelait et lui disait "Yo, il y a un nouveau disque qui tourne, d'un mec qui s'appelle Milk D, j'étais en cours avec lui" [NDLR : Premier se met à rapper la première mesure du "Top Billin'" d'Audio Two].
Chaque semaine il y avait des nouveaux trucs qui arrivaient. Que des 12", pas d'albums. On appelait ça des "singles disco", parce qu'à l'époque le disco était la seule musique à être pressée sur des 12". A l'époque, les disques de rap duraient quinze minutes. Celui de Spoonie G, de Treacherous Three, T-Ski Valley... Tout le monde utilisait de vrais instruments au début. Puis la boîte à rythme est arrivée et s'est imposée. Je voulais savoir quelle boite à rythme ils utilisaient tous. Jazzy Jay, Rick Rubin, Mantronix, Marley Marl... J'économisais pour en acheter une moi aussi. J'avais commencé comme DJ, et tout ce qui m'importait c'était les disques. Mais je devenais de plus en plus intéressé par la production.
J'étais en troisième année à l'université quand j'ai décidé de déménager à New-York. J'ai fait mes bagages. Ma famille pensait que je faisais un mauvais choix, mon grand-père me disait que New-York était trop grand pour moi, que j'allais me faire manger. Il était surtout inquiet pour ma sécurité. New-York est une ville de dingues. Je me souviens la première fois que j'ai vu un mec se suicider en se jetant sous une rame de métro... On a vu le gars courir vers la rame, on a essayé de le retenir, mais c'était trop tard. Son bras a volé d'un côté, son corps de l'autre.

A : Quand est-ce que tu t'es installé à New-York ?

P : En 87.

A : New-York était une ville plutôt dangereuse à cette époque ?

P : Carrément ! C'était super chaud. Aujourd'hui, il y a les Crips et les Bloods. Mais tu ne peux pas comparer ça avec les années 80, c'était vraiment violent.

A : C'était l'époque du crack...

P : Ronald Reagan mon pote.

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