Interview Triptik

Décidément, plus le temps passe, plus le rap français prend des allures de phénix. Cette fois, c'est Triptik qui renait de ses cendres. Retour sur la première vie de la formation en triangle avec Dabaaz et Blackboul', pour une interview qui recatapulte le groupe dans le présent.

04/07/2010 | Propos recueillis par zo. avec JB | Photos : Photoctet

Interview : Triptik

Abcdrduson : Dabaaz, dans ton album solo tu disais : "Triptik c'est mort et j'en porte encore le deuil" . Quand on abandonne un projet pendant quasi 7 ans, est-ce qu'on le retrouve dans l'état dans lequel on l'a laissé ? Les repères sont-ils les mêmes ?

Dabaaz : Pour commencer, on est un peu traumatisés. Tu sais, c'est un peu comme un couple. Tu passes 10 ans ensemble, où tu ne fais que ça. Alors une fois que ça s'arrête, ça te change pas mal de choses. Il faut te réadapter à une nouvelle vie. De notre côté, il y a eu pas mal d'événements qui ont fait que la séparation s'est affirmée et consommée. Blackboul' s'est installé en Bourgogne, j'ai eu une petite fille juste après la tournée de "TR-303". Ce n'était plus comme avant, on n'était plus en studio quasi tous les jours, et pour couronner le tout, on a fermé notre label pour cause de faillite et d'abandon du manager. Puis avec le temps, on a commencé à se recroiser. Un peu comme tu recroises une ex' en fait : t'es content de la revoir, mais tu es un peu gêné aussi.

Blackboul' : Est-ce qu'on baise tout de suite ou pas ?

D : Puis bon, le temps est passé et c'est l'année dernière qu'on s'est vraiment revus, par les enfants en fait. Blackboul' a revu Drixxxé, avec son fils qui a le même âge que le sien, puis il est repassé là-bas quand j'y étais. Et là, tu te retrouves dans la même configuration qu'il y a 6 ans et tu réalises que ça repart à l'ancienne. C'est comme le vélo, ça ne s'oublie pas. Et quand tu retrouves l'état d'esprit qui t'a fait kiffer durant des années, tu te dis très vite "ce serait quand même bien de refaire quelque chose" .
Quant aux repères, il n'y en a pas vraiment. On prépare un concert, on répète avec Pone, on recommence à refaire des featurings avec Blackboul', mais on n'est pas sur plan défini. Par exemple, pour l'instant, on n'a encore rien refait musicalement avec Drixxxé, qui est sur son projet Mc Luvin. Mais l'énergie de Triptik, on l'a retrouvée intacte, on n'a pas de label, alors on est un peu comme quand on avait 19 ans, avec tous les points d'interrogations qu'il peut y avoir quand tu commences ou recommences quelque chose. Rien n'est programmé, on ne sait même pas ce qu'on va réussir à faire, si ce sera petit ou gros. Même l'idée d'album est effrayante, surtout dans le contexte actuel, l'idée de le rentabiliser sans une structure qui te permet de t'organiser, de gérer, ce n'est pas évident. Du coup tout reste à faire, mais la motivation est intacte.

B : On s'est aussi affiné dans nos savoir-faire respectifs. On connaît bien le game, il nous a coûté pas mal de notre vie, notre label même, donc il y a des écueils dans lesquels on ne va pas tomber. Puis on est à une époque où l'on peut tout faire en direct. Dabaaz est opé' en graphisme, on sait communiquer avec les moyens du moment…

D : On a bien consolidé nos équipes en fait. Ce qu'a fait Blackboul' en solo et avec son frère, ce que j'ai fait avec les fringues, les soirées, les collab' avec DJ Gero, ça élargit les possibilités. En vieillissant, tu accumules les compétences. Donc on revient avec tout ça. Les clips, l'enregistrement, ce n'est plus comme quand on a commencé, où pour t'enregistrer tu foutais tout ton budget dans des sessions studio. Tout ça a changé.

B : Pareil pour un clip. A l'époque, sans une production derrière toi, c'était impossible de faire un clip. Alors qu'aujourd'hui…

D : Et vu qu'on est exigeants… On n'aime pas les mauvais mixes, les mauvaises images. Je ne dis pas qu'on arrive à tout faire parfaitement, mais en tout cas on essaie toujours de faire les choses bien. C'est tout ça qui rentre en compte, plus que le besoin de retrouver ses repères vu qu'on a l'envie originelle.
Après, entre nous, d'un point de vue humain, il y a un moment où on a été un peu cons. Tout ça c'était des histoires de thunes, les choses de la vie. Alors tu t'arrêtes, et une fois que tu arrêtes, tu te rends vite compte que ça te manque. Si on a tenu 8 ans en groupe discographiquement parlant, ce n'est pas pour rien, c'est qu'on est amis malgré tout ce qu'il peut se passer. Alors même si un moment ça sature pour plein de raisons…

B : Et c'est justement ça. C'est une fois que tu as arrêté que tu te rends comptes que ce sont des raisons parasites qui t'ont poussé à tout stopper.

D : C'est là que tu vois que la base était saine, et que ce sont des à-côtés qui ont pourri les choses. Quand on se retrouve tous les trois, avec Drixxxé, on sent qu'il y a le truc, comme à l'époque.

"Depuis qu’on a annoncé qu’on se reformait, il y a plein de portes qui se rouvrent. Alors que quand on arrivait en solo, les gens étaient plutôt un peu véner."

A : Avec le temps, quand on met "TR-303" en parallèle à votre split, on se rend compte qu'il y avait déjà cette démarche de commencer à faire des morceaux solos sur l'album. Avec le recul, on peut vite arriver à la conclusion que vous vous êtes un peu précipités dans cette voie. Vous n'avez pas été dépassés par ce besoin de solo ?

D : Ça a joué oui, à 50%. Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'après 8 ans en groupe, tu as envie de faire tes trucs. Je compare toujours ça à un couple : il arrive toujours un moment où tu te dis que c'est bon, t'as envie de niquer d'autres meufs. Alors au lieu de rester ensemble, de se déchirer tous les six mois pour au final faire l'album de trop, ne plus se blairer et se cracher à la gueule publiquement, tu te dis qu'une vraie rupture limitera les dégâts. Ce qui n'enlève rien au côté traumatisant dont je t'ai parlé tout à l'heure ! Toutes nos vies tournaient autour de Triptik, alors quand du jour au lendemain tout change… En plus, le contexte de l'époque n'était pas terrible non plus. Tout se cassait la gueule, les magazines, les radios, etc.

B : Il y a aussi la vie qui te rattrape : les enfants, la thune. Quand tu commences un groupe en ayant 17 piges et en vivant chez tes parents, bien sûr que tu peux dire "Ouais, mon groupe passe avant tout le reste". Mais entre temps l'amour arrive, tu fais des enfants, et tout ça change ton échelle de valeurs. Et arrive le moment où ça coince.

D : Et quand tu démarres en solo, il y a aussi cette espèce d'énergie qui est réelle mais qui fait aussi illusion. Ça te galvanise, parce que tu fais tout ce que tu avais envie de faire et que tu ne pouvais pas faire avec le groupe. Tu fais tes maquettes, tu les présentes, t'es autonome, super motivé. Je pense d'ailleurs que ces aventures personnelles, elles continueront, mais ce sera désormais ce qui est hors du cadre Triptik. C'est le groupe qui va tout cadrer en fait.

A : Qu'on soit bien d'accord : de la manière dont vous en parlez, vous ne vous reformez pas que pour un concert ?

B : Ah non, là c'est conçu pour durer ! On a nos quotidiens respectifs, nos envies solos qu'on arrive à assouvir chacun de notre côté, parce qu'on a le réseau, et tout ça. Mais à côté de ça, le concept de Triptik, c'est qu'on est amis. Nos meufs se connaissent, nos enfants nous les avons eu quasi en même temps, tout fonctionne. Les causes qui ont fait qu'on s'est séparés, c'est le manque de thunes, le fait de mettre la clef de notre label sous la porte et puis notre manager de l'époque qui nous a quittés.

A : Il vous a quitté ou il vous a planté ?

D : Il nous a planté. C'était soudain, pas prévu.

B : Juste avant la sortie de "TR-303", et ça a commencé à précipiter les choses. Ne serait-ce que pour la sortie de l'album, il a fallu le remplacer…

D : C'est grâce à Mathieu de Disque Primeur que "TR-303" est sorti. Il a sauvé l'album. Nous on était incapables de gérer cette sortie comme on le voulait. On connaît un peu le taf mais on n'est pas manager, ni comptable, tourneur ou négociateur de contrat. Mathieu est arrivé au bon moment et on a sauvé les meubles d'une force… Il y a même eu un moment où on a cru que le disque ne sortirait pas. On avait engagé tellement de frais qu'on a tout vendu. Tout le stock de vinyles a été vendu à Justlikehiphop, tout le catalogue Triptik a été cédé à Nocturne pour payer les frais. Quand tu as tout produit seul avec ton groupe via ton propre label, ça te met un coup. Et tu découvres en plus que ton manager s'est barré en te laissant des ardoises d'enculé : il n'avait pas payé les impôts depuis plusieurs années, il avait aussi merdé avec le loyer…
Là on se reforme, mais il n'y a aucun problème d'échelle. On ne vise pas à revenir avec un gros succès ou quoi. Evidemment, plus ça marche, plus on sera content, comme tout le monde ! Mais même si on doit jouer devant 10 personnes, les choses se feront. Avec Triptik, sans qu'on fasse de disques d'or, on avait quand même une petite exposition. Puis une fois qu'on s'est lancés en solo, les résultats étaient un peu frustrants. On connaît les différentes facettes du truc. Alors au final le plus important, c'est de faire des trucs cool.

B : De toute manière, le rayonnement c'est un truc de ouf. Surtout quand tu compares nos trajectoires solos à l'engouement qu'il y a maintenant.

D : C'est clair, depuis qu'on a annoncé qu'on se reformait, il y a plein de portes qui se rouvrent. Alors que quand on arrivait en solo, les gens étaient plutôt un peu véner : "OK, on va suivre ce que tu fais, mais vous faites chier ! Nous on voulait du Triptik ! Vous vous êtes arrêtés alors vous reviendrez quand vous aurez du Triptik" . Et c'est exactement ce qu'il se passe.

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