Interview Kohndo

Lundi 16 Septembre 2002, Après ses premiers pas au sein du Coup d'état phonique et de La Cliqua, Kohndo a sorti trois maxis, "Prélude à l'Odysée, "Jungle Boogie", et "J'entends les sirènes". Aujourd'hui, il finalise son premier album solo, intitulé "Tout est écrit". Rencontre avec un MC aussi sincère que passionné.

22/10/2002 | Propos recueillis par Nicobbl avec Aspeum

Interview : Kohndo
Abcdr : Comment as-tu débuté dans le Hip-Hop ? Directement par le rap ?

Kohndo : Non, en fait j'ai commencé en 1987 par le beat boxing. J'adorais vraiment le beat-boxing, et j'ai commencé en écoutant des trucs comme le 'Rock it' de Herbie Hancock, après les trucs comme 'Break Dance'. Puis, un jour je suis tombé sur les Fat Boys, qui faisaient beaucoup de beat box, et j'étais dingue de ça. J'ai aussi beaucoup écouté Doug E Fresh, puis j'ai chopé "Here is the DJ, I am the rapper", l'album de Jazzy Jeff & Fresh Prince. Là, j'étais très intéressé par le scratch, et il y avait tout un vinyl avec du scratch. Après je suis venu au rap, parce que j'aimais aussi les morceaux, et le cousin de l'un de mes meilleurs potes, Egosyst, habitait un étage en dessous de chez moi, et il s'avérait que ce gars c'était Zoxea. Lui et moi on est Béninois, et on se connaissait. Lui m'a fait découvrir des trucs comme Public Enemy et pas mal d'autres choses. Après de là, ça a commencé à s'étendre de plus en plus. Je suis passé au stylo, environ un an après avoir écouté les premiers morceaux d'Eric B. & Rakim. Je voulais rimer parce que je connaissais d'autres personnes qui rimaient, et qui le faisaient bien. Je trouvais que c'était à ma portée, donc je me suis lancé. J'avais pas mal d'imagination, et je me suis mis à écrire.

A : Par quel biais tu-as rejoint La Cliqua ? Via Egosyst donc ?

K : J'ai rejoint La Cliqua via mon groupe d'origine, Le Coup d'Etat Phonique. Le Coup d'Etat Phonique regroupait Egoysyt, Lumumba, Raphaël et moi. Nous, on était une filiation de ce qui était à l'époque Sages Po'. On s'était émancipé et on avait commencé à faire le tour des radios. Puis, lors d'une tournée on a rencontré Daddy Lord C et La Cliqua (l'entité La Cliqua à cette époque était pas encore définie). Et il s'est passé une alchimie très forte entre Chimiste, Daddy Lord C et Egosyst. Moi, j'étais plus en retrait. Mais, je comprenais le style de Daddy, et lui le mien. On a du coup commencé à se voir plus souvent, et il s'est avéré qu'il y'avait un mec qui rappait avec le DJ de Daddy Lord C. Ce gars s'appelait Rocca, et il a rejoint le groupe quelques semaines après.

A : On regarde aujourd'hui ces années 1994-95 comme la période dorée du rap français, avec l'émergence de nouveaux talents, parmi lesquels La Cliqua, Time Bomb... quel regard portes-tu aujourd'hui sur cette époque ?

K : Personnellement j'étais beaucoup plus axé rap américain, mais oui, c'était une grande époque ; après en attendant pour moi ça ne devait être que les prémices. Cette période c'était un bon état d'esprit, beaucoup de mélanges, beaucoup de dialogues entre les gens qui étaient dans le rap. On était tellement peu à le faire, qu'on se reconnaissait et les échanges se faisaient plus facilement. Il n'y avait pas encore de carcan imposé, et l'esprit était plus créatif. Oui, j'aimais vraiment bien cette époque. Mais, personnellement, je me réalise beaucoup plus aujourd'hui qu'avant. C'était une étape nécessaire, mais qui était vraiment lié à l'adolescence. Alors qu'aujourd'hui, je suis dans un stade plus adulte de mon art. A cette époque là, je n'avais même pas une vision artistique, j'avais juste un état d'esprit, une énergie. Dans l'ensemble, le quotidien, je préfère mille fois les années 1998.

A : Avec un peu de recul, et au vu du potentiel existant notamment au sein de La Cliqua, on nourrit quand même un peu le regret de ne pas avoir vu sortir un véritable album, avec une équipe au complet...

K : Oui�quelque chose qui aurait suivi "Conçu pour durer"�mais je ne sais pas si vous avez remarqué mais le titre "Conçu pour durer", indique que c'est cet album qui a été conçu pour durer, pas La Cliqua, sinon ça aurait conçue. Je ne sais pas si c'était significatif, mais aujourd'hui on va beaucoup m'en parler. Après, oui, on aurait tous aimé donner une suite à "Conçu pour durer". Ce EP c'était vraiment un moment de magie. Après, on a été rattrapé la sphère médiatique, et celle des affaires. On a perdu une pureté, on s'est peut-être pris au sérieux, et on a pas développé le style que chacun avait commencé à mettre en place. De "Conçu pour Durer" à "Le Vrai Hip-Hop", il y a eu un vrai changement au niveau du phrasé. "Le Vrai Hip Hop" pour moi, c'était les bases de beaucoup de morceaux d'aujourd'hui, par rapport à l'approche rythmique, au grain. Au niveau des productions, c'était des trucs assez lourds, y'avait rien à dire, on avait une équipe béton. Par rapport au coté sombre et rue du Hip-Hop, c'est un truc qui a vraiment été ramené avec "Le Vrai Hip Hop" et les différents albums qui ont suivi, plus que sur "Conçu pour durer". "Conçu pour durer" c'était une démonstration de style, avec ce coté freestyle, car tout était loin d'être calculé.

A : On peut avoir ta version des choses quand à ton départ de La Cliqua ? Rocca était plus qu'amer quand à ton départ, disant qu'Egosyst manquera à la Cliqua, mais que Kohndo, lui, manquera à personne�

K : Le coté armée, gang, fermé aux autres me gênait, c'était complètement paradoxal, on venait tous de quartiers différents, et on avait un point de ralliement, à savoir La Fourche. On travaillait, on répétait là-bas. Du coté de notre sphère le Coup d'état phonique, il y avait Lunatic, et ce qui est devenu Less du neuf�Tellement de groupes sont passés avec nous, que je me disais que si nous on avait fonctionné comme ça à la base, jamais on se serait rencontrés. Il y avait là un paradoxe qui me gênait. Après je ne voulais pas prendre une identité qui n'était pas la mienne. On me demandait de forcer le trait par rapport au coté énervé et dur. Pour moi, pour être fort, pas besoin d'être dur. Après plus important, quand tu commences à avoir une vie de groupe, tu es en concert, souvent les uns sur les autres, tout ça commence à intégrer ton quotidien. Quand ça a commencé à trop occuper mon quotidien, par rapport à mes fréquentations notamment, ça m'a gêné. Moi, à ce moment là j'étais beaucoup dans un univers de fac, à me pencher sur mes exams. Le fait de pas pouvoir tripper avec mes potes de la fac, les emmener dans mon délire, ça me gênait. Après, dans l'ensemble, c'était un temps qui correspondait à l'adolescence, et tout ça aujourd'hui c'est révolu.

A : Justement, quand tu as quitté La Cliqua, au niveau artistique c'était plus un soulagement, le sentiment que toutes les portes t'étaient désormais ouvertes, ou au contraire plus un point d'interrogation quand à la suite de ta carrière musicale�

K : Je sais pas�pour moi cette période c'était hier, mais il s'est passé tellement de choses entre temps. Enfin, tout ça c'est le mektoub, c'est la vie, avec ses hauts et ses bas. Personnellement, je sais que j'ai un potentiel, quelque chose en moi, la possibilité de développer plein de styles, et il était temps pour moi de me tester réellement. Dans le même temps, c'était aussi une manière de dire que la vraie force se situe au niveau psychologique pas au niveau des bras. Je pense avoir établi à travers mon parcours des fondements solides. Tout l'apprentissage humain autour de mon départ de la Cliqua m'a de fait libéré, et permis d'avancer. La Cliqua en soi, ce n'était qu'une étape.

A : Quelle vision artistique as-tu aujourd'hui sur ce que peuvent faire Rocca, Daddy Lord C, Raphaël ?

K : Ce sont des gens que j'ai toujours respecté. La puissance de Daddy Lord C, par rapport à tout ce qu'il a écrit, c'est impérissable. Rocca, que ce soit "Conçu pour durer", ou son album "Entre deux mondes", auquel j'ai beaucoup participé, pour moi ça restera des classiques. Aujourd'hui, je connais pas bien leur boulot, j'ai pas pu réellement suivre leurs évolutions, si ce n'est via des articles et revues de presse que j'ai pu lire à propos d'eux. Mais, au niveau des oreilles, j'ai une manière d'aborder ma musique de façon assez immergée et tournée vers l'outre-atlantique. J'écoute peu de rap français, je suis dans un style loin de ça. Comme on vient de la même base, je ne pouvais pas me permettre d'écouter ce qu'ils faisaient, ne serait-ce que pour ne pas être imprégné, au cas ou. J'ai donc toujours été loin du groupe, à partir du moment où je l'avais quitté.

A : Pourquoi être passé à ton départ de La Cliqua de Doc Odnok à Kohndo ?

K : Avec Egosyst je travaillais en groupe, et à son départ de La Cliqua, il a fallu que je passe à un autre stade, celui du travail seul. Et à cette époque là, je commençais à arriver au début de ma maturité, j'avais 20-21 ans. Je me suis dit : "Kohndo c'est ton prénom, tu vas rapper sous ce pseudonyme". Doc Odnok, c'était un nom que j'avais depuis que j'avais quinze piges, et j'ai laissé derrière moi tout cet état d'esprit lié à l'adolescence à travers ce personnage de Doc Odnok.

A : Et le morceau Doc Odnok vs Kohndo�.

K : �oui, ce morceau à tout son sens dans la mesure où pendant ma carrière solo beaucoup de gens m'ont parlé de "Conçu pour durer", du flow que je pouvais développer, de l'énergie que je pouvais déployer à travers le personnage de Doc Odnok. Pour moi Doc Odnok, c'est un personnage, un alter ego. Je trouve mon phrasé d'aujourd'hui plus riche, plus efficace que ce que pouvait développer Doc Odnok. Je me suis alors dit qu'il était préférable d'éviter mille discours. J'ai alors pris le style Doc Odnok juste pour montrer que je le maîtrise parfaitement et j'ai pris moi, ce que j'aime faire, et au résultat j'ai confronté. Au résultat, lorsque je réécoute le morceau avec deux ans de recul, je préfère nettement Kohndo. Je trouve que je suis celui que je suis dans la vie, pas quelqu'un de criard, je suis pas un ouf'.

A : Lorsque t'es parti de la Cliqua, Daddy Lord C et Rocca ont embrayé sur des albums solo, toi tu as préféré repartir sur des maxis, c'était par manque de possibilité ou parce que tu ne te sentais pas prêt ? Ou autre chose ?

K : J'estime qu'il y avait à ce moment là tout à construire, et ça je le savais. A partir de là, quand tu as tout à construire, il faut établir des bases solides. J'y suis donc allé par étapes. Et les artistes que j'aime aux Etats-Unis, des gars comme Nas, Common, ont toujours eu cette démarche de faire d'abord le maxi pour faire ses preuves, découvrir ton public, montrer tes différentes facettes, puis après l'album en tant que consécration de ces étapes-là. En même temps, j'ai toujours travaillé sur un album, j'ai toujours démarché pour, et si on m'avait donné la possibilité d'en faire un, je l'aurai fait. Mais, sincèrement, aujourd'hui, avec le recul, je trouve que c'est très bien comme ça.

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