Interview Driver

Il a rappé pêle-mêle avec Method Man, Diam's, Kery James et les Boyz II Men. Il a connu l'éveil du rap français, le faste des années Skyrock et les impasses des majors. Témoin et acteur de vingt années de hip-hop, Driver sort aujourd'hui son troisième album. Volubile et généreux, il nous a conté les rencontres et les souvenirs qui ont jalonné son parcours.

25/10/2010 | Propos recueillis par Mehdi avec Nemo

Interview : Driver

Abcdr Du Son : D'où t'est venu le surnom de Driver ? La légende dit que tu n'as pas ton permis de conduire...

Driver : Ça remonte à la 6e. C'était notre première année d'anglais et on s'amusait tous à se donner des noms en anglais qu'on allait taguer sur les tables de l'école. A onze ans, je ne savais même pas faire de vélo [rires]. J'ai un pote qui m'a dit : "Toi, on va t'appeler le conducteur". Entre temps, j'ai appris à faire du vélo mais, en effet, je n'ai toujours pas le permis.

A : Comment en es-tu arrivé à faire du rap ?

D : J'ai commencé à écrire en 1989. Je devais être en 6e ou 5e. Il y avait l'émission de Dee Nasty sur Radio Nova qui accueillait des rappeurs tous les dimanches. Mon grand-frère est tombé sur une émission, il l'a enregistrée et me l'a faite écouter le lendemain. J'ai complètement bloqué dessus. Il s'agissait de l'équipe de MC Solaar, le 501 Posse. C'est la première fois que j'entendais MC Solaar et, ce jour-là, il rappait "Bouge de là" sur un instru de Kool Moe Dee. Le beat était très rapide... J'ai eu un choc quand j'avais entendu la version définitive du morceau !

A : C'est la première fois que tu entendais du rap français ?

D : Oui. Solaar et toute son équipe étaient très forts. Je me repassais constamment la cassette et je finissais par la connaître par cœur. Ensuite, on s'est mis à enregistrer les émissions tous les dimanches et, quand j'étais au collège, je me mettais à rapper ce que j'avais entendu sur Radio Nova devant mes potes. Je leur disais que j'étais l'auteur des textes [rires]. Jusqu'au jour où un mec qui écoutait les mêmes émissions que moi m'a complètement grillé !

A : Tu découvres le Ministère A.M.E.R. à cette époque ?

D : La semaine suivante, il y a des mecs qu'on appelait Ämer Posse, qui allaient devenir le Ministère A.M.E.R., qui sont passés chez Radio Nova. Ces mecs-là étaient tous de Sarcelles. Je les voyais dans la rue et, du jour au lendemain, je les entends à la radio. Ça a été le choc de ma vie. Pour moi, la radio, comme la télé, était destinée aux autres et pas aux mecs comme nous. Ça m'a donné envie d'écrire mes propres rimes. J'ai réalisé que c'était possible.

A : Et tu t'es mis à écrire tes propres textes...

D : Ouais, je les rappais au collège devant mes potes... Jusqu'au jour où je tombe sur Radio Beur. L'après-midi, il y avait une émission de rap qui avait le même concept que celle de Dee Nasty. On est en 1990 et l'animateur s'appelle Alibi (le futur Alibi Montana). Il improvisait, recevait des rappeurs et proposait aux gens de rapper au téléphone. J'appelle, je rappe et Alibi me dit : "Tu déchires, je te propose de passer en direct dans deux semaines."
J'ai fait le tour de la ville à la recherche d'autres rappeurs parce que je n'avais pas la force d'y aller tout seul. Je me suis rendu compte que plein d'autres gens rappaient, des connaissances, des gars avec qui je jouais au foot... A cette époque, les mecs qui rappent sont des extraterrestres. On arrive à être six ou sept et on décide de faire un groupe. On s'appelait Les Agents de la Rime. On déboule à la radio et on rappe...

A : De quand date ton premier concert ?

D : Le jour où on était à la radio, il y avait un mec qui s'appelait Georges et qui était professeur à la Fac de Saint-Denis. Il avait au moins la cinquantaine et s'intéressait au rap parce qu'il était professeur de sociologie. Il a apprécié ce qu'on faisait et nous a proposé de participer à un grand concert donné à la Fac de Saint-Denis. Toutes les stars du rap français seraient présentes. Enfin, quand je te parle de "stars", il s'agit de personnes qui n'avaient jamais sorti de disques mais qui passaient à Radio Nova. C'était le dimanche soir, j'avais école le lendemain, c'était impossible pour moi d'en faire partie donc je voyais vraiment ces mecs comme des stars.
Ce soir là, il y avait Stomy Bugsy, qui s'appelait Stomy B. à l'époque. Savoir qu'il serait là me rendait dingue. Quand on a terminé le concert et qu'il est venu me féliciter en disant que ce que je faisais était bien, j'ai su que je ne m'arrêterai plus jamais. Stomy doit avoir quatre ans de plus que moi, ce qui représentait une énorme différence à l'époque. Je devais avoir douze ans et il était impossible qu'on puisse traîner ensemble.

A : Tu étais fan du Ministère A.M.E.R. ?

D : C'était incroyable. Au début, ils ont sorti un maxi qui contenait le morceau "Traîtres". A l'époque, Rapline finançait parfois les clips de certains titres et ils avaient décidé de le faire pour "Traîtres". Dans la ville, c'était n'importe quoi ! Tout le monde voulait être dans le clip... On peut y voir Mohamed Dia, qui devait avoir quatorze ans. Les grands du quartier avaient fait un disque et c'était un événement. A l'époque, les gens qui faisaient des disques ressemblaient à Johnny Hallyday mais pas à des gars que tu voyais tous les jours en bas de chez toi. On était très fiers et on voulait leur ressembler.
Pour résumer, je dis souvent que j'ai commencé à rapper en 1990 parce que c'est la date de mon premier concert à l'université de Saint-Denis. L'affiche est encore dans ma chambre. Ensuite, il y a eu beaucoup de freestyles sur Radio Beur et Tropic FM s'est mis à avoir son émission donc on est également allés là-bas. A l'époque, tu ne cherchais pas à faire un disque car ça paraissait impossible. Contrairement à ce qui se passe aujourd'hui où les gens veulent sortir un disque après leur premier morceau, on ne se sentait pas encore prêts pour partir sur un album. J'écrivais des textes pour les rapper à la radio ! On a fait ça pendant au moins trois-quatre ans.

"Je vois un autre mec dans un coin. On est en 1992-1993 et tu sentais qu'il était à fond dans The Chronic et Doggystyle : chemise à carreaux, les mêmes tresses que Snoop dans "Gin & Juice"... Le mec s'appelait Rohff."

A : Le groupe a évolué au fil du temps ?

D : On a commencé à sept avant de se retrouver à trois. Dans ce noyau dur de trois personnes, il y en a un qui a choisi les meufs, un qui a choisi le gangstérisme et moi qui voulais vraiment dédier ma vie à la musique. J'avais des parents sérieux qui ne me laissaient pas sortir quand je voulais et je les en remercie aujourd'hui même si ça ne me plaisait pas toujours. Je me souviens que j'attendais les petites vacances pour pouvoir aller rapper à la radio le soir.

A : Tu te retrouves assez vite en solo, donc...

D : Oui, on doit être vers 1993. Je rappais toujours sur des faces B et je me disais qu'il serait bon d'avoir mes propres instrus. Je vais donc chez Desh, DJ du Ministère A.M.E.R., qui était le premier mec de ma ville à s'être acheté un sampler. Je me suis retrouvé devant lui, j'ai rappé, il m'a trouvé bon et on a décidé de travailler ensemble.
A cette époque, c'était déjà l'ancien DJ du Ministère A.M.E.R., qui avait pris DJ Guetch à la place. Les noms se ressemblent et certains ont fait la confusion. Malgré ça, Desh est resté pote avec le Ministère notamment parce qu'il jouait au club de baseball de Sarcelles avec Passi. Stomy et Passi allaient tout le temps chez lui et c'est chez Desh que j'ai réellement discuté pour la première fois avec le Ministère A.M.E.R. Il y avait Passi, Stomy, Hamed Daye et Moda.
Juste avant la sortie de leur premier album, Moda quitte le groupe et forme un duo avec Dan, du magasin Tikaret. Moda me dit : "Viens avec moi, tu es bon et on va faire des choses ensemble". Il était dans une optique où il voulait produire des gens. C'est avec lui que je me suis retrouvé pour la première fois dans un studio et que j'ai appris tout le jargon qui va avec. Moda me disait : "Là c'est ton refrain mais il est trop maigre, il faut que tu le doubles"... A cette époque-là, j'étais mineur et c'est Moda qui m'a appris à rapper en studio. Aujourd'hui, on n'apprend pas aux jeunes rappeurs à poser en studio et ça s'entend. En tout cas, moi je l'entends.
Moda a fait son album et une mini compilation qui s'appelait Neg de la peg' sur laquelle j'ai eu un morceau. Dan avait fait la musique, Moda a fait un couplet de huit mesures et ça s'appelait "Roule avec Driver". Ma voix était sur un vinyle : j'étais fou ! J'allais à l'école et je montrais le sticker à tout le monde. On me répondait : "Ouais mais on ne t'a pas entendu", "Ouais mais on ne t'a pas vu"... Je me rendais compte que tu n'étais personne tant que tu ne passais pas à la radio ou à la télé mais, dans le milieu, je commençais un peu à faire parler de moi. Ils ont joué mon morceau sur Fréquence Paris Plurielle, qui était la radio qui marchait bien au niveau hip-hop. C'était la première fois que je passais à la radio mais, comme il ne s'agissait pas de Skyrock, Fun Radio ou NRJ, les gens n'étaient pas au courant.

A : Tu croises beaucoup de gens de la scène parisienne à l'époque ?

D : Moda et Dan connaissaient beaucoup de gens et il y avait du passage à Tikaret étant donné qu'ils avaient décidé de faire une compilation qui réunirait toute la scène rap parisienne de l'époque. Je suis tout le temps là, je freestyle avec ceux qui sont de passage et je rencontre beaucoup de gens.
Kery James, qui s'appelait juste Kery à l'époque, a fait un stage chez Tikaret. Je crois qu'il s'agissait du stage d'observation que tu devais faire en 3ème. Il était là tous les jours et c'est aussi à cette époque-là que je rencontre DJ Mehdi qui faisait déjà des beats, mais qui rappait en plus. Je sympathise beaucoup avec lui et il décide de me faire des beats. Un jour, il y a Kery, qui avait son coin dans le magasin où il vendait des vinyles, et je vois un autre mec dans un coin. On est en 1992-1993 et tu sentais qu'il était à fond dans The Chronic et Doggystyle : chemise à carreaux, les mêmes tresses que Snoop dans "Gin & Juice"... Le mec s'appellait Rohff. On était tous en train de rapper et, quand j'entends Rohff pour la première fois, je me dis : "Ah ouais, il est fort lui !"[rires]. Je connaissais déjà Kery depuis "La vie est Brutale" mais là, il avait grandi et je l'avais trouvé beaucoup plus fort. Je dis à Mehdi que je veux faire un morceau avec lui et Kery. On enregistre le morceau et Mehdi fait un super couplet mais il n'était pas sûr de lui. Deux semaines après, il me dit qu'il n'aime pas le couplet qu'il a fait mais il a un super rappeur pour le remplacer : il s'appelle Manu Key [rires]. La semaine d'après, Manu Key vient poser et ça m'a permis de rencontrer beaucoup de monde.

A : Tu étais assez proche de la Mafia K'1 Fry, du coup ?

D : Oui, mais le mec qui m'a donné un vrai coup de main à cette époque, c'est Dany Dan des Sages Poètes de la Rue. Dany était d'ailleurs très proche de Manu Key à l'époque.Tikaret était vraiment un lien entre tous ces rappeurs. Dany connaissait Moda et est donc venu à Tikaret. C'est là qu'il a eu l'occasion de m'entendre et qu'il a voulu qu'on fasse un morceau ensemble. C'était pour la compilation que Moda était en train de faire et on a enregistré un morceau qui s'appelait "Aucune règle". Je dois avoir une cassette quelque part chez moi [sourire].
Dany Dan était déjà en avance et avait des punchlines de dingue. Ce qui était fou c'est qu'il étudiait les cainris au moment où on ne les étudiait pas. On pétait un câble devant lui ! Le morceau était mortel et on le faisait chacun écouter dans nos coins respectifs. Un jour, Dany Dan m'appelle et me dit : "Tout mon entourage kiffe ce que tu fais, je veux te filer un coup de main." Il me dit que Cut Killer va faire une mixtape Spéciale Lunatic et que je dois aller poser dessus. Pas de problème ! Je me souviens que Cut Killer habitait à Strasbourg Saint-Denis et c'était un truc de fou d'aller là-bas. C'est là que je rencontre vraiment Booba, Ali, que je sympathise avec eux... C'était vraiment cool. A partir de là, j'ai vraiment senti qu'on commençait à me prendre au sérieux.

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